Origines du christianisme : histoire de la recherche (5)

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Beaucoup d’autres philosophes des Lumières se livrent à une critique sévère du christianisme tel que le baron d’Holbach qui publie en 1761 « Le christianisme dévoilé », mais il faut retenir surtout l’ouvrage de Volney intitulé « Les ruines » (sous-titre : méditations sur les révolutions des empires), publié en 1791 et Dupuis qui fait paraître en 1794 « L’origine de tous les cultes », ou « la religion universelle ». Il s’agit presque de comparatisme religieux avant la lettre.

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François de Volney (1757-1820), médecin, historien, se fait aussi explorateur et sillon pendant quatre ans l’Est méditerranéen. A son retour, la publication de son « Voyage en Egypte et en Syrie » lui vaut la notoriété. Mais c’est dans « Les Ruines » ou méditations sur les révolutions de sempires (1791), où il se penche sur la question des relations entre la religion et la politique à l’échelle de la succession des civilisations, des doctrines et des cultes qu’il se livre à de très intéressantes remarques sur les origines du christianisme. Comme Voltaire, son ennemi, c’est pourtant le même combat : le fanatisme religieux, l’ignorance, l’obscurantisme. Dans « Les Ruines », l’écrivain associe l’histoire et la fiction. Rien n’est plus moderne que l’épisode où le législateur (allégorie de la Raison) convoque les chefs religieux et leur demande de comparer leurs conceptions respectives de la vérité :

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« Le législateur dit : chefs et docteurs des peuples ! Vous voyez comment jusqu’ici les nations vivant isolées ont suivi des routes différentes. Chacun croit suivre celle de la vérité ; et, cependant, si la vérité n’en a qu’une et que les opinions soient opposées, il est bien évident que quelqu’un se trouve en erreur. Or, si tant d’hommes se trompent, qui osera garantir que lui-même n’est pas abusé ? Commencez donc par être indulgents sur vos dissentiments et sur vos discordances. Cherchons tous la vérité comme si nul ne la possédait.

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Il faut ne rien savoir du débat politico-religieux actuel, tout ignorer des exigences de vérité Benoît XVI, aussi bien que celles de Khadafi ,pour ne pas être frappé par la modernité du propos.

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Volney poursuit :

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« Alors un iman de la loi de Mahomet s’avançant, plein de confiance, dans l’arène, après s’être tourné vers la Mekke, et avoir proféré avec emphase, la profession de foi : « Louange à Dieu », dit-il d’une voix grave et imposante ! « La lumière brille avec évidence et la vérité n’a pas besoin d’examen » et montrant le Coran : « Voilà la lumière et la vérité dans leur propre essence. Il n’y a point de doute en ce livre ; il conduit droit celui qui marche aveuglément, qui reçoit sans discussion la parole divine descendue sur le prophète pour sauver le simple et confondre le savant (…) » A ces mots, un violent murmure élevé de toutes parts interrompit l’orateur : « Quel est cet homme, s’écrièrent tous les groupes, qui nous outrage aussi gratuitement ? » Après quelques temps, le silence s’étant rétabli, les musulmans dirent aux législateurs : « lorsque vous avez repoussé notre doctrine comme proposant des choses incroyables, pourrez-vous admettre celle des chrétiens ? N’est-elle pas plus contraire au sens naturel et à la justice ? (…) Les chrétiens ont-ils le droit exclusif d’exiger une foi aveugle ? Et leur accorderez-vous des privilèges de coryance à notre détriment ? ».

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Le second philosophe « idéologue » à s’intéresser au christianisme sous le double aspect de la philosophie et de l’hsitoire est Charles-François Dupuis (1749-1805), académicien comme Volney et qui publie en 1795 sur gros ouvrage intitulé « Origine de tous les cultes, ou religion universelle », dont il fait ensuite un abrégé. Dupuis est un déiste plus proche de Spinoza que de Voltaire, puisqu’il voit moins en Dieu un grand architecte que le principe de la nature elle-même : « Tous les hommes de tous les pays n’ont eu d’autres dieux que les dieux naturels, c’est-à-dire le monde et ses parties les plus actives et le plus brillantes : le ciel, la terre, le soleil, la lune, les planètes, les astres fixes, les éléments (…) » Dupuis est également très orienté vers le comparatisme. Les différences entre les religions proviennent uniquement, selon lui, de facteurs historiques et culturels, mais témoignent rigoureusement des mêmes manques et des mêmes ressources pour les combler. Il voit le côté négatif de toures les religions dans l’accaparement du besoin de religion par des individus néfastes et sans scrupules qui fondent leur puissance sur l’ignorance, la peur et la naïveté des masses. (Sur ce point, il est proche de Voltaire).

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Dupuis passe en revue tout un ensemble de religions pour rechercher ce qu’elles ont toutes en commun. Le Christ, pour lui, n’est autre chose que l’incarnation de Mithra, c’est-à-dire l’incarnation du soleil, qu’on trouve dans d’autres religions sous les noms de Athys, Bacchus, Hercule, Sérapis, Adonis… Mais l‘auteur de « L’origine de tous les cultes » en vient à poser également le problème de l’existence réelle de Jésus-Christ :

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« Nous ne commencerons pas même à examiner s’il a existé, soit un philosophe, soit un imposteur appelé Christ qui ait établi la religion connue sous le nom de christianisme ; car, quand bien même nous aurions accordé ce dernier point, les chrétiens n’en seraient pas satisfaits si nous n’allions pas jusqu’à reconnaître dans le Christ un homme inspiré, un fils de Dieu, un Dieu lui-même, crucifié pour nos péchés ; oui, c’est un Dieu qu’il leur faut, un Dieu qui ait mangé autrefois sur la terre et qu’on y mange aujourd’hui (…) Je viens à la grande question de savoir si Christ a existé oui ou non. Si dans cette question, on entend demander si le Christ, objet du culte des chrétiens est un être réel ou un être idéal, évidemment il est un être réel, puisque nous avons fait voir qu’il est le soleil. Rien sans doute de plus réel que l’astre qui éclaire tout homme venant au monde. Il a existé, il existe encore et il existera longtemps. Si l’on demande s’il a existé un homme charlatan ou philosophe qui se soit dit être Christ et qui a rétabli sous ce nom les antiques mystères de Mithra, d’Adonis, etc, peu importe à notre travail, qu’il ait existé ou non. Néanmoins, nous croyons que non… »

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Les raisons qu’a Dupuis de douter de l’existence physique d’un Jésus de Nazareth sont évoquées brièvement et sont, au demeurant, très classique. L’intérêt est de constater qu’elles existaient déjà à cette époque : l’absence de garanties des textes fondateurs, la présence d’éléments mythiques et/ou merveilleux ; l’absence de références à Jésus dans les sources païennes. Toutefois, tout en se prononçant négativement, Dupuis ne nie pas la possibilité de l’existence historique de Jésus-Christ, qui n’a, en dernière analyse, pas grande importance.

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Dupuis témoigne à l’égard du christianisme une bien plus grande hostilité que n’en montrait Voltaire, tandis qu’il préconise le recours à une religion de la raison qui inspirera Auguste Comte, après avoir inspiré Robespierre. « Nous n’examinerons donc pas, écrit-il, si la religion chrétienne est une religion révélée ; il n’y a plus que les sots qui croient aux idées révélées et aux revenants. La philosophie de nos jours a fait trop de progrès pour que nous en soyons encore à disputer sur les communications de la divinité avec l’homme, autres que celles qui se font par les lumières de la raison et par la contemplation de la nature. »

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S’il fallait chercher un père à l’anti-cléricalisme virulent de la seconde moitié du XIXème siècle, Dupuis serait un parfait candidat : « Jugeons de la crédulité des peuples d’alors, par l’impudenc des auteurs des premières légendes (…) Quoi ! des choses absurdes, extravagantes par le merveilleux, reconnues impossibles par tout homme qui connaît bien la marche de la nature (…) On ne peut pas pousser l’impudence, en fait d’imposture, plus loin que la portèrent les premiers écrivains chrétiens qui furent fanatisés ou qui fanatisaient (…) Quand on rencontre des faussaires assez éhontés pour fabriquer de pareilles pièces et pour espérer de les faire recevoir, c’est preuve qu’il y a un grand nombre de sots prêts à tout croire et que l’on peut tout oser. Du début au stade actuel de son histoire, le christianisme comme toutes les religions n’est que l’exploitation de la faiblesse des masses par une petite bande de malins assoiffés de pouvoirs et de jouissances qui se renouvellement de générations en générations. C’est un scandale qui va bientôt prendre fin ».

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Dupuis, comme Voltaire, était persuadé que le christianisme était arrivé à son terme ;.

Jusqu’à l’arrivée de Renan, dans la seconde moitié du XIXème siècle, la France ne contribuera plus très activement à ce mouvement de critique religieuse. C’est en Allemagne que l’action se passera ; c’est d’ailleurs là qu’avait commencé ce qu’on appellera plus tard « la première quête du Jésus historique » avec Reimarus que, probablement, Voltaire, Volney, Dupuis avaient lu, au moins en partie.

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(à suivre).

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Précédents envois :

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6 juillet :

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7 juillet :

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