Origines du christianisme : histoire de la recherche (9)

La publication de la Vie de Jésus en 1863 est l’occasion, en France, d’une très virulente polémique. Elle n’est pas la cause, comme on le dit parfois, de son éviction du Collège de France, puisque celle-ci avait eu lieu un an plus tôt et circonstance assez particulière, elle était la conséquence de sa leçon inaugurale.

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Né en 1823 à Tréguier en Bretagne il quitte le petit séminaire de sa ville pour entrer, en 1840, au grand-séminaire d’Issy-les-Moulineaux (après un passage à celui de Saint-Nicolas du Chardonnet). Il s’est, depuis le début, signalé par ses immenses capacités et le grand séminaire qui le reçoit regroupe les meilleurs théologiens et historiens du christianisme que compte la France, dont l’abbé Jean-Marie Glaire qui publie en 1845 un ouvrage intitulé « La Bible vengée », ayant pour sous-titre : « La vérité historique et divine de l’Ancien et du Nouveau Testament défendue contre les attaques des incrédules modernes et surtout des mythologues et des critiques rationalistes ». C’est tout particulièrement la vie de Jésus de D.F. Strauss qui est visée, livre que, bien entendu, Ernest Renan a lu également. Le livre de l’abbé Glaire est loin d’être le premier du genre, d’ailleurs nous avons vu que l’ouvrage de Strauss a fait très tôt l’objet d’une traduction en Français et la controverse sur l’historicité de Jésus bat son plein aussi bien en France qu’en Allemagne, sans qu’Ernest Renan n’en soit du tout à l’origine. L’avis qu’il porte sur l’ouvrage de Strauss est certainement très différent de celui de Glaire puisqu’il quitte le grand séminaire en 1845 avant d’avoir reçu les ordres. Ernest Renan continue des études de philosophie et se classe premier à l’agrégation en 1847. Il n’épouse en rien le point de vue des théologiens et historiens catholiques dont le leitmotiv est de dénoncer ce qu’ils appellent « la critique négative » ou « le préjugé rationaliste ». La thèse qu’il a écrite a pour titre : « Origine humaine et naturelle du christianisme ». Dans une revue intitulée « La liberté de penser » parue en 1849, il explique : « Le Jésus historique nous échappe ; ce qu’on nous dit de sa naissance, de ses miracles, de sa résurrection, de son ascension, dépasse et contredit notre faculté de connaître. Il faut évidemment avouer qu’il y a eu sur la vie de Jésus un remaniement légendaire, une idéalisation, un travail analogue à celui de tous les poèmes où un héros réel devient un type idéal… Jusqu’à quel point la doctrine et le caractère moral que l’Evangile attribue au Christ furent-ils historiquement la doctrine et le caractère moral de Jésus ? Il est impossible de le décider » [1].

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Il n’en dira pas plus dans la Vie de Jésus qu’il fera paraître en 1863 et il est rien moins qu’évident qu’un auteur dûment labellisé historien selon les crititères de l’université laïque de l’année 2009 puisse dire sans difficulté que Jésus est un personnage littéraire, une idéalisation. D’ailleurs, en 1849, il n’est pas encore l’autorité qu’il deviendra. Il est suffisamment reconnu cependant pour être élu à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, en 1856. (Il appartiendra à l’Académie française en 1878. C’est d’abord en tant que philologue qu’il se fera reconnaître, ce qui lui vaut d’être nommé le 11 janvier 1862 par décret impérial à la chaire d’hébreu du Collège de France, choix déjà très critiqué par une partie de l’opinion, avant même que bientôt le scandale n’éclate. Il éclate le 23 février 1862 lors de sa leçon inaugurale qu’il consacre à protester contre une histoire religieuse qui serait en dehors des lois du reste des affaires humaines. Ce qui sera, tout particulièrement, retenu contre lui, ce sera le qualificatif « d’homme incomparable » qu’il applique à Jésus-Christ : « Un homme incomparable, si grand que, bien qu’ici tout doive être jugé au point de vue de la science positive, je ne voudrais pas contredire ceux qui, frappés du caractère exceptionnel de son œuvre, l’appellent Dieu ».

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Autrement dit, du haut de sa chaire du Collège de France, Ernest Renan déclare que Jésus-Christ n’est pas Dieu. » Même si Napoléon III n’est pas encore en froid avec Rome, comme il va le devenir avec l’Unité italienne, cela lui semble difficilement admissible. Aussi trois jours plus tard, les Français peuvent lire dans le Journal Officiel :

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« Attendu que, dans le discours prononcé au Collège impérial de France (…) M. Renan a exposé des doctrines qui blessent les croyances chrétiennes et qui peuvent entrainer des agitations regrettables, arrête ce qui suit :

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Article 1er : Le cours de M. Renan, professeur de langue hébraïque, chaldaïque et syriaque au Collège de France est suspendu jusqu’à nouvel ordre »

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En fait, il sera révoqué le 11 juin 1864. Entre temps, le 24 juin 1863, sa Vie de Jésus est parue. Le scandale provoqué par le livre n’arrange pas l’affaire en suspens de la leçon inaugurale. En un an, pas moins de 214 livres, brochures et articles sont publiés qui très souvent le traînent dans la boue. [2] L’un de ces ouvrages est dû à la plume de Louis Veuillot, s’intitulant : « La vie de Notre Seigneur Jésus-Christ », dans lequel Renan se voit traité de « démon, père du grand mensonge, c’est-à-dire de la fausse science, père aussi de la négation ». Pie IX le traite de « blasphémateur »… Les catholiques ne lui pardonneront jamais , cependant qu’il récupèrera sa chaire le 17 novembre 1870, quelques semaines après la chute de Napoléon III, dans les tout premiers temps de la IIIème République.

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La vie de Jésus n’était que le premier des sept ouvrages regroupés sous le titre « Origines du christianisme »[3] . A plus de soixante ans, en 1887, il entreprenait une « Histoire d’Israël » qui paraitrait en cinq volumes, le dernier après sa mort.

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Celle-ci intervient le 2 octobre 1892. Sa femme, Cornélie, écrit dans ses papiers intimes : « En 1845, mon mari a cessé d’être catholique. Cette crise religieuse, il l’a dit dans un livre inoubliable.[4] Mais loin de cesser d’être chrétien, il l’est devenu de plus en plus. Il a aimé la personne de Jésus et aussi la doctrine de l’Evangile. Il a rejeté les dogmes des religions révélées ».[5]

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Ce n’est donc pas la vérité religieuse du christianisme que l’histoire remet en cause, pour Ernest Renan, mais seulement la vérité de la Révélation. C’est, à notre avis, ce problème qui n’est pas encore résolu aujourd’hui.

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Une grande figure du catholicisme de l’époque, Mgr d’Hulst, fondateur de l’Institut Catholique de Paris, parle, en guise d’hommage funéraire de : « (…) l’écrivain qui a fait tant de bruit dans ce siècle, qui pouvait avec ses dons merveilleux, y faire tant de bien et qui meurt après y avoir fait tant de mal ». Il arrive à Mgr d’Hulst d’avoir une attitude, à l’égard de la charité chrétienne, assez imparfaite ; on le vérifiera encore quand, directeur de l ‘Institut Catholique de Paris, il sanctionnera l’abbé Alfred Loisy. En attendant, il se livre encore à ce commentaire qui peut donner aujourd’hui à réfléchir : « Les déclarations contenues dans sa première leçon amenèrent sa révocation. Le gouvernement impérial croyait encore alors que la mission d’enseigner au nom de l’Etat est incompatible avec l’outrage à une religion reconnue par l’Etat qui est celle de la majorité des Français. D’autres gouvernements en ont jugé autrement. En 1870, M Renan remonta dans sa chaire… »

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Il est claire que, pour Mgr d’Hulst le rétablissement d’Ernest Renan dans sa chaire n’aurait jamais dû avoir lieu. C’est son éviction du Collège de France qui était légitime, non pas sa réintégration. Le gouvernement de Napoléon III savait ce qu’impliquait « la mission d’enseigner au nom de l’Etat. » Les républicains de 1892 pensent au contraire que cet enseignement doit être l’occasion d’outrager la religion. 1892 est l’année où le pape Léon XIII venait de faire paraître (en langue française) « Au milieu des sollicitudes », l’encyclique dans laquelle il demandait aux français de rallier la République.

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Tout à fait à tort aujourd’hui, on veut feindre de croire qu’il acceptait la République laïque. C’était exactement le contraire. Il acceptait la République à la condition qu’elle soit une république chrétienne. C’était la manœuvre de la dernière chance pour ce pape politique de tenter d’empêcher la séparation de l’Eglise et de l’Etat, séparation qui était, selon lui, une parfaite absurdité.

 

(à suivre)

 

 

jean-paul yves le goff

http://www.lelivrelibre.net

 

précédents envois :

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J'ai mis en ligne hier 6 juillet le début de ma nouvelle série sur les origines du christianisme, consacrée à l'histoire de la recherche :

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http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/jeanpaulyveslegoff/070709/origines-du-christianisme-histoire-de-la-recherche-4-0

 

Voici la suite :

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6 juillet :

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7 juillet :

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8 juillet :

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9 juillet :

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[1] La liberté de penser est une revue créée par le philosophe Jules Simon. L’article de Renan paraît dans les numéros de mars et d’avril 1849 (page 465 pour la citation).

[2] Francis Mercury, Renan, éditeur Olivier Orban , 1990, page 344

[3] Les six autres sont : Les Apôtres, Saint Paul, l’Antéchrist, les Evangiles, l’Eglise chrétienne, Marc-Aurèle.

[4] Souvenirs de jeunesse

[5] Francis Mercury, op. cit. page 362

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