Les conciles du IVème siècle : de Nicée à Tyr (2)

Histoire de l'établissement de la christianisation - IVème siècle : quand et comment le christianisme s'est emparé du monde

       Pour l’heure, Eusèbe de Nicomédie a assez habilement manœuvré pour que l’empereur décide de la convocation de ce concile qui doit se tenir à Tyr, capitale de la Phénicie. Voici les termes de sa lettre aux évêques : 
    « Je vous exhorte de vous rassembler promptement comme je sais que vous le désirez, de soutenir ceux qui ont besoin de votre appui, de guérir par des remèdes convenables les membres divisés du corps de l’Église, de corriger les désordres, pendant que le temps vous le permet, et de rendre à tant de provinces la paix que l’orgueil et l’insolence d’un petit nombre de personnes leur a ôtée. Tout le monde demeurera aisément d’accord que vous ne sauriez jamais rien faire qui soit aussi agréable à Dieu, si conforme à ses intentions et si glorieux pour vous-mêmes. Ne différez point. Redoublez, s’il est possible, votre ardeur et terminez vos différends avec la sincérité et la bonne foi que le Seigneur nous recommande  de garder dans nos actions. Je ne manquerai à rien de ce que je pourrai faire à l’avantage de notre religion. J’ai déjà satisfait tout ce que vous avez demandé par vos lettres. J’ai écrit aux évêques, comme vous l’avez souhaité, pour les avertir de s’assembler et de partager avec vous le soin des affaires de l’Église. J’ai aussi envoyé Denys qui a été autrefois consul pour remontrer aux évêques qui  se doivent trouver avec vous quels sont leurs devoirs, pour voir ce qui se passera et pour prendre garde qu’il ne se passe rien contre l’ordre et contre la modestie. Que si quelqu’un est si hardi que de mépriser mes ordres, ce que je ne crois pas devoir arriver, et de refuser d’assister au concile, j’enverrai des officiers qui le conduiront en exil et lui apprendront à ne plus désobéir aux ordres que  l’empereur donne dans l’intérêt de la vérité. Il ne reste plus rien à faire à votre sainteté que d’apporter des remèdes convenables aux  fautes qui ont été commises par ignorance, que de suivre les règles que les Apôtres nous ont laissées. » (1)
    La personne visée par le dernier paragraphe qui pourrait avoir envie de ne pas venir à ce concile est, évidemment, Athanase. Lui et les autres savent qu’à Tyr, on fera son procès. Mais - exil pour exil puisque la menace est clairement formulée - Athanase décide se rendre en Phénicie, où le déroulement du concile va être encore bien pire que ce à quoi il s’attendait. Les « eusébiens » (c’est-à-dire les orientaux, tous ariens) sont environ au nombre d’une soixantaine. Athanase a réussi à se faire accompagner d’un nombre à peu près égal de ses partisans, tous venus d’Égypte. Mais les premiers commencent par interdire aux seconds de siéger. La force armée est très présente sous les ordres de cet ancien consul nommé Denys que Constantin a délégué pour que « rien ne se passe contre l’ordre et contre la modestie ». En réalité, les « eusébiens »se montrent d’une violence extrême non seulement verbale, mais Athanase se trouve même menacé physiquement, au point que les soldats jugent préférable de le soustraire à la fureur des participants.
    Il s’échappe, est condamné par contumace, et finit par obtenir une entrevue avec l’empereur à Nicomédie qu’il a réussi à rejoindre. Constantin qui, en 325 était pourtant en phase  à Nicée avec le diacre Athanase finalement le condamne en tant qu’évêque et décide de l’expédier à Trèves dans les Gaules. C’est le premier exil d’Athanase. Il en connaîtra cinq.
    Là dessus, le temps arrivait du trentième anniversaire du règne de l’empereur et des fêtes grandioses avaient été organisées à Jérusalem pour saluer en même temps l’inauguration de la Basilique du Saint Sépulcre (2) . En effet, dès le lendemain du Nicée, la mère de Constantin, Hélène, s’était rendue en Terre Sainte et avait, très officiellement, découvert La Croix du Christ et son tombeau . Immédiatement, débloquant les crédits, Constantin décidait la construction d’un sanctuaire. L’inauguration eut lieu le 13 septembre 335 (3).  Hélène, entre temps, était morte en 330.

    

     Les participants du concile de Tyr reçurent l’ordre de se rendre à Jérusalem où, donc, ce concile reçut sa conclusion officielle. Pour celle-ci, Constantin voulut qu’y figure la réhabilitation d’Arius. Au fil du temps en effet, les choses avaient changé aussi entre Constantin et Arius, peut-être en raison d’une évolution mutuelle parallèle. Peut-être Constantin avait-il fini par comprendre que la querelle du consubstantialisme était plus qu’une simple « querelle de mots »? Arius n’avait peut-être pas forcément tort ? Et, non seulement, l’empereur était soumis à l’influence récurrente d’Eusèbe de Nicomédie et d’Eusèbe de Césarée, mais aussi à celle de sa demi-sœur Constancia, veuve de Licinius, autrefois trucidé par le vainqueur. Sentant venir sa fin (qui se produit en 335), Constancia (arienne depuis toujours) avait fait venir son demi-frère et l’avait adjuré de prendre pour conseiller spirituel le prêtre Eutochius, également arien, et qui était son confesseur, ce que fit Constantin. C’est l’historien Sozomène qui nous l’apprend : « L’empereur admit ce prêtre dans ses bonnes grâces et lui ayant plusieurs fois donné la liberté de l’entretenir des mêmes choses dont il avait entretenu Constancia, sa sœur, il crut qu’il fallait examiner de nouveau l’affaire d’Arius, soit qu’il ajouta foi aux discours de ce prêtre, ou qu’il eut seulement dessein de l’obliger, à cause de la recommandation de sa sœur. Il rappela bientôt après Arius du lieu où il était exilé et lui demanda sa profession de foi. » (4)
    Constantin continue à voir les choses plus en politicien qu’en théologien. Il ne saurait nier publiquement les décisions qu’il a prises, ou fait prendre, dix ans auparavant. Il demande donc, diplomatiquement, à Arius de se rétracter. C’est maintenant Socrate-le-Scholastique qui nous renseigne : « Les évêques assemblés à Tyr, ayant reçu ordre de se rendre à Jérusalem, y allèrent en diligence et après avoir célébré la dédicace de la nouvelle église, reçurent Arius en leur communion suivant, à ce qu’ils disaient, l’intention de l’empereur qui leur avait mandé qu’il était très assuré de la sincérité de sa foi et de celle d’Euzoïus, son compagnon. Ils écrivirent aux fidèles d’Alexandrie que l’envie ayant été bannie, l’Église jouissait d’une parfaite tranquillité, qu’Arius ayant reconnu la vérités, ils l’avaient admis à leur communion » (5) . Mais Socrate pense qu’Arius dissimule sa pensée pour retrouver les faveurs de l’empereur. Sans être aussi catégorique, Sozomène soupçonne l’ex-hérétique d’avoir eu recours aux subtilités de la rhétorique : «  Arius évita toutes les nouvelles expressions qu’il avait inventées auparavant et ne se servit que des termes les plus simples et qui sont souvent employés dans l’Écriture. De plus, il assura avec serment qu’il tenait cette doctrine et qu’il n’avait aucun sens caché dans le cœur. Voici comment cette profession de foi était conçue : « Seigneur empereur, nous vous exposons notre foi, selon ce que Votre Piété nous a commandé et nous vous protestons par écrit devant Dieu que nous et ceux qui sont avec nous, croyons sincèrement ce qui suit ... » (5) Et Arius de reprendre presque mot pour mot le Credo de Nicée, où il avait été condamné. Presque. C’est-à-dire qu’il n’emploie pas le mot « consubstantiel » et il oublie ses propres formulations, telles que « il fut un temps où le Fils n’existait pas (…) Il a été tiré du néant », etc. Son « Credo » n’est donc pas rigoureusement celui de Nicée, mais il en est très proche. De plus, il faut prendre en compte que ce Credo n’a à ce moment encore que dix ans d’ancienneté et qu’il est loin d’être figé dans le marbre. Dans ces nombreux conciles qui éclosent ici et là, de nombreux Credo apparaissent. Nous en verrons quelques uns plus loin. C’est le Concile de Constantinople en 381, confirmé par celui de Chalcédoine en 451, qui le fixe à jamais dans les termes qui nous sont parvenus. Sozomène conclut cet épisode dans le même sens que Socrate : « Quelques uns assuraient que cette profession de foi était capricieuse et qu’elle était conçue en termes vagues auxquels on pouvait donner divers sens. L’empereur crut qu’Arius et Euzoïus étaient dans le même sentiment que les évêques du concile de Nicée et en eut beaucoup de joie ». (6)
    Comme Arius la lui avait explicitement demandé, Constantin décide de sa réintégration. Les évêques de Tyr à Jérusalem l’ont fait. Pour plus de solennité, Constantin veut que l’évêque de Constantinople le reçoive officiellement dans sa basilique. Le destin veut que la veille même, alors qu’il sortait du palais, Arius se sent pris d’un malaise et se rend dans les latrines publiques. C’est là qu’au bout de longues souffrances la mort le prend. Arius était un vieil homme, ayant dépassé 80 ans. Constantin va bientôt s’en aller à son tour, à 65 ans, après avoir reçu le baptême des mains de l’évêque arien Eusèbe de Nicomédie qui, lui, mourra en 341. Eusèbe de Césarée meurt en 339. C’est la fin d’une époque mais non pas la fin de l’arianisme. Il s’en faut. D’ailleurs, Athanase, quant à lui, est au début d'une longue existence. C’est aussi, mais pas seulement, à travers ses intrigues et ses tribulations que Nicée va se perpétuer.

(1) Eusèbe de Césarée, Vie de Constantin, IV, 42

(2) Idem, III, 25

(3) Plusieurs édifices se sont succédés à cet emplacement. La basilique actuelle date du XIXème siècle.

(4) Sozomène, H.E. II, 27

(5) Socrate, H.E. I, 33 et 38

(6) Sozomène, op. cit.
 

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