jean_paul_yves_le_goff
philosophe (maîtrise), historien (doctorat)
Abonné·e de Mediapart

3300 Billets

5 Éditions

Billet de blog 17 août 2021

Les conciles du IVème siècle : Bonjour l'ambiance ! (2)

Histoire de l'établissement de la christianisation Quand et comment un certain christianisme parmi d'autres s'est emparé du monde.

jean_paul_yves_le_goff
philosophe (maîtrise), historien (doctorat)
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Suite ( à propos de la bataille de la Rivière Froide)

         Mais ce n’est en rien un épisode décisif, n’en déplaise à Paul Veyne. L’événement décisif, c’est l’édit de Thessalonique du 28 février 380, que Paul Veyne ne juge même pas digne d’être mentionné. L’événement décisif, c’est le baptême du nouvel empereur Théodose par un évêque nicéen. Le fait décisif, c’est qu’il ait un long règne et eut des héritiers qui prolongèrent sa politique religieuse anti-païenne persécutrice.
    Le dernier concile que nous avons examiné était celui, tenu à l’été de 335, qui s’était soldé par la condamnation d’Athanase, suivi d’une réunion des mêmes évêques à Jérusalem, à l’occasion de la consécration de la basilique du Saint Sépulcre. Certains manuels d’histoire comptent deux conciles, l’un à Tyr, l’autre à Jérusalem, mais en réalité, il s’agit du même. Ce détail illustre bien la difficulté que l’on rencontre si l’on veut dresser la liste de tous les conciles qui s’étalent entre 325 et 381. Les historiens et les mémorialistes de l’époque manquent beaucoup de précisions, quand ils ne font pas d’insignes erreurs et le déroulement souvent très chaotique d’un bon nombre de ces rencontres ne rend pas la chose plus aisée. Le problème étant le désaccord entre les occidentaux (nicéens) et les orientaux (ariens), il arrive qu’ils siègent ensemble; mais souvent, ils siègent séparément. Parfois, ils commencent ensemble et finissent séparément. Il arrive même que les « séparatistes » choisissent d’aller terminer leurs travaux dans une autre ville. Cela peut donner l’impression de deux conciles distincts, alors qu’il s’agit du même. Autre détail : beaucoup d’historiens quand ils mentionnent (ce qui arrive tout de même quelquefois les rencontres tenues entre Nicée et Constantinople) parlent de « synodes », réservant le terme de « conciles » aux principaux, dits œcuméniques. En réalité, les deux termes sont synonymes, l’un grec l’autre latin. La distinction est artificielle et, concernant la classification - qui, celle-là, est plus pertinente - entre « généraux », « régionaux », « locaux », elle est de toutes façons tardive. Les acteurs du temps  ne font pas de différence.
    Nous n’en verrons que quelques uns dans ce chapitre, depuis le concile de Rome (340) à celui de Rimini (359), c’est-à-dire la période du règne de Constant et de Constance, sachant que le rythme s’accélère après 350, c’est-à-dire quand Constance, arien, devient le seul empereur. C’est d’ailleurs une période où le christianisme nichée - celui que nous connaissons - est particulièrement mis à mal du fait de l’empereur et où il court même le risque de disparaître. Quelques de ces conciles ne nous sont connus que par de vagues références. Ainsi, en 338 ou 339, un concile se serait tenu à Constantinople, un autre à Alexandrie. Nous ne disposons pas d’informations sûres relatives à ces deux rencontres, mais elles seraient loin de manquer d’intérêt car dans ces deux villes il y a changement d’évêques. Athanase, en exil, a été remplacé par un certain Grégoire, dont nous entendrons parler un peu plus loin. De même à Constantinople, l’évêque nichée Paul a dû céder sa place à son homologue, Ensèbe de Nicomédie, arien de toujours. De ce Paul aussi, nous reparlerons et de sa fin tragique.
    Ces changements de titulaires à la tête d’évéchés sont une constante de l’époque et ont la particularité de ne satisfaire jamais personne. Aussi, ils se font très souvent dans la violence et avec l’intervention de la force armée. Nous en savons un peu plus sur le concile de Rome, tenu en 340, peut-être en 339. En effet, il présente la particularité d’être convoqué par l’évêque de Rome, le pape Jules, à l’occasion de quoi, on peut voir une manifestation, extrêmement rarement observée jusqu’alors, d’une certaine autorité de la ville éternelle. On se souvient que le prédécesseur de Jules était Sylvestre qui, durant toute la longueur du règne de Constantin, ne s’était jamais manifesté de la moindre façon au sujet de l’affaire arienne. Jules, au contraire, va s’en mêler. D’après les documents qui nous sont restés, il ne se serait jamais occupé que de ça en, environ, au moins une demi-douzaine de circonstances. Jules est né vers 280 et a été élu évêque de Rome le 6 février 337, peu avant la mort de Constantin. Entre Sylvestre et lui, un certain Marc a régné brièvement.  Jules mourra  le 12 avril 352, soit un règne de quinze ans, qu correspond à peu près à la période des deux empereurs. Un certain Libère lui succèdera, celui-là beaucoup mieux  et d’ailleurs fort peu à son avantage, nous le verrons.
    Revenant à Athanase, on se souvient qu’en exil à Trêves, il a obtenu dès les premiers temps de Constantin II, la levée de sa sanction et il s’est mis en route vers Alexandrie en faisant une étape à Rome où il fait la connaissance dudit Jules. Cette rencontre est d’une grande importance. Athanase est l’incarnation du nicéisme, mais si Rome, depuis l’origine a aussi pris le parti de Nicée, le nicéisme de Rome est encore relativement fragile : la preuve en est que ce Libère qu’on vient de nommer, tout évêque de Rome qu’il ait été, fera un long passage dans l’arianisme. Quelles qu’aient été les dispositions initiales du pape Jules, on peut supposer que cette rencontre avec Athanase renforce son orthodoxie doctrinale. Réciproquement, Athanase, toujours en butte aux pires accusations, redevra le soutien inconditionnel de Rome qui lui sera fort utile dans la suite et ne lui fera plus jamais défaut.
    Dès le début de son pontificat, le pape Jules reçoit une lettre des évêques orientaux qui lui demandent de bien vouloir réunir un concile à Rome, précisément pour débattre de l’attribution de certains sièges épiscopaux, Constantinople et Alexandrie entre autres. Cette lettre est importante, car les historiens institutionnels veulent y voir la preuve que l’autorité de Rome est reconnue du côté de l’Orient. La thèse est plaidable, mais elle n’est pas au-dessus de toute attaque. Les évêques de Rome s’adressent non au pape, mais à l’évêque de Rome, c’est-à-dire à un homologue. Quoi qu’il en soit,
Jules approuve leur demande et décide de lancer un concile, sans apparemment en référer à l’empereur Constantin. Pour quelques raisons, les évêques orientaux n’y viennent pas. Le concile se tient cependant avec quelques dizaines d’évêques occidentaux.
    Le pape Jules envoie alors une lettre aux évêques d’Orient pour leur reprocher leur inconséquence dans laquelle une phrase très remarquable disant qu’en cas de conflit la « coutume » était de se référer à Rome qui détenait le pouvoir de prendre une décision finale. En voici quelques lignes : « Si vous avez de meilleurs renseignements sur ces faits (1), pourquoi n’êtes-vous pas venus ici les proposer et les soutenir face à des accusés qui se sont présentés de bonne grâce et qui se disent prêts à répondre à quiconque été sur quelque chef que ce soit? Il fallait ou ne pas pousser les affaires au pont où vous les avez conduites, ou ne pas vous décrier vous-mêmes en reculant avec une pusillanimité si suspecte, après vous être avancés avec tant d’ostentation. Mais outre Athanase et Marcel, que répondez-vous au sujet de cette multitude de prêtres et d’évêques persécutés, chassés, tourmentés de toutes les manières et qui apportent ici de jour en jour la nouvelle de vos violences, en y venant chercher asile. O mes frères ! Les jugements de vos églises s’écartent étrangement des règles de l’Evangile, et prononcent des peines qui y sont inconnues, le bannissement et la mort. Si ceux que vous poursuivez étaient coupables, comme vous le dites, il fallait écrire à nous tous, afin que nous puissions porter de concert un jugement convenable. Car ce sont des évêques qui ont souffert ces maux, ainsi que des églises distinguées auxquelles la foi a été prêchée de la bouche même des apôtres. Vous deviez surtout porter à notre église les accusations intentées contre  l’évêque d’Alexandrie. Ne savez-vous pas que c’est la coutume de nous écrire d’abord et que la décision doit venir d’ici. » (2)

Cette dernière phrase plaide, en effet, pour l'idée d'une certaine supériorité de l'évêque de Rome sur ses collègues (la "primauté"), mais les faits ne la corroborent pas. La papauté, précisément, brille par son absence dans toutes les querelles précédentes. Aussi bien Jules est-il  conscient que son autorité n'a pas le poids qu'il souhaiterait puisqu'il écrit à l'empereur Constant de bien vouloir prendre sur lui de convoquer un autre concile : ce sera celui de Sardique.

(1) En l’occurence, les accusations portées contre Athanase
(2) Histoire Ecclésiastique. Sozomène III, 10 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Social
Lidl : les syndicalistes dans le viseur
Dans plusieurs directions régionales de l’entreprise, les représentants du personnel perçus comme trop remuants affirment subir des pressions et écoper de multiples sanctions. La justice est saisie.
par Cécile Hautefeuille et Dan Israel
Journal — Social
Conditions de travail : la souffrance à tous les rayons
Le suicide de la responsable du magasin de Lamballe, en septembre, a attiré la lumière sur le mal-être des employés de l’enseigne. Un peu partout en France, à tous les niveaux de l’échelle, les burn-out et les arrêts de travail se multiplient. La hiérarchie est mise en cause.
par Cécile Hautefeuille et Dan Israel
Journal
Fonderies : un secteur en plein marasme
L’usine SAM, dans l’Aveyron, dont la cessation d’activité vient d’être prononcée, rejoint une longue liste de fonderies, sous-traitantes de l’automobile, fermées ou en sursis. Pour les acteurs de la filière, la crise économique et l’essor des moteurs électriques ont bon dos. Ils pointent la responsabilité des constructeurs.
par Cécile Hautefeuille
Journal — Politique
Zemmour : quand le candidat parle, ses militants frappent
À Villepinte comme à Paris, des antifascistes se sont mobilisés pour ne pas laisser le premier meeting d’Éric Zemmour se tenir dans l’indifférence. Dans la salle, plus de 10 000 personnes s’étaient réunies pour l’entendre dérouler ses antiennes haineuses, dans une ambiance violente.
par Mathieu Dejean, Mathilde Goanec et Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
Aimé Césaire : les origines coloniales du fascisme
Quel est le lien entre colonisation et fascisme ? Comme toujours... c'est le capitalisme ! Mais pour bien comprendre leur relation, il faut qu'on discute avec Aimé Césaire.
par Jean-Marc B
Billet de blog
« Pas de plateforme pour le fascisme » et « liberté d’expression »
Alors que commence la campagne présidentielle et que des militants antifascistes se donnent pour projet de perturber ou d’empêcher l’expression publique de l’extrême droite et notamment de la campagne d’Éric Zemmour se multiplient les voix qui tendent à comparer ces pratiques au fascisme et accusent les militants autonomes de « censure », d' « intolérance » voire d’ « antidémocratie »...
par Geoffroy de Lagasnerie
Billet de blog
Le fascisme est faible quand le mouvement de classe est fort
Paris s’apprête à manifester contre le candidat fasciste Éric Zemmour, dimanche 5 décembre, à l’appel de la CGT, de Solidaires et de la Jeune Garde Paris. Réflexions sur le rôle moteur, essentiel, que doit jouer le mouvement syndical dans la construction d’un front unitaire antifasciste.
par Guillaume Goutte
Billet d’édition
Dimanche 5 décembre : un déchirement
Retour sur cette mobilisation antifasciste lourde de sens.
par Joseph Siraudeau