Origines du christianisme : histoire de la recherche (11)

Le calme ne reviendra nullement dans les esprits avec la disparition de Renan et d’Ernest Havet, qui sont de la même génération. Le très grand nom de la génération qui prend la suite est celui d’Alfred Loisy (1857-1940) que malheureusement le public a noyé dans l’oubli, même si en 2003, les réalisateurs de télévision Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, auteur d’une trilogie très remarquée sur les origines du christianisme ont publié trois de ses livres réunis en un volume. [1]

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Alfred Loisy est la figure la plus emblématique, mais non la seule de ce que l’on a appelé « la crise moderniste ». La crise moderniste est fort longue et fort complexe. Elle est surtout interne au catholicisme et ne sera évoquée ici que pour ce qu’elle révèle des difficultés que rencontra le gouvernement de la France dans son projet de confier à l’université le soin d’enseigner les origines du christianisme d’une manière dégagée de sa dimension religieuse, ce qui était ce que Renan préconisait, projet dont nous entendons démontrer qu’à l’heure d’aujourd’hui, il s’est soldé par un échec.

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Les causes de cet échec sont présentes dans l’histoire d’Alfred Loisy, comme elles sont déjà présentes dans les propos vus précédemment de Mgr Freppel à l’ouverture de la Vème section de l’EPHE. Ou bien, l’enseignement est conforme à celui de l’Eglise, ou bien il est contraire, et dans ce cas, il n’est pas neutre ; d’autre part, disait-il, faire un examen critique des textes est, tôt ou tard, remettre en cause le dogme. Ils ont été très nombreux, les catholiques instruits à voir leur propre foi interpellée par la science qu’ils avaient eux-mêmes acquise. Nous allons en rencontrer plusieurs, par la suite. Tous les cas de figure sont possibles , la fidélité à la foi, et le rejet de l’institution ecclésiale, comme ce fut le cas de Renan, le rejet par l’institution ecclésiale, en dépit de la fidélité à la foi, comme ce fut le cas de Loisy ; la soumission à l’institution ecclésiale, comme ce sera le cas du Père Lagrange, fondateur de l’Ecole Biblique de Jérusalem contemporain de Loisy ; le conversion à l’anticléricalisme militant, comme ce sera le cas de l’ex-prêtre Prosper Alfaric, qui enseignera les origines du christianisme à l’Université de Strasbourg. C’est pratiquement toujours la psychologie de la personne qui fait la différence.

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Alfred Loisy , prêtre depuis 1879 , est chargé dès 1886 de l’enseignement de l’Ecriture sainte à l’Institut Catholique de Paris, un an après son ouverture. Dès les premières annes sontenseignement fait sensation, car il consiste à admettre les principes de la méthode historico-critique issu du libéralisme protestant et français et à reconnaître la vérité des apports scientifiques de ces libéraux. Pour l’instant, il n’entre pas lui-même dans cette critique, ce qu’il fera plus tard, tout son effort consistant à vouloir faire que la théologie contemporaine reconnaisse ce qu’il y a de vrai dans ces nouvelles données de l’histoire. C’est un peu le précurseur de l’aggiornamento qui tentera de se faire à Vatican II en 1965. Mal en prend à l’abbé Loisy, car pour l’heure, les principes de l’Eglise sont ceux qui ont été défini un peu pus tôt à Vatican I (1870-1871), c’est-à-dire, non seulement, comme chacun sait, l’infaillibilité pontifical, mais aussi le principe de primauté (c’est-à-dire la supériorité du catholicisme sur les autres branches du christianisme) et surtout la théorie de l’inerrance, selon laquelle, Dieu étant l’auteur des textes sacrés, ils ne sauraient contenir la plus petite erreur, sauf au niveau des apparences sensibles qu’une interprétation correctement orientée permet de dépasser pour découvrir le sens profond et caché. La théorie de l’inerrance n’est que l’officialisation de principes définis par saint Jérôme et saint Augustin aux IVème/Vème siècles [2]

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A l’époque d’Alfred Loisy, l’Eglise ne veut pas entendre qu’il puisse y avoir la moindre contradiction entre la science religieuse et science profane, et encore moins qu’une vérité scientifique quelconque puisse contredire une vérité religieuse. Tout ce que le Chrétien doit savoir est contenu dans la Bible, dont l’auteur est Dieu, ceci valant aussi bien pour le récit de la création du monde, tel qu’il figure dans la Genèse que pour la vie, la mort, la résurrection de Jésus-Christ, racontées dans le Nouveau Testament.

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Les cours dispensés à « la catho » par l’abbé Loisy ne tireraient pas trop à conséquence s’ils demeuraient sous la forme orale, mais le professeur a l’idée de les publier et de créer bientôt une revue. La publication de sa leçon de clôture de l’année 1891-1892 , qui s’intitule « La composition et l’interprétation historique des Livres Saints » met le feu aux poudres. Il y affirme que les Ecritures Sacrées en tant qu’elles posent des problèmes d’histoire doivent être examinées d’abord selon la méthode historico-critique pour n’être examinée qu’ensuite selon les principes de l’exégèse religieuse et de l’orthodoxie théologique. En cela, il n’innovait pas puisque l’allemand Strauss et le français Renan n’avaient jamais rien dit d’autre. Mais Alfred Loisy était prêtre ce qui donnait au propos une singulière résonance. Il confirmait, ce qu’avait déjà dit Spinoza, que la composition du Pentateuque ne pouvait être attribuée à Moïse ou que la création du monde en six jours selon la Genèse, ne pouvait reposer sur la moindre vraisemblance historique. L’Eglise affirmait tout-à-fait officiellement le contraire.

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Le Vatican s’émeut. Le directeur-fondateur de l’Institut Catholique de Paris, Mgr Maurice Lesage d’Hauteroche d’Hulst – qui, en 1892, vient de se faire élire à son tour député de Brest, en remplacement de son collègue, Mgr Freppel, décédé, soutient d’abord son professeur, mais travaillé au corps par le non apostolique à Paris, Mgr d’Hulst deviendra progressivement très hostile à Alfred Loisy et exécute ce qui n’est probablement qu’un ordre de la haute hiérarchie de l’Eglise de France, il suspend l’abbé Loisy d’enseignement. Le 17 novembre 1893, l’abbé Loisy lui écrit : « Vous m’avez etiré l’enseignement de l’Ecriture sainte… Maintenant, le professeur a vécu et l’enseignement biblique n’en a pas pour longtemps. Votre œuvre est achevée, Monseigneur. L’enseignement donné dans votre faculté de théologie ne peut plus inquiéter personne (…) » Mgr d’Hulst lui répond : « Le vent souffle toujours du côté de la sévérité dogmatique ». [3]

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Le savant Alfred Loisy, pour subsister, se retrouve en cette année 1893, aumônier d’un couvent de jeunes filles à Neuilly. Il est loin d’être au bout de ses peines. En 1902, l’irréversible se produit avec sa publication de « L’Evangile et l’Eglise » qui fait un énorme scandale et qu’on appellera « le petit livre rouge », pour son format et la couleur de la couverture. L’année suivante, il publie récidive avec la publication de « Autour d’un petit livre » qui fait l’histoire des remous suscités par le premier. En décembre 1903, cinq de ses livres sont mis à l’index.

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Dans « Autour d’un petit livre », il a pourtant tenté d’expliquer qu’il n’a jamais eu la moindre intention d’attaquer l’Eglise catholique romaien, mais tout au contraire de la défendre et surtout de la protéger des dangers à venir en faisant comprendre aux théologiens et à tous les plus hauts responsables, jusqu’au pape lui-même, que les progrès de la science historique et qul es données nouvellement acquises également par l’archéologie et la linguistique étaient irrécusbles, qu’elle ne devaient pas être reçues comme incompatibles avec les dogmes de la théologie, mais que c’était à celle-ci de s’y adapter et qu’elle n’aurait jamais d’autre possibilité. Quant à « L’Evangile et l’Eglise » de 1902, c’était une réfutation de l’ouvrage du protestant allemand Adolf von Harnack intitulé « L’essence du christianisme », (laquelle essence se définissait, selon le schéma classique du protestantisme par l’expérience personnelle qui relie le chrétien à Dieu. A cette expérience personnelle, Loisy opposait l’expérience collective de l’Eglise , médiatrice de cette relation entre le chrétien et Dieu. Le malentendu était donc complet. L’Eglise se sentait agressée par celui qui voulait la défendre et, se croyant en légitime défense, elle s’apprêtait à frapper à son tour. [4]

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Bientôt, Alfred Loisy allait être excommunié. Avant d’en venir à cet épisode, il faut prendre acte de ce que, pour être le cas le plus spectaculaire (et aussi sans doute le plus dramatique), le cas d’Alfred Loisy était fort loin d’être isolé. Ce n’est pas à un individu que l’Eglise s’oppose ; mais à un courant ; un courant qui est appelé, d’ailleurs, à triompher, mais de manière telle que l’Eglise s’arrangera pour paraître avoir remporté la victoire.

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(à suivre)

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jean-paul yves le goff

http://www.lelivrelibre.net

 

Précédents envois :

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6 juillet :

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http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/jeanpaulyveslegoff/060709/origines-du-christianisme-histoire-de-la-recherche-1

 

 

 

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7 juillet :

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8 juillet :

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9 juillet :

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11 juillet :

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http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/jeanpaulyveslegoff/110709/origines-du-christianisme-histoire-de-la-recherche-9

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http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/jeanpaulyveslegoff/110709/origines-du-christianisme-histoire-de-la-recherche-10

 

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[1] Alfred Loisy présenté par Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, (L’évangile et l’Eglise, Autour d’un petit livre, Jésus et la tradition évangélique). Editions Noesis.

[2] Il ne s’agit pas d’autre chose que de la théorie de l’Inspiration des Ecritures par l’Esprit Saint, qui ne peut commettre aucune erreur. L’Eglise a redéfini ces principes de nombreuses fois dans son histoire. Vatican Ia définit dans la constitution Dei Filius du 24 avril 1870. Vatican II la reprend en la modifiant d’un détail dans la constitution « Dei Verbum » du 18 novembre 1965. Léon XIII reprend à son compte la théorie de l’inerrance de Vatican I dans l’encyclique « Providentissimus Deus » (1893) ; Pie XII dans Afflante spiritu (1943) et dans Humani Generis (1950 ), Jean-Paul II dans « Tertio Millenio Adveniente (1994).

[3] Francisco Beretta : Mgr dHulst et la science chrétienne, portrait d’un intellectuel. 1996

[4] L’œuvre d’Alfred Loisy est loin de se résumer à ces quelques titres ; elle est, au contraire, fort abondante et se trouvait en 1903 bien éloignée de son terme.

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