Les conciles du IVème siècle : bonjour l'ambiance (3) !

Histoire de l'établissement de la christianisation IVème siècle : quand et comment un certain christianisme, parmi d'autres, s'est emparé du monde

Ceci nous montre, s’il en était encore besoin, qu’aucun concile ne vient jamais à bout d’aucun problème : chaque concile a pour cause un concile précédent et pour effet un concile qui suivra. Le concile de Sardique sera bien convoqué en 343 mais en 341 se tient à Antioche une autre réunion d’une grande importance. Ce concile d’Antioche est  souvent mentionné dans les ouvrages spécialisés, comme le « concile de la dédicace » ou encore «  concile In encaennis » selon la terminologie latine. La « dédicace » est l’inauguration d’une « Basilique d’or », splendide construction ordonnée du temps de Constantin. Ce sont 90 évêques orientaux qui se retrouvent entre eux, clairement pour s’opposer au précédent concile de Rome qu’ils avaient demandé et qu’ils avaient finalement rejeté en refusant de s’y rendre. Il est convoqué par Constance qui sera toujours prêt à soutenir les ariens contre les nicéens. Constance va le suivre de près et s’y manifestera physiquement.  Son but est de s’assurer de son autorité sur ses évêques, quelque peu turbulents et, pour ceux-ci, il s’agit qu’ils ont pris leur distances vis-à-vis d’arias et que leur foi est d’une parfaite orthodoxie, si on la ramène à l’enseignement des Apôtres.
    Sozomène en parle ainsi : « Ils écrivirent à tous les évêques  qu’ils n’avaient point suivi Arius. Comment, dirent-ils, nous qui avons l’honneur d’être évêques l’aurions-nous suivi, lui qui n’était que prêtre ? Nous ne l’avons donc pas suivi, mais après avoir examiné sa doctrine, nous l’avons admise. Ils déclarèrent par la même lettre qu’ils ne tenaient rien d’autre que la foi qui a été enseignée dès le commence par la tradition et ils l’expliquèrent sans parler de la substance du Père et du Fils, ni du consubstantiel et en affectant un sens si douteux et si ambigu que ni les Ariens ni les défenseurs du concile de Nicée ne sauraient trouver à redire aux termes, ni prétendre qu’ils ne soient point dans la Sainte Ecriture. Ils rejetèrent à dessein les expressions qui étaient rejetées par l’un ou par l’autre des partis et n’employèrent que celles qui étaient généralement reçues. Il confessèrent que le Fils est avec le Père, qu’il est Fils unique et Dieu, qu’il existe avant toutes choses, qu’il a pris chair humaine et accompli la volonté de son Père. Mais ils ne dirent point ni qui il est ni qu’il n’est pas coéternel et consubstantiel. Ce formulaire leur ayant déplu depuis, ils en composèrent un autre qui est conforme à celui du Concile de Nicée presque en toutes choses, si ce n’est qu’il n’y ait quelque sens caché sous l’obscurité des termes, duquel je ne me suis pas aperçu. Ayant néanmoins évité par je ne sais quelle raison, de dire que le Fils de Dieu est de même substance que son Père ils ont dit qu’il est immuable, eque sa divinité n’est point sujette au changement, qu’il est l’image fidèle de la substance, du conseil, de la puissance et de la gloire de son Père et le premier de toutes les créatures. » (1)
    Le recours aux ressources de la rhétorique étant une invention des Grecs et les orientaux du IVème siècle parlant toujours grec, il n’y a pas lieu de s’étonner qu’ils résolvent - ou paraissent résoudre - les problèmes de cette façon. Ce dont il y aurait sans doute lieu de s’étonner, c’est que dix sept siècles après ce subterfuge fonctionne toujours. Cependant, ce texte ne donne pas satisfaction aux pères car, dans la même session, ils éprouvent le besoin d’en produire un second. Nous n’en mentionnerons que la fin :  « [Nous croyons] au Père, qui est vraiment Père, au Fils qui est vraiment Fils, au Saint-Esprit qui est vraiment Saint Esprit. Et ces noms ne sont pas placés là par hasard et sans motif : ils donnent une idée claire de l’hypostase propre,  de l’ordre et de la position de ceux qui sont nommés, et font voir qu’ils sont trois quant à l’hypostase et un quant à l’union. Telle est notre foi, celle que nous avons depuis le commencement et que nous aurons jusqu’à la fin sur Dieu et sur le Christ et nous anathématisons toute erreur qui constitue une hérésie. Et si quelqu’un, en opposition avec l’enseignement manifeste et salutaire de l’Ecriture, dit qu’il y a eu un temps pendant lequel le Fils n’était pas engendré, qu’il soit anathème, et si quelqu’un dit que le Fils a été créé à la manière des créatures, ou engendré comme les autres êtres sont engendrés, ou fait comme les autres choses ont été faites, et s’il ne suit pas la tradition que les saintes Ecritures nous ont conservé sur tous ces points ou si quelqu’un enseigne ou prêche une doctrine différente de celle que nous avons reçu, qu’il soit anathème. Car nous croyons et nous suivons en toute vérité et toute droiture ce que les saintes Ecritures, de même que les prophètes et les apôtres, nous ont enseigné. » (2)
    Les pères conciliaires se livrent à une véritable débauche verbale : ainsi Jésus est « Dieu de Dieu, Tout du Tout, Seul du Seul, Parfait du Parfait, Roi du Roi, Seigneur du Seigneur, Verbe vivant, Sagesse Vie, véritable Lumière, Voie de la Vérité, Résurrection, Pasteur, Porte, qui n’est sujet à aucun changement ni à aucune conversion… » » Etc. (3) Subsidiairement, on peut noter dans ce texte que, Jésus étant « descendu du Ciel dans les temps derniers », pour ces hommes du IVème siècle la croyance en la proximité de la fin du monde est encore recevable.
    Pour quelque obscure raison, un individu, un seul, l’évêque de Tyane nommé Théophronius, prend sur lui de rédiger un troisième Credo qui, on ne sait pourquoi, est lu devant toute l’assemblée et signé de l’ensemble des participants. C’est encore de l’ordre de la rhétorique, mais tant d’efforts méritent qu’on y accord ne serait-ce qu’un instant d’attention. C’est ainsi que Jésus, cette fois, est « vrai Dieu de vrai Dieu, qui existe hypostatiquement en Dieu (c’est-à-dire qui a en Dieu une existence personnelle ) ou bien qui est sa propre hypostase en Dieu »…etc (4)
    Dernier rebondissement : alors que le concile est terminé, quatre évêques ont décidé de revenir sur la question. Ils s’appellent  Narcisse de Néronias, Maris de Chalcédoine, Théodore d’Héraclée, Marc d’Aretus. (5).   En fait, ce quatrième Credo ne diffère pas sensiblement des autres et on voit mal à quelle nécessité il aurait pu vouloir répondre. Peut-être les rédacteurs ont-ils simplement pensé que le bon compte-rendu n’était pas parvenu à l’empereur, ce à quoi ils auraient supplée en allant eux-mêmes lui porter ce texte à Milan. Toujours est-il que ces quatre credo ne diffèrent pas essentiellement de celui de Nicée mais montrent combien la formule de foi de Nicée avait créé de l’embarras. Embarras que les pères essaient, mais sans succès, de contourner en évitant systématiquement tous les quatre l’emploi du mot « consubstantiel » (« omoousios »).
    Pendant ce temps, Athanase est toujours en exil à Rome où il passera trois ans. Le pape Jules intervient pour que Constant demande à Constance de réunir sous sa coupe un nouveau concile. En juin 345, Grégoire, l’évêque d’Alexandrie qui avait pris la place d’Athanase meurt. La succession s’avère difficile. Les deux empereurs font le choix de s’en occuper. Des négociations se déroulent entre eux. Finalement, l’arien Constance accepte que le nicéen Athanase reprenne sa place, ce qui se fait au mois d’octobre 346. Il a fallu plus d’un an.
    Les conflits permanents de l’époque ne s’arrêtent malheureusement pas au niveau des mots. La violence physique est partout. Nous avons quelques exemples pour  les villes de Alexandrie et de Constantinople, notamment avec les évêques Athanase et Paul, mais il en est de même un peu partout, même si les historiens ne nous en ont pas fait connaître autant qu’il aurait été souhaitable.
    Par exemple, concernant la prise du siège épiscopal, accordé à Grégoire par l’empereur Constance, Socrate nous permet d’apprendre ceci : «  Syrien mena Grégoire à Alexandrie avec cinq mille soldats auxquels se joignirent ceux qui soutenaient la doctrine d’Arius. Je dois dire de quelle manière Athanase évita de tomber entre les mains de ceux qui le cherchaient pour le prendre. La nuit approchait et le peuple était assemblé dans l’église (…) lorsque le commandant des troupes arriva et assiégea l’église avec des gens de guerre. Athanase voyant cette violence et craignant que le peuple ne souffrit quelque mal du fait de sa cause (…) se sauva dans la foule. S’étant échappé de ce danger, il alla à Rome. Grégoire s’empara de l’Eglise ». L’évêque de Constantinople, Paul, est dans une situation comparable. Lavé de toute accusation par le pape Jules, il est en passe de reprendre son siège. La chose déplait à Constance qui confie à un militaire, pour son malheur, de prendre les choses en main. L’homme s’appelle Hermogène. Socrate nous fait connaître son sort : « Etant venu pour exécuter cet ordre, il excita un terrible tumulte parce qu’à l’heure même le peuple s’assembla et se mit en devoir de défendre son évêque.Hermogène ayant entrepris de le chasser à main armée, le peuple s’échauffa, comme cela arrive en pareilles circonstances, courut à sa maison, y mit le feu, l’en tira avec violence, le traîna dans la ville et le tua. » Apprenant cela, l’empereur décida de se rendre à Constantinople en personne. On peut imaginer que ce fuit sous bonne escorte. Il chassa Paul de son siège nouvellement reconquis, le malheureux évêque devant, peu après, y laisser aussi la vie :  « Les perturbateurs de la paix de l’Eglise ne se contentèrent pas d’avoir tiré cet évêque de son siège et de l’avoir mis dans un affreux désert. Ils le firent mourir par les mains des ministres passionnés de cruauté. C’est ce dont Athanase témoigne dans l’Apologie qu’il a faite pour justifier sa retraite où il en parle en ces termes : « Ils poursuivirent Paul, évêque de Constantinople et l’ayant trouvé à Cucuse, ville de Cappadoce, ils le firent étrangler par l’autorité de Philippe, Préfet du Prétoire » (7)

(1) H.E.Sozomène III, 2 ; le même texte, presque équivalent se trouve dans Athanase De synod. XXII
(2 Hilaire, De synodis, XXX. Voir aussi H.E. Socrate, II, 10
(3) Socrate op.cit.
(4) Athanase, op.cit.
(5) H.E. Socrate, II, 18
(6) id.
(7) H.E. Théodoret. II, 5

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