Origines du christianisme : histoire de la recherche (15)

 

Je montrerai plus loin qu’une opinion s’est imposée, quelques décennies après Guignebert et qui bat son plein aujourd’hui, selon laquelle non seulement l’existence historique de Jésus est certaine, mais Jésus de Nazareth serait l’homme de l’antiquité sur lequel nous posséderions l’information la plus abondante, jusqu’à pouvoir dire désormais la date exacte de sa mort : 7 avril 30. Nous verrons que cela peut s’écrire dans des revues qui se disent sérieuses, sous la plume de professeurs qui se disent historiens, bien qu’étant essentiellement théologiens et pasteurs, activités surlesquelles, dans ces circonstances, ils se montrent plus discrets.

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Pour sa part, Guignebert ne conteste pas l’existence historique, disant seulement, comme Havet et Renan avant lui, que l’on sait extrêmement peu de choses de lui, uniquement ce que l’on trouve dans les évangiles dont, on vient de le lire, sous la plume de Guignebert « il serait très hasardeux d’accepter de tels écrits (…) pour des documents dignes de la confiance de l’historien ».

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Guignebert écrit ces lignes en 1933. De deux choses l’une : ou bien la conception de l’histoire et des preuves de l’historicité s’est complètement modifié depuis, ou bien des documents très nouveaux ont été découverts devant lesquels Guignebert aurait irrésistiblement conclu à l’historicité certaine de Jésus. Or, effectivement, deux très importantes découvertes ont été faites, l’une une bibliothèque d’une cinquantaine de manuscrits à Nag Hamadi en 1945, l’autre, les fameux manuscrits dits de la Mer Morte, à Qumran en 1947. Ces textes nous apprennent, en effet beaucoup de choses, les seconds sur l’agitation messianiste, les premiers sur le courant gnostique du début de l’ère chrétienne ; mais absolument rien sur Jésus de Nazareth. Même le dernier en date des évangiles dits apocryphes à avoir été retrouvé, l’Evangile de Judas, qui a fait surface en 2006 et qui met bien en scène Jésus ne nous apprend absolument rien qui ait une plus grande valeur historique que les précédents, c’est-à-dire : aucune.

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Mais si ce n’est pas les sceptiques radicaux, comme Renan, Havet, Guignebert qui mettent en doute l’existence historique de Jésus de Nazareth, d’où vient la thèse de la non-historicité ? Elle a probablement existé bien avant de pouvoir s’afficher, mais venant de la part d’historiens, l’allemand Bruno Bauër semble l’un des précurseurs. D.F. Strauss lui-même ne met pas en doute l’historicité de Jésus. Bruno Bauër a de nombreux continuateurs en Allemagne dès la seconde moitié du XIXème siècle.

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Mais ce qui va recevoir le nom d’école « mythiste », en France, a pour principaux représentants l’abbé Joseph Turmel, le Dr Paul Louis Couchoud et le professeur Prosper Alfaric. Encore cette appellation de « mythiste » est-elle très ambiguë, car d’une part Couchoud se défendra de nier l’existence historique de Jésus et ultérieurement on classera dans cette catégorie beaucoup d‘autres personnes à leur corps défendant, comme le théologien allemand Rudolf Bultmann.

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L’abbé Joseph Turmel (1859-1943) est un ecclésiastique tout à fait hors normes en comparaison de ceux que nous avons vu précédemment . Breton né d’une famille pauvre, des dispositions à l’étude le conduisent, comme c’était souvent le cas, à la prêtrise qu’il reçoit en 1882. Alors que son talent, manifesté très jeune lui valent déjà d’enseigner au grand séminaire de Rennes, dès 1886 il perd la foi, mais il décide de continuer son « métier » (comme le célèbre curé Meslier (1664-1729) l’avait fait avant lui) [1]. Joseph Turmel expliquera dans ses mémoires qu’il n’avait pas voulu décevoir ses parents ni le prêtre bienfaiteur qui l’avait poussé dans les études. En dépit de sa prudence, il tient des propos critiques sur les dogmes qui en 1892 le font écarter de son poste. Comme Alfred Loisy, avec qui il entrera bientôt en contact, il est placé comme aumônier dans une hospice de viellards, puis dans un couvent de carmélites. Il mènera très longtemps une carrière marginale dans l’Eglise, en se prêtant d’ailleurs à toutes sortes de compromis, dont le moindre ne sera pas de prêter le serment anti-moderniste.

Ayant fait la connaissance d’Alfred Loisy, il participe la « Revue d’histoire et de littérature religieuses » que dirige celui-ci, et de fil en aiguille collaborera à d’autres publications « modernistes » (c’est-à-dire critiques) comme « La Revue du clergé français », « Les annales de philosophie chrétienne », « La Revue catholique des églises ».

Souvent, des articles évoluent vers des livres. C’est ainsi que, sans jamais dépasser le cercle des spécialistes, il finit par produire une œuvre abondante, où l’on trouve des études de patristique (Tertullien, Ignace, Jérôme) une « histoire du dogme de la papauté », une « histoire des dogmes » (en six volumes) , une « histoire de la théologie positive », une « histoire du diable », des ouvrages sur la Vierge Marie, une vie de Jésus, un catéchisme pour adultes, etc. . Sa « Vie de Jésus » n’a rien de comparable aux ouvrages de Renan ou de Guignebert ; elle se résume à trois petites brochures : 1. Sa vie terrestre ; 2. Sa seconde vie ; 3. Sa divination.

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Pour déjouer la vigilance de la hiérarchie, il utilise un grand nombre de pseudonymes (c’est aussi la raison pour laquelle il n’atteindra jamais la notoriété populaire) : Louis Coulange, Henri Delafosse, Armand Dulac, Antoine Dupin, Guillaume Herzog, Edmond Perrin, Auguste Siouville, Joseph Tromelin, Hippolyte Gallerand, André Lagarde, Alexis Vanbeck et quelques autres. Il n’hésite pas à mentir systématiquement, en signant ses déclarations, quand aidée de quelques dénonciateurs ; on l’appellera « l’apostat clandestin » ; sa hiérarchie essaie de le démasquer. Elle y parviendra dans sa vieillesse : le 6 novembre 1930, l’abbé Turmel est excommunié à peu près dans les mêmes termes que l’avait été Loisy en 1908. L’œuvre de Turmel est importante, quoique oubliée, comme celle de Guignebert et celle de Loisy, elle est malheureusement entachée d’un anticléricalisme violent, comme ce sera le cas de beaucoup de mythistes, mythistes, donc dont le Docteur Couchoud n’est pas, bien qu’on en fera l’un des principaux chefs de file.

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Le « mythisme » repose essentiellement sur deux types de considérations : 1) le silence des écrivains profanes sur l’existence de Jésus. 2) Les contradictions et incohérences des quatre évangiles, l’ incompatibilité des trois synoptiques et du dernier, dit « johannique ». Or, pour Paul-Louis Couchoud (1879-1959), Jésus a pu exister comme il a pu ne pas exister. C’est la théorie qu’il développe dans un livre publié en 1923 : « L’énigme Jésus » :

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Paul-Louis Couchoud n’est pas un historien de formation, mais philosophe (agrégé, ancien de l’Ecole Normale Supérieure) et médecin (psychiatre) [2]. L’habitude ayant été prise, dans le microcosme des sciences religieuses d’aujourd’hui, de citer, quand on le fait, Couchoud sur le mode de la dérision, il peut être utile de rappeler que dans le microcosme des sciences religieuses de son temps, il a une excellente image de marque. Même s’il n’a pas cette formation d’historien ou de philologue, il est considéré par les spécialistes comme l’un de leurs pairs. Par exemple, c’est lui qui a la responsabilité d’organiser un colloque intitulé « Congrès d’histoire du christianisme » qui se tient du 19 au 22 avril au Collège de France, où se retrouvent les meilleurs experts : Guignebert, Loisy, Salomon Reinach, [3] R. Eisler, G. Bertram, M. Goguel).

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La dérision, qui est le dernier hommage du vice à la vertu que la postérité lui rend est vraiment le dernier traitement que méritait Paul-Louis Couchoud. Tout en formulant contre la présentation ecclésiastique des origines du christianisme la critique la plus radicale, Couchoud ne parle jamais de cette religion qu’avec le plus grand respect. En 1923, sous le titre « L’énigme de Jésus », il publie un très court ouvrage de 68 pages, dédié à un moine bouddhiste auquel il s’adresse en ces termes : « J’écris pour vous, lointain ermite, et pour toi aussi, qui que tu sois, qui, sans préjugé, sans passion, sans intérêt, avec sérieux, courage et bonne foi, consens à examiner le grand problème. Tu ne dois l’aborder qu’après t’être éprouvé toi-même. Je voudrais que tout étudiant de religion fît, comme naguère à Montpellier le futur médecin, une sorte de serment d’Hippocrate : « Je jure, quelle que soit ma foi ou mon incrédulité, de n’en tenir aucun compte dans ma recherche. Je jure d’être désintéressé, de n’avoir en vue ni polémique, ni propagande. Je jure d’être loyal, de ne rien omettre de ce que je verrai, et de n’y rien ajouter, de ne rien atténuer, de ne rien exagérer. Je jure d’être respectueux, de ne parler en badinant d’aucune croyance d’autrefois ni d’aujourd’hui. Je jure d’être courageux, de maintenir mon opinion contre tout croyance armée qui ne la supporterait pas. Et je jure d’y renoncer à l’instant devant une raison solide que je trouverais ou qui me serait apportée ».

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Non seulement, ces quelques phrases montrent bien le respect qu'eut toujours Couchoud en face de la croyance religieuse, quelle qu'elle soit; mais elles montrent aussi la disposition rationnelle qui doit être celui du chercheur en sciences religieuses, dont feraient bien de s'inspirer un certain nombre d'experts d'aujourd'hui qu'ils soient historiens, ou théologiens ou théologiens se disant historiens.

 

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Pour en revenir à la position de Couchoud sur l’historicité de Jésus, il ne la nie pas ; il affirme seulement qu’elle est incertaine. Son analyse repose sur deux considérations : 1) : les sources non-chrétiennes sont muettes sur l’existence de Jésus. 2) Les sources chrétiennes qui en parlent ne donnent pas les garanties de crédibilité exigibles, tout au contraire :

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: « L’histoire positive n’arrive pas à le saisir (...) Laissons son image resplendissante. Cherchons l’original, ce qu’il fut lui-même, effectivement, parmi les réalités de son époque et de son pays (…) « Jésus appartient à l’histoire par son nom et par son culte, mais il n’est pas un personnage historique. Il est un être divin dont la connaissance a été lentement élaborée par la conscience chrétienne. Il a été enfanté dans la foi, dans l’espoir et dans l’amour. Il s’est formé du dictame des cœurs. Il a pris les formes changeantes que l’adoration lui a données. Il naquit dès qu’il eut un croyant. Il se fortifia de toutes les recrues qui lui vinrent et dont il prit l’intime substance, tantôt plus subtile, tantôt plus lourde. Il a vécu au cours des siècles et il semble désormais desstiné à ne périr qu’avec l’humanité. Sa seule réalité est spirituelle. Tout autre est mirage (….) Jésus est inconnu comme personnage historique. Il a pu vivre, puisque des milliards d’hommes ont vécu sans laisser trace certaine de leur vie. C’est une simple possibilité, à discuter comme telle (…)

Il égarera ceux qui le poursuivront aux rives du Lac de Galilée ou sur les degrés de la triste Jérusalem. Ils n’y trouveront rien que ses fidèles. Il est ailleurs, depuis l’origine. Il n’est nulle part, que dans les âmes »[4]

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Pour Couchoud, « l’énigme Jésus » n’est pas à proprement celle de son existence, mais qu’à partir d’une existence incertaine, il ait pu être créé un Dieu. C’est le problème qu’il développera à nouveau dans une « Histoire de Jésus » et « Le Mystère de Jésus » : « L’histoire de Jésus n’est pas l’élaboration d’un fait qui ait eu lieu, mais la représentation de ce qu’on désirait qui ait pu avoir lieu, les souffrances et la mort d’un Dieu pour sauver l’homme. Jésus, Dieu fait homme : cette formule qui est celle du croyant est celle aussi de l’historien, dans le plan qui lui est propre. La formule inverse : Jésus homme fait Dieu répugne également à la foi et à l’histoire ».[5]

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Le véritable mystère, la véritable énigme, ce n’est pas Jésus, ce n’est même pas le Christ, c’est le christianisme : « Puisqu’on doit choisir, le choix s’impose. C’est le christianisme qui est à expliquer… Historiens, n’hésitez pas à rayer de vos cadres l’homme Jésus. Faites entrer le Dieu Jésus. Aussitôt, l’histoire du christianisme naissant sera mise à son vrai niveau (…) Des temps nouveaux sont venus. »[6]

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C’est précisément ces temps nouveaux qui vont faire l’objet d’un rejet par les historiens-théologiens. Non seulement les évangiles ne sont pas une source fiable pour l’existence d’un homme qui serait Jésus de Nazareth – il ne fait là que répéter ce qu’avaient dit Renan – mais le contenu des quatre évangiles, qu’il s’agisse d’un contenu réel, c’est-à-dire à des faits s’étant réellement déroulé, ou qu’ils s’agisse d’une fiction, ce contenu est totalement insuffisant à expliquer le départ d’une nouvelle religion. C’est, dit en d’autres termes, ce sur quoi, à la même époque, débouchait l’œuvre de Guignebert.

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(à suivre)

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Jean-paul Yves le goff

http://www.lelivrelibre.net



[1] Jean Meslier, curé d’Etrépigny dans les Ardennes fait toute sa longue carrière à la satisfaction générale, autant de sa hiérarchie que de ses paroissiens. Dans son Testament, il révèle qu’il était absolument incroyant, mais que ne faisant que du bien autour de lui dans l’exercice de ses fonctions, il s’était cru autorisé à continuer. C’est Voltaire qui le portera à la célébrité en éditant son testament.

[2] Couchoud est, en outre, très lié aux milieux littéraires et poétiques. Il écrit lui-même des poèmes.Il anime la revue « Japon et Extrême-Orient ». Rompu à la langue japonaise, il a introduit en France la poésie du pays du Soleil Levant. Dans son œuvre figure aussi un ouvrage intitulé « Sages et poètes d’Asie ».

[3] Salomon Reinach (1858-1932), (l'un des trois frères Reinach), mériterait également quelques paragraphes. Il est le représentant de l'école comparatiste qui jette ses derniers feux. De même, Franz Cumont (1868-1947), spécialiste spécialiste des religions romaines et païennes; de même Joseph Bidez, grand helléniste (1867-1945), tous les deux belges.

[4] Paul-Louis Couchoud, L’énigme Jésus, 1923, pages 10, 37, 58-60

[5] id. Histoire de Jéus, …. Page 8

[6] id Le mystère Jésus, 1924, page 185-186

 

Précédents envois :

 

6 juillet :

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7 juillet :

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8 juillet :

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