Etablissement de la christianisation: encore deux mots sur Constantin

Histoire de l'établissement de la christianisation IVème siècle : quand et comment un certain christianisme s'est emparé du monde.

    D’interminables controverses se sont données libre cours sur le point de savoir dans quelle mesure on peut croire à la sincérité de Constantin lorsqu’il se dit chrétien, ce qu’il fait sans arrêt après sa victoire contre Licinius en 324 qui le rend seul maître de l’empire. On se souvient que, douze ans auparavant, en 312, dans son Edit de Milan, il semble seulement vouloir rendre justice pour les chrétiens auparavant persécutés et qu’il se prononce on ne plus clairement sur la liberté offerte à chacun de pratiquer la religion de son choix. Or, son homologue de l’époque, qui deviendra son ennemi, le même Licinius, a également signé cet Edit et au bout de quelque temps, il a repris les persécutions contre les chrétiens dans la partie orientale qui était son domaine. Licinius était-il sincère en 312 ? Constantin l’est-il davantage à l’époque de Nicée en 325 ?  En tous cas, il a singulièrement évolué sur la plan de la liberté de religion et la liberté de penser. En 335, il est devenu hostile aux religions païennes et à la philosophie néo-platonicienne, à consonance fortement religieuse.
    Le christianisme, après 325, a effectivement toutes ses faveurs. Mais sur ce point précis encore, il a également également évolué. Après avoir condamné l’arianisme sans comprendre grand-chose au problème qui se posait, et soumis à toutes sortes d’influences allant dans l’autre sens, en 335 l’arianisme lui apparaît, de toute évidence, sous un autre jour. Certes, il s’interdit de renier les positions qu’il a défendues à Nicée, mais c’est par tactique politique. Il réhabilite et veut faire réintégrer Arius dont il ne peut lui échapper que la rétractation signée par l’hérétique est purement formelle. Nous avons vu qu’au contraire, il se fâche avec Athanase, ardent défenseur de la foi nicéenne, s’il en fut.
    La question de la sincérité de Constantin, en matière de religion, n’est pas de la compétence des historiens. Elle serait de celle des psychologues si l’empereur avait laissé des textes où il s’épancherait sur ses sentiments religieux profonds. Il n’existe rien de tel. On peut même dire qu’il est fermé à toute réflexion d’ordre spirituel. C’est un matérialiste-né et un pragmatique.C’est probablement un sceptique, mais il ne réfléchit même pas sur son scepticisme. C’est toute la philosophie qui lui est étrangère.  Il écrit beaucoup sur la religion et ne cesse de répéter son adhésion au christianisme et qui mieux est, son complet accord avec Dieu par lequel et pour lequel il règne.
    Toutes les manifestations de sa foi prennent toujours place dans un contexte éminemment politique. Il fait graver des pièces de monnaies où on le voit en train de prier Dieu, yeux levés vers le ciel, bras étendus. De même quelques tableaux dans son palais le montrent en prière. Et, pour mieux  prier, il fait aménager une chapelle dans ce palais. Il faut encore que ses fonctionnaires prient avec lui : « Après la méditation, nous dit Eusèbe, il faisait des prières publiques avec toute la cour ». Il compose lui-même une prière que ses soldats, y compris les païens, ont l’obligation de réciter. Il se considère comme « l’évêque du dehors ». Il interdit l’idolâtrie. Il prend des mesures contre les juifs. Les largesses financières consenties aux églises locales sont permanentes. (1)
    La question de la sincérité de Constantin n’a simplement pas de sens (2). Cette question sans réponse a peut-être pour objectif d’occulter une autre beaucoup plus pertinente, mais qu’on préfère ne pas poser, celle de son interventionnisme. La première question concernant la religion de Constantin est son évolution, la deuxième son interventionnisme.Ici, les réponses abondent dans les textes que les « historiens normaux » ne veulent pas mentionner, comme s’ils ne les connaissaient pas.
    La relation assez détaillée que fait Eusèbe de l’attitude de Constantin durant le déroulement du concile de Nicée ne permet pas de dire qu’il ait dicté sa volonté aux évêques, quoiqu’on voit mal comment, de très majoritairement ariens qu’ils étaient, en tant qu’orientaus, ils se serait brusquement retrouvés anti-ariens. L’influence du Saint-Esprit ne saurait convaincre l’historien. Mais déjà, tel qu’il est, le récit montre, avant, pendant et après, que la pression impériale est indéniable. Et il y a toute la suite des événements, dont le concile de Tyr, et dont son attitude à l’égard d’Athanase aussi bien que d’Arius. Pour ce qui est du premier, ce sont les évêques qui décident et c’est lui qui exécute. Pour le second, c’est le contraire: il décide et les évêques doivent entériner la décision. Il y a aussi son titre de chef religieux, (Pontifex Maximus) à quoi les « historiens normaux » ne veulent pas prêter attention. Il y a les mœurs du temps et la longue suite de ses successeurs qui seront les décideurs, jusqu’à ce que la papauté soit constituée en force d’opposition, alors qu’elle est née du quasi-néant grâce aux empereurs.
    Selon Eusèbe de Césarée, la présence de Constantin au concile de Nicée, n’intervient qu’en début et en fin. Elle est, en quelque sorte, protocolaire. Selon Sozomène, elle est beaucoup plus fréquente, voire permanente. Il fait plus que participer aux débats, il arbitre : « Les évêques commencèrent ensuite à examiner la doctrine. L’empereur les écoutait avec patience, approuvant ceux qui tenaient le bon sentiment, tâchant d’apaiser les opiniâtres et parlant à tous avec beaucoup de civilité, autant qu’il les pouvait entendre, ne sachant que très médiocrement la langue grecque (…) L’empereur, attribuant à un ordre particulier de Dieu la conformité de leurs sentiments, déclara que ceux qui désobéiraient à ce qui avait été décidé par le concile, seraient condamnés au bannissement comme des personnes qui s’opposeraient au jugement de Dieu même ». (3) Plus succinct que Sozomène, Socrate n’en penche pas moins en faveur d’une attitude très active de l’empereur : «  Plusieurs choses ayant été proposées d’abord de part et d’autres et les contestations s’étant échauffées, l’empereur qui avait toute écouté avec une patience singulière, reprit leurs raisons et tâcha de les accorder. Il parla en grec et se fit admirer par sa modération et par sa sagesse. Il réduisit les uns à son sentiment par la force de ses raisons, il fléchit les autres par la force de ses prières, il loua la prudence de ceux qui avaient parlé à propos et les porta tous à la paix. »( 4)
    On ne peut pas s’interroger sur la qualité de chrétien de Constantin sans évoquer, ne serait-ce que de quelques mots, la longue liste de crimes ordonnés par lui, dont les plus remarquables sont ceux de son premier fils, Crispus (326) et de sa  sa première femme, Fausta (327), laquelle soit dit en passant, était païenne. Cela n’empêche que, pour les longs siècles à venir de l’Eglise catholique, et jusqu’à une date tardive, l’empereur Constantin est appelé « Saint Constantin » et fêté comme tel. C’est toujours le cas pour l’Eglise orthodoxe grecque. 
    Tombé malade à Pâques 337, Constantin meurt le 22 mai 337, dimanche de la Pentecôte.

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(1) Eusèbe, Vie de Constantin, IV, de 20 à 28. Concernant les juifs, il leur est hostile de longue date : « Faisons en sorte de n’avoir rien en commun avec ces juifs pitoyables, assassins et parricides de Notre Seigneur » Eusèbe, op. cit. III,18
(2) Pourtant, dans son ouvrage « Quand notre monde est devenu chrétien » (2007), Paul Veyne ne cesse à longueur de chapitres de vouloir faire la démonstration de cette sincérité.
(3) Sozomène H.E. I, 20
(4) Socrate H.E. I, 8

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