Contre-histoire de la papauté : de saint Pierre à saint Sylvestre (6)

6ème extrait.
A l’opposé  de ce que fait l’historiographie ecclésiastique, il est impératif de prendre Eusèbe de Césarée, en tant qu’historien, avec le maximum de précaution. D’abord, il est extrêmement engagé dans la grande querelle théologique qui naît de son temps, c’est-à-dire l’arianisme, c’est-à-dire aussi le fondement historique de la succession pontificale, garantissant elle-même l’antériorité de l’orthodoxie sur les hérésies. C’est d’ailleurs pour défendre cette thèse qu’il entreprend la rédaction d’une volumineuse histoire ecclésiastique qui est la première de tous les temps. Cela veut que pour connaître les débuts du christianisme et de l’Eglise, nous disposons d’une histoire extrêmement sujette à caution. Ce ne serait pas dramatique, si les origines les plus lointaines, c’est-à-dire, l’histoire de Jésus et de ses disciples se trouvaient elle-même dans un document véritablement historique. Mais est-ce le cas ?
Pour venir à bout de son travail, Eusèbe de Césarée dispose d’une très abondante documentation qu’il a au moins le mérite de nous avoir transmise et sans laquelle nous ne saurions à peu près rien sur les débuts du christianisme. Mais d’esprit critique il est totalement dépourvu : pour n’en donner qu’un exemple entre mille, il considère comme authentique la correspondance écrite qui aurait été échangé entre Jésus-Christ et Agbar, le roi d’Edesse. C’est donc lui paraît donner une dimension historique à cette liste, mais en réalité, elle existe avant lui et fait partie de la documentation dont il hérite. Le problème, pour cette liste, c’est qu’il n’y en a pas une mais deux, celle d’Hégésippe (né vers 115 et mort en 180) et celle d’Irénée (dit de Lyon, en réalité né à Smryne, vers 120, mort martyr à Lyon en 202.) Les mêmes noms figurent bien pour les premiers papes, mais pas dans le même ordre, en sus de quelques incohérences ou confusion sur les noms. Des deux premiers successeurs de Pierre, Lin et Anaclet, nous ne savons rien, hormis ce qu’en dit le Liber pontificales, qui est un faux, dont nous parlerons plus loin. Le quatrième s’appelle Clément 1er et nous a laissé une lettre, considérée comme authentique. Plusieurs autres textes lui ont été attribués dans l’antiquité mais dont le caractère apocryphe a été démontré. Son Epître aux Corinthiens a échappé à ce sort ; mais sa lecture laisse rêveur, car s’adressant aux supposés chrétiens de Rome de la dernière décennie du 1er siècle, alors qu’il serait le quatrième pape, il leur rappelle l’obligation où ils sont d’aller faire leurs Pâques à Jérusalem et d’offrir leur sacrifice au Grand prêtre. De même, il explique qu’il n’y a aucune raison de douter de la Résurrection de Jésus-Christ, puisque chacun sait bien que le Phénix, cet étrange oiseau d’Egypte renaît de ses cendres tous les cinq cents ans.
Des papes Evariste, Alexandre 1er, Sixte 1er, Téléphone, Hygin, nous ne savons rien sinon leurs noms et des dates, corroborées par rien. Pie 1er, dixième de la liste, aurait convoqué et présidé un synode à Rome en 144, qui aurait abouti à l’excommunication de Marcion, précédémment mentionné. Anicet, Soter et Eleuthère commencent à prendre une petite épaisseur historique, dans la mesure où des querelles surgissent entre les chrétiens d’Orient et les chrétiens d’Occident au sujet de la date de Pâques; il s’agit d’ailleurs du début d’une longue affaire qui fera également l’objet des décisions du Concile de Nicée, en 325, principalement consacré à l’arianisme. Nous n’en sommes pas là. Mais dès le milieu du IIème siècle, le problème existe et donne ainsi l’occasion aux évêques de Rome, serait-ce de façon ténue, qu’ils existent.
Avec Victor puis Zéphyrin , quatorzième et quinzième papes, qui terminent le IIème siècle, une nouvelle étape est franchie. Ils interviennent également sur la question de la date de Pâques, mais Victor, évêque de Rome de 190,à 198, est appelé à se manifester dans une querelle théologique autrement plus grave qui préfigure la grande affaire de l’arianisme. Il s’agit d’une querelle au sujet de la nature du Christ, qui a reçu le nom d’adoptianisme. Selon cette thèse, défendue par un certain Théodore de Byzance, qui pour l’occasion, se fait excommunier, Jésus-Christ n’est qu’un homme ordinaire, dont Dieu a fait son fils par adoption. Zéphyrin héritera de cette querelle et règnera jusqu’en 217.
Le bilan historique des débuts de la papauté est extraordinairement maigre. Nous n’avons pas la moindre trace d’aucun de ces quinze premiers papes dans la littérature profane et très peu dans la littérature chrétienne, l’unique exception d l’épître de Clément aux Corinthiens et trois ou quatre allusions éparses à leur existence chez quelques auteurs chrétiens. Pourtant, nous avons vu que les christianisme disparus appelés plus tard « hrésésies » sont multiples. Nous avons cité de nombreux noms ; plusieurs d’entre eux viennent à Rome et y enseignent ; certains publient des traités ; sans oublier ceux des auteurs chrétiens qui auront la bonne fortune d’être plus tard classés comme orthodoxes, qui dans de nombreux cas écrivent et ne semblent jamais avoir mentionné aucun pape ni songé un instant à prendre un avis auprès d’eux : Ignace, Papias, Polycarpe, Justin, Aristide, Hermas, Quadratus, Méliton, Apollinaire, Miltiade, Apolonius, Athénagore, Hégésippe…
Sachant que le terme de « pape » est commun, à l’époque, à tous les évêques,. Dans la mesure, où les évêques communiqueraient entre eux, ce qui est loin d’être établi, l’épscopat serait collégial. Il faut attendre le pape Etienne 1er,qui règne de 254 à 257 pour que l’évêque de Rome revendique la primauté sur ses collègues en invoquant le « Tu es Petrus » de Matthieu, XVI, 18. Mais l’autorité, la discipline, la hiérarchie, l’organisation dans l’Eglise mettront beaucoup de temps à s’établir.
Encore plus remarquable que la spectaculaire et insoutenable légèreté des premiers papes est le fait que dès qu’ils commencent à exister, c’est-à-dire dès le jour où l’évêque de Rome prétend à la primauté sur les autres, des concurrents s’élèvent pour lui disputer sa légitimité.
La raison pour laquelle le calcul ordinal des papes de l’Eglise catholique est impossible est moins dans le flou des quinze premiers qui, à elle seule suffirait, que dans le fait qu’à diverses reprises plusieurs papes ont existé en même temps, qu’on appelle «les anti-papes ». Mais cette appellation d’antipape résulte d’une reconstruction a posteriori. Pour les contemporains de ces périodes, les papes rivaux sont aussi légitimes les uns que les autres suivant le camp dans lequel on se range. La liste des antipapes est longue. Le record sera établi entre 1045 et 1058, où cinq papes règneront en même temps. Mais ce problème commence dès le IIIème siècle, c’est-à-dire dès le moment où la papauté commence timidement à émerger. Les deux premiers antipapes sont Hippolyte (217-235) et Novatien (251-258)

(À suivre).

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