Jésus, Socrate, Bouddha ? oui, d'accord. Mais pourquoi pas Mahomet ?

.

. © . . © .

.

Socrate, Jésus, Bouddha, trois maîtres à vivre, tel est le titre du dernier livre de Frédéric Lenoir, qui fait la Une cette semaine du Nouvel Observateur avec ce sous-titre : en quoi ils répondent aux interrogations d'aujourd'hui.

.

On ne présente pas Frédéric Lenoir. Dès qu'un média veut parler de religion, c'est à lui qu'il fait appel. N'est-il pas un philosophe aux idées libérales sur la question des religions en général et du christianisme en particulier ?

.

Faire appel aux services de Frédéric Lenoir, c'est être assuré que tout le monde sera content : les athées, les agnostiques et les croyants. La façon dont Frédéric s'y prend est tout simplement la parodie de réflexion, qui fournit à chacun juste ce qu'il faut pour se conforter dans l'idée agréable que sa propre réflexion est la bonne. C'est d'ailleurs ainsi que, d'une manière générale, on entretient le formatage de l'opinion et Médiapart ne procède pas autrement avec la démocratie participative, (ou la démocratie "réinventée").

.

La méthode consiste donc à se tourner avec le public auquel on s'adresse dans la direction vers laquelle ce public est déjà orienté et pousser tout un chacun exactement au point où il en est, et pas au-delà, sachant que ce "tout un chacun" a, depuis longtemps, fait le choix de s'arrêter là où il en est. Dans ce public, assez large dans le cas présent, il peut y avoir des catégories de position très différentes, voire incompatibles. L'astuce consistera à ménager les unes et les autres, en recourant au langage ambigü, comme sait le faire n'importe quel politicien professionnel en quête d'électeurs. Par ci par là, quelques mots de diaffoiranto seront du meilleur effet pour les auditeurs naïfs esbaudis.

.

C'est auprès du public averti que la méthode ne passe pas; mais il est rarement présent aux émissions de Frédéric Lenoir, pas plus qu'il ne lit ses livres et Frédéric Lenoir n'y tient pas, pour cause.

.

Pour les quelques rares lecteurs de Médiapart qui s'intéressent à la religion, je signale cependant que la démarche associant Jésus Socrate et Bouddha est d'une extrême importance et c'est la raison pour laquelle je regrette que ce thème soit escamoté pour des raisons commerciales. C'est en effet la voix de l'avenir et je crois qu'une nouvelle religion est en formation sur la base d'un nouveau syncrétisme, raison pour laquelle je déplore que Frédéric Lenoir ait oublié Mahomet.

.

Frédéric Lenoir sait ce qu'il fait : parler d'Allah, de même à ses lecteurs que ce dans quoi il s'engage, consiste à faire du comparatisme religieux, ce serait amener son public à réfléchir réellement. Réfléchir réellement, c'est perdre du public. Lui faire croire qu'il réfléchit, c'est en gagner assurément. Pour le public auquel il s'adresse, qui est spécifique, Mahomet n'existe pas tout simplement. Donc, exit Mahomet pour Frédéric Lenoir. Quant au comparatisme religieux, il s'agit d'une méthode qui avait émergé dans les sciences religieuses à la fin du XIXème siècle , qui avait été discréditée immédiatement par la coalition des historiens-théologiens (protestants aussi bien que catholiques) et qui est en train, tant bien que mal, de refaire surface aujourd'hui, bien que la même éternelle coalition continue à verrouiller le domaine.

.

Le comparatisme religieux, l'ancien comme le nouveau, est totalement incompatible avec les trois monothéismes, judaïsme, christianisme, islam. Il réduit à néant la théorie de la Révélation qui les sous-tend. Or, mettre en parallèle Jésus, Socrate et Bouddha, c'est dire que ce qui est intéressant en Jésus, c'est l'homme. Comparer Jésus, Socrate et Bouddha, c'est comparer trois types de sagesse humaine. C'est, en dernière analyse, dire que Jésus n'est pas Dieu, ou faire comme si Jésus n'était pas Dieu. En effet, la sagesse de Dieu et la sagesse des hommes ne se comparent pas, comme on le fait dire à saint Paul. La sagesse de Jésus, pour le chrétien, n'a rien à voir avec la sagesse de Socrate et de Bouddha. La sagesse de Jésus est la sagesse du Tout-Autre.

.

C'est cet aspect fondamental que Frédéric Lenoir renvoie au néant, sans oser dire qu'il le fait et simplement pour entretenir son public dans son orientation. En effet, le Nouvel Observateur a raison quand il met pour sous-titre "en quoi ils répondent aux interrogations d'aujourd'hui".

.

L'interrogation d'aujourd'hui porte, à mon avis, sur une nouvelle religion qui renouerait avec le rationalisme et qui chercherait le fond commun de toutes les religions. C'est à cela que conduit le comparatisme, c'est cela qui fait horreur aux théologiens, à Benoit XVI le premier qui parle à ce propos de "relativisme" qui lui semble être l'oeuvre du démon.

.

Paradoxalement, je suis donc pour la démarche de Frédéric Lenoir, en même temps que je la dénonce, car elle consiste à entraîner les croyants vers l'avenir à l'aveuglette et à reculons, comme aux pires temps de l'obscurantisme. Ce présage ne me dit rien de bon. La religion de l'avenir pourrait aussi être aussi mauvaise, voire pire, que telle ou telle religion du passé.

,

jean-paul yves le goff

http://www.lelivrelibre.net

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.