Origines du christianisme : histoire de la recherche (12)

La crise moderniste n’a pas pour seule cause des questions scientifiques. Modernisme et sécularisation sont les deux faces opposées d’une même pièce. Face à l’irrésistible volonté que manifeste l’Etat à vouloir rompre avec l’Eglise le cordon ombilical, un certain nombre de catholiques sont partisans d’un « essai loyal » d’une république laïques. Quelques abbés démocrates ont laissé leur nom à l’histoire, l’abbé Lemrie, l’abbé Gayraud et même quelques évêques comme Mgr Mignot, évêque d’Albi. La « démocratie chrétienne » a ses héraults, tels Marc Sangnier, ce qui ne l’empêchera pas d’être condamnée par une encyclique de 1901 de Léon XIII.[1] Léon XIII, que l’histoire conventionnelle présente comme un pape libéral, le pape de l’ouverture, a en réalité deux ennemis : la politique moderne et la science moderne, lesquelles sont alliées l’une à l’autre. L’encyclique Graves de communi a eu un précédent : Aeterni patris du 4 août 1879, la première encyclique du nouveau pape Léon XIII qui s’inscrit dans la droite succession de Pie IX, le pape de l’infaillibilité. Aeterni patris est l’encyclique qui définit les rapports entre le christianisme et la philosophie (jusqu’à ce que Fides et Ratio, du 14 septembre 1998, signée de Jean-Paul II) ne tente un « replâtrage ». Dans Aeterni patris, Léon XIII condamne donc la philosophie moderne qui a commencé avec le XVIIIème siècle et a culminé avec Kant, affirmant qu’en matière de philosophie, celle de l’Eglise est à jamais fixé à saint Thomas d’Aquin, lequel vivait au XIIIème siècle.

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Cela n’allait pas sans susciter quelques réactions ; notamment en 1895 dans « Les annales de philosophie chrétienne, le philosophe français Maurice Blondel publiait un article explicitement intitulé : « Lettre sur les exigences de la pensée contemporaine en matière d’apologétique et sur la méthode de la philosophie dans l’étude du problème religieux ». [2] En 1899, l’encyclique de Léon XIII destinée au clergé français et intitulée « Depuis le jour » (8 septembre 1889) dénonce la « périlleuse tactique » des chrétiens qui « ont travaillé de leurs propres mains à faire des brèches dans les murailles de la cité qu’ils avaient pour mission de défendre ».

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En effet, dans les universités catholiques de Paris, Angers, Lyon, Lille, Toulouse, on discute beaucoup autour des nouvelles publications qui véhiculaient les nouvelles idées, les livres d’Alfred Loisy et d’autres, les revues où s’expriment généralement les mêmes penseurs et historiens . Dans la même période où se créent les Annales de la philosophie chrétienne, on voit apparaître :

:La revue d’histoire ecclésiastique et religieuse (Alfred Loisy) ; le Bulletin critique de l’abbé Duchesne ; La revue du clergé français de l’abbé Lucien Lacroix, le bulletin de littérature ecclésiastique de Mgr Battifol ; la Revue biblique de l’abbé Lagrange.

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Emergeant au-dessus d’un véritable bouillonnement d’érudition et de créativité, on trouve les noms d’Alfred Loisy, du Père Lagrange et de Mgr Duchesne. Chacun représente non seulement des orientations intellectuelles différentes face à la nécessité d’harmoniser les découvertes scientifiques et la théologie dogmatique, mais aussi présente des réactions très dissemblables face aux menaces et aux sanctions qui vont fuser depuis Rome sans discontinuer pendant plusieurs décennies.

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La victime la plus spectaculaire est incontestablement Alfred Loisy. Il était le premier visé par l’encyclique Pascendi dominici gregis du 8 septembre 1907, précédé du décret Lamentabili du 3 juillet 1907, condamnant officiellement l’un et l’autre les « erreurs » du modernisme. Ces textes reprenaient en substance les 80 propositions « inacceptables », déjà condamnées dans le fameux Syllabus de 1864, dont la dernière était : « Le Pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne ». Le principe de base commun à Lamentabili et à Pascendi était que l’interprétation des Ecritures n’avaient qu’une seule source légitime : l’autorité doctrinale de l’Eglise. Afin que nul n’en ignore, Léon XIII créait le 30 octobre 1902 la Commission biblique pontificale (laquelle existe toujours aujourd’hui, comme nous le verrons plus loin).

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Durant toutes ces décennies, la Commission biblique pontificale va diffuser des rappels doctrinaux d’un obscurantisme achevé que les théologiens-historiens d’aujourd’hui s’ingénient à passer par pertes et profits, grandement aidés en cela par la mémoire courte des masses et le silence complice des experts.

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Sachant que de grandes manœuvres se préparent contre lui, le 28 février 1904, Alfred Loisy écrit au pape Léon XIII en ces termes :

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« Très saint Père,

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Je connais toute la bienveillance de Votre Sainteté et c’est à son cœur que je m’adresse aujourd’hui. Je veux vivre et mourir dans la communion de l’Eglise catholique. Je ne veux pas contribuer à la ruine de la foi dans mon pays. Il n’est pas en mon pouvoir de détruire en moi-même le résultat de mes travaux. Autant qu’il est en moi, je me soumets au jugement porté contre mes écrits par la Congrégation du Saint-Office. En témoignage de ma bonne volonté et pour la pacification des esprits, je suis prêt à abandonner l’enseignement. Que je professe à Paris et je suspendrai de même les publications scientifiques que j’ai en préparation. Je suis très saint-Père, avec le plus profond respect ? etc. « [3]

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L’allusion à la renonciation à l’enseignement concerne les cours dont il a reçu la charge par intérim à la Vème section des sciences religieuses de l’EPHE. Y renoncer et renoncer à ses publications ne suffisent pas à l’exigeant Léon XIII qui ne répond pas à cette lettre, sauf indirectement par le truchement du cardinal Richard, archevêque de Paris, à qui il fait savoir qu’il a aperçu dans la lettre de Loisy « des éléments positifs », mais annulés, dit-il, par « la protestation explicite de ne pouvoir renoncer aux résultats de ses travaux ».

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Le 7 mars 1908, la Congrégation du Saint-Office, cette unité très spécialisée du Vatican qui dirigeait la Commission biblique pontificale et qui s’appelait autrefois « la sainte Inquisition » publie le décret d’excommunication d’Alfred Loisy » :

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« Le prêtre Alfred Loisy, séjournant actuellement dans le diocèse de Langres, a enseigné oralement et publié à maintes rerpises des théories qui ruinent même les fondements principaux de la foi chrétienne ; ce fait est déjà universellement connu. Toutefois, on conservait l’espoir que, séduit peut-être par l’amour de la nouveauté plutôt qu’entraîné par la perversité d’esprit, il se conformerait aux récentes déclarations et prescriptions du Saint-Siège en cette matière ; et c’est pourquoi l’on n’avait pas recourur jusqu’ici aux sanctions canoniques plus graves. Mais le contraire s’est produit : au mépris de tout, non seulement il n’a pas renoncé à ses erreurs, mais il n’a pas craint de les confirmer avec opiniâtreté dans de nouveaux crits et des lettres à ses supérieurs. Il est donc pleinement établi qu’après les monitions formelles il s’obstine dans sa résistance ; en conséquence, la Suprême Congrégation de la Sainte et Universelle Inquisition Romaine, pour ne pas manquer à sa mission et sur mandat exprès de Notre Très Saint Père le pape Pie X prononce la sentence de l’excommunicatiion majeure contre le prêtre Alfred Loisy, nommément et personnellement ; elle déclare solennellement qu’il est frappé de toutes les peines encourues par les excommuniés publics et que, par suite, il est à éviter et que tous doivent l’éviter ».

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En 1909, Alfred Loisy est nommé à la chaire d’histoire des religions du Collège de France.

 

A suivre

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jean-paul Yves le goff

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précédents envois :

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6 juillet :

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7 juillet :

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8 juillet :

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9 juillet :

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11 juillet :

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13 juillet :

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[1] Graves de communi, 18 janvier 1901.

[2] Ces annales de philosophie chrétienne ont à leur tête, à partir de 1905 le philosophe jésuite Lucien Laberthonnière (1860-1932) qui a le courage de critique le mode d’exercice de l’autorité dans l’Eglise et de plaider pour la liberté de la recherche intellectuelle.

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