Origines du christianisme : histoire de la recherche (8)

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David-Friedrich Strauss (1808-1874) suit à Berlin les cours de Hegel et de Schleiermacher après des premières études de théologie au séminaire protestant de Tubingen où à son tour il deviendra chargé de cours de philosophie. Sa publication en 1835 d’une « Vie de Jésus élaborée de manière critique » cause un scandale encore bien plus grand que cela n’avait été le cas avec les fragments de Reimarus. Le premier il fait valoir que les évangiles ne constituent pas une biographie de Jésus, mais le produit d’une activité fabulatrice qui témoigne seulement de la foi des premiers disciples. Son intention n’est pas de discréditer le christianisme, mais au contraire de faire passer ses contemporains croyants du stade du mythe à celui de l’idée.

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Pour lui, les bases historiques d’une connaissance de Jésus sont très faibles et le contenu merveilleux inversement proportionnel. Tout en disant croire personnellement à l’existence réelle de Jésus, Strauss explique que cette opinion ne peut se fonder que sur le libre exercice de la conscience. Les multiples contradictions dont fourmillent les textes doivent conduire au scepticisme sur le plan de la réalité des faits. Contrairement à Reimarus, il ne pense pas que les évangélistes soient des faussaires ; il pense que ce sont des croyants et qu’en forgeant leurs récits, ils n’ont rien fait d’autre que de matérialiser, en quelque sorte, les concepts théologiques. Sur ce plan-là, et ce plan-là seulement, ils doivent être littéralement jugés dignes de foi. Jésus-Christ doit gagner dans le registre de la foi ce qu’il ne peut que perdre dans le registre de l’histoire. Il est le premier à faire la distinction entre le « Jésus de l’histoire » et le « Christ de la foi » que reprendront dans les années 1930-1950 l’historien Maurice Goguel et en 2007, Benoit XVI dans son livre « Jésus »..

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Le livre de Strauss fournit les bases d’une problématique qui non seulement traversera tout le XIXème siècle mais perdure jusqu’à aujourd’hui. Même si le courant « mythiste » (niant l’existence historique de Jésus) qui prend sa source dans cette œuvre, a perdu de sa crédibilité, pour la première fois on en vient à considérer que l’existence de Jésus ne pourrait être qu’une hypothèse et se poser la question de savoir si l’interprétation symboliste des récits évangélistes peut continuer à représenter une certaine vérité religieuse.

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En 1838, Emile Littré traduit en français la Vie de Jésus de Strauss.Emile Littré représente avec bien d’autres grands esprits tels que Victor Hugo, Edgar Quinet, Pierre Larousse, Jules Michelet, etc la forme éclairée de l’anticléricalisme, bien éloignée d’une autre forme à quoi l’on réduit souvent l’anticléricalisme, obtuse celle-là, agressive, non moins obscurantiste que l’obscurantisme religieux ennemi qu’elle prétend combattre. L’anticléricalisme éclairé se veut fondamentalement respectueux de toutes les religions, et par conséquent du christianisme, mais n’entend faire aucune concession à l’Eglise catholique romaine, vue comme une institution hypocrite qui a abusé sans vergogne de l’ignorance des populations.

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Dans sa vie de Jésus, Strauss plaide essentiellement pour une interprétation symbolique du Nouveau Testament : « Il faut abandonner l’ancien terrain et le nouveau doit être celui du mythe (…) Cela veut dire, non que toute l’histoire de Jésus doive être considérée comme mythologique mais que chaque partie en doit être soumise à l’examen de la critique, afin que l’on sache si elle ne renferme rien de mythologique (…) La scienc ne peut rester ainsi à mi-chemin (…) Il faut rechercher si, et jusqu’à quel point, nous sommes dans les évangiles sur le terrain historique. (…) L’apparition d’un ouvrage comme celui-ci est non seulement justifié mais encore nécessaire (…) De notre temps, les théologiens les plus instruits et les plus ingénieux manquent généralement d’une condition fondamentale, sans laquelle, malgré toute la science rien ne peut être exécuté sur le terrain de la critique, à savoir un cœur et un esprit affranchis de certaines suppositions religieuses et dogmatiques (…) L’auteur sait que l’essence interne de la croyance chrétienne est complètement indépendante de ces recherches critiques. La naissance surnaturelle du Christ, ses miracles, sa résurrection et son ascension au ciel, demeurent d’éternelles vérités, à quelque doute que soit soumise la réalité de ces choses en tant que faits historiques (…) La critique, dans le courant du livre entreprend des opérations en apparence périlleuses, par la ferme conviction que tout cela ne blesse pas la croyance chrétienne. Cependant quelques-uns pourraient se sentir atteints dans leur fois par des recherches de cette nature ».

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La « Vie de Jésus » met un terme à la carrière d’enseignant de Strauss qui s’annonçait brillante. Il se lancera un peu plus tard dans la vie politique et se fera élire député, mais passera sa vie dans une agitation permanente. Sur le plan personnel, son hégélianisme le fait soupçonner d’avoir rejoint le camp de l’athéisme. Il publiera encore « La dogmatique chrétienne » (1840), « L’ancienne et la nouvelle foi » (1872) et enfin une seconde version de sa Vie de Jésus qui intègrera les éléments nouveaux apportés par la Vie de Jésus de Renan, parue en 1863, également objet de grand scandale en France.

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La Vie de Jésus de Strauss va non seulement fournir les premiers éléments de ce que l’on appellera « la méthode historico-critique », mais elle va surtout montrer le danger que représente la critique historique de dissoudre les fondements du christianisme. Ce danger est toujours présent aujourd’hui, même si un mouvement de réaction d’inspiration théologique s’est mis en place, surtout d’ailleurs après les années 1920 pour tenter d’accréditer la compatibilité entre la théologie et l’histoire.

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Dans la préface de sa seconde vie de Jésus, on peut lire : « En écrivant, il y a bientôt 29 ans, la préface de la première édition de ma première vie de Jésus, je déclarais expressément que l’œuvre ne s’adressait qu’à des théologiens, que les laïques n’étaient pas encore suffisamment préparés (…) Cette fois, au contraire, j’ai écrit pour les laïques et me suis efforcé de rendre mes propositions intelligibles à tout homme cultivé et capable de penser. Quant aux théologiens, (j’entends les patentés) il m’importe peu qu’ils me lisent ou ne me lisent pas (…) L’expérience a montré que c’est précisément des théologiens qu’on peut le moins attendre un changement impartial : ils sont à la fois juge et partie. Mettre en question l’opinion traditionnelle sur les objets de la foi et particulièrement sur l’histoire évangélique, c’est, à leurs yeux, mettre en question leur situation de corps clérical. Ils le croient peut-être à tort, mais ils le croient. Or, pour toute espèce de corps, sa propre conservation est la suprême loi ».

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En l’occurrence, Strauss tenait des propos prophétiques, car 150 ans, la situation n’a guère changé ; mais il se trompait en voulant s’adresser aux laïques : il ne pouvait pas prévoir que pendant toute cette durée les théologiens continueraient à exercer leur contrôle sur l’information des laïques. Ce qu’il sous-estimait aussi, c’était la difficulté pour le croyant de faire face à l’épreuve d’une lecture critique des évangiles. Le cas de son collègue Bruno Bauer aurait pu le lui faire comprendre.

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Bruno Bauer (1809-1882), également historien et philosophie, est le contemporain de D.F. Strauss. Il publie dans une revue en 1835- et 1836 une « Critique de la vie de Jésus » de Strauss et poursuit son entreprise avec « Critique des faits contenus dans l’Evangile de Saint-Jean (1840) et « Critique de l’histoire évangélique des synoptiques » (1841).

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Sa critique de Strauss ne vise pas à contredire son collègue, mais à radicaliser ses thèses : les évangiles sont des fables ; Jésus était un homme qui a été saisi par l’Esprit divin, comme il est arrivé à beaucoup. C’est à une destruction pure et simple de la théologie et du christianisme que Bruno Bauer aspire. Dès 1842, le gouvernement du Duché de Saxe-Altenbourg qui est son autorité de tutelle lui interdit de poursuivre son activité d’enseignant, ce qui ne le détourne pas de sa direction, puisqu’il publie en 1843, « Question de liberté et ma propre affaire », pamphlet dans lequel il annonce qu’il rompt définitivement avec le christianisme, cependant que la même année, il tente de faire paraître en Suisse « Le christianisme dévoilé », mais ce sera sans succès puisque même hors de son territoire il aura à faire à la censure. Néanmoins, après s’être consacré pendant quelques années à l’histoire générale (la question juive, la révolution française, l’Allemagne, la Russie, etc), il revient à l’histoire religieuse et à la théologie et parvient à faire publier : « Critique des évangiles et histoire de leur origine » (1850-1851) ; « Histoire des Apôtres (1850) ; « Critique des épîtres de S. Paul » (1852)

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Venant après les difficultés rencontrées par Lessing, par Strauss et en pensant à celles qui attendent Renan, le sort de Bruno Bauër montre qu’au XIXème, la mise en cause de la religion sur des bases historiques, revient à une mise en cause de l’autorité de l’Etat.

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jean-paul Yves le goff

6 juillet :

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7 juillet :

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8 juillet :

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9 juillet :

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