Firmicus Maternus : "Dépouillez, très saints empereurs, les temples..."

Histoire de l'établissement de la christianosphère

    Ayant fait un saut dans le temps d'un siècle avec saint Augustin, revenons au début de ce quatrième siècle pour bien voir comment une certaine orthodoxie religieuse se met en place, au détriment d'une aspiration à la liberté de penser, dont on se prend à rêver qu'elle aurait pu l'emporter. Juste au moment où Constantin  prend en main un pouvoir effectif, naît en 314, à Syracuse, en Sicile, un personnage dont on ne sait presque rien de la vie et dont le nom serait resté inconnu sans les deux ouvrages qu'assez jeune il écrivit. Le premier concernait l'astrologie, intitulé Mathesis qui, sans être totalement dénué de valeur pour l'astrologie de l'époque, aurait sans doute été oublié, sans le second, lequel est consacré à la question religieuse, s'intitulant " De l'erreur des religions païennes". Son livre sur l'astrologie révèle que dans une première partie de son existence, il est païen. On ne sait rien des conditions qui l'amenèrent à se convertir, mais en revanche, en lisant le second, on peut constater qu'il n'a rien à envier aux chrétiens les plus fanatiques. Comme il est dédié aux deux fils de Constantin, Constance et Constant et que ce dernier meurt en 350, l'ouvrage est donc antérieur. Il est donc dû à un homme qui n'a pas encore atteint la quarantième année.
    Il est fort regrettable que l'on n'en sache pas plus sur sa vie, il aurait pu être un ecclésiastique, évêque de Milan, selon certains, mais nous ne disposons d'aucune preuve. Cette lacune est regrettable car son livre, à lui seul, donne amplement  matière à réflexion. Il est précieux, car il fournit beaucoup de détails sur les religions païennes en pratique à l'époque. Quant à la liberté de pratiquer le culte de son choix,  voici ce qu'il en pense  : 

IX    
"Permettez-moi maintenant, très saints empereurs, de vous montrer l'origine du culte que l'on rend au dieu de la ville d'Alexandrie, et souffrez qu'une voix aussi faible que la mienne rappelle les hommes de leur égarement et leur découvre la vérité. 
(…)
Les démons sont attirés vers son image  (a) par les sacrifices que l'on offre continuellement devant elle, comme ils sont attirés vers les autres; car le sang et l'âme des victimes ne sert à rien autre chose qu'à nourrir les démons, qui sont les enfants du diable. Porphyre, qui a défendu la philosophie des stoïciens, et qui en plusieurs endroits de ses ouvrages s'est déclaré ennemi de Dieu et de la vérité, nous a découvert le secret de l'impiété païenne. (…)

XII. Ce que je viens de dire fait voir clairement, si je ne me trompe, très saints empereurs, que tes édifices que les peuples réduits sous la servitude de la superstition ont bâtis, ne sont point des temples consacrés à la gloire du vrai Dieu, mais que ce sont des tombeaux dressés pour honorer la mémoire de certains hommes noircis de crimes. C'est là où l'erreur et l'impiété conservent les misérables restes de leurs corps (…) Je vous supplie très humblement, très saints empereurs, de me permettre de vous représenter l'obligation indispensable où vous êtes d'abolir entièrement ces abominations et d'employer pour cet effet toute la rigueur des lois. Ne permettez pas que ces erreurs si pernicieuses et si funestes se répandent plus longtemps dans l'étendue de l'empire, ni qu'elles soient cause de la perte d'un si grand nombre de vos sujets. (…) Il y a des malades qui souhaitent tout ce qui est le plus contraire à la santé et qui fiant tout ce qui est le plus capable de les empêcher de la recouvrer. C’est pour eux qu'il n'est pas permis d'avoir de la douceur. Il faut les contraindre de prendre les remèdes les plus amers, et si leur mal s'aigrit contre ces remèdes, il faut employer le fer et le feu. Quand ils auront été guéris et qu'ils auront la liberté de leur jugement, ils reconnaîtront combien la rigueur dont on aura usé envers eux leur aura été salutaire. (…)
XIII  Vous voyez par là que ces dieux ne sont que des ouvrages et des inventions de mensonge et de l'imposture, et que leurs noms et leurs figures ne leur viennent que de la superstition et de l’ignorance des peuples. La vérité commence à paraître et à dissiper l'erreur. (…)

XVI C'est ici, très saints empereurs Constance et Constant, que nous sommes obligés d’implorer le secours de votre foi, qui vous élève si fort au-dessus de la terre, qui vous approche de si près du ciel, et qui vous fait suivre en toutes choses les ordres de Dieu. Il reste peu à faire par l'autorité de vos édits pour achever d'abattre le démon et d'abolir l'idolâtrie; ce poison mortel est presque entièrement dissipé. Levez donc l'étendard de la fol, à la faveur duquel vous ares surmonté tous les ennemis qui s'opposaient à votre puissance. Faites publier la loi de Dieu et commandez qu'elle soit inviolablement observée dans tous les lieux qui relèvent de votre empire. Que l'affermissement de la religion chrétienne et la ruine des superstitions profanes soient le fruit de vos victoires. En cela vous aurez le bonheur et la gloire d'être les ministres et les exécuteurs des volontés de Dieu. Vous démolirez le temple par les mains des hommes, comme il en a chassé les démons en étendant paisiblement sa main puissante. (…)

XXII Dépouillez, très saints empereurs, les temples de leurs ornements. Commandez que les dieux soient fondus, ou dans vos monnaies, ou dans les boutiques des ouvriers. Confisquez tous les présents qu'on leur a offerts. Depuis que vous avez abattu les temples, Dieu a accru votre puissance, abaissé vos ennemis et étendu les bornes de votre empire.

XXIII ---  Il ne reste plus rien à vous dire, si ce n'est de vous avertir de la rigueur redoutable des châtiments qui sont préparés à ceux qui violeront cette loi, car voici l'es paroles qui se trouvent à la un de ces préceptes. « Celui qui sacrifiera aux idoles sera exterminé, et son nom sera entièrement effacé de dessus la terre"  (b)

XXIV  XXIV. La loi de Dieu, très saints empereurs, vous impose une obligation étroite et indispensable de réprimer et de punir l'idolâtrie. Permettes moi, s'il vous plaît, de vous rapporter les paroles qu'elle emploie dans le Deutéronome pour cet effet (…)
Dieu vous promet, très saints empereurs, de verser ses trésors sur vos personnes sacrées et de vous combler de biens. Suivez donc sa voix et exécutez ses ordres. Les heureux succès que vos entreprises ont eus dès le commencement de votre règne sont la récompense de votre piété. La main de Dieu ne vous a jamais abandonnés ; elle ne vous a jamais refusé son secours. Vos ennemis ont été renversés, et les armes leur sont tombées des mains en votre présence. Les peuples les plus fiers ont subi le joug. L'orgueil des Perses a été dompté et leurs espérances dissipées. L'injustice ni la violence n'ont pu se maintenir contre vous. Vous avez tous deux reçu en différentes rencontres de sensibles effets de la protection de Dieu. Le ciel vous a départi la victoire, et la prospérité de vos armes nous relève de vos disgrâces. Ces rares avantages vous ont été accordés en considération de votre foi ; et des récompenses aussi glorieuses que celle-là vous doivent exciter puissamment à une observation exacte de la loi de Dieu. Que votre clémence se tourne sans cesse vers le ciel avec un esprit religieux et une conscience pure. Mettez en Dieu votre confiance ; implorez la grâce du Sauveur; offrez-lui un sacrifice spirituel pour votre salut et pour celui de tout l'Empire. Par ce moyen tout vous réussira selon vos souhaits. Vous jouirez de la santé, de la victoire, de la paix, de l'abondance, du triomphe, et vous gouvernerez heureusement vos États sous la protection toute puissante de la majesté divine."

Constance et Constant sont deux des trois fils qui succèdent à leur père Constantin, à sa mort en 335. Nous les retrouverons un peu plus loin; mais d'abord examinons le vrai rôle joué par celui-ci en matière de religion, sachant qu'il ne manque pas de considérer que ses propres succès militaires et politiques sont bien la récompense que lui vaut le choix du vrai Dieu, le Dieu des Chrétiens, mais dans sa recherche d'une théologie saine et sereine, il n'est pas au bout de ses peines. L'arianisme ne sera pas le moindre de ses soucis.
    L'empereur Galère est donc mort en 311, un mois après avoir pris un édit de tolérance, mettant fin à la dernière des persécutions perpétrées contre les chrétiens. Cet édit était succinct et annonçait une suite. C'est Constantin qui la donnera, mais il lui faut d'abord triompher de son rival Maxence. Constantin se considère depuis 305 comme co-empereur de Galère, mais il est en Gaule, tandis qu'un Maxence, qui a la même prétention est à Rome.


a) l'image de Sérapis, déesse égyptienne
b)  "Cette loi" … il s'agit,  en l'occurrence, de la loi divine, la loi de vérité qui a besoin d'être relayée par les lois impériales. La citation que fait Firmicus Maternus vient de Exode, chapitre 22 

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