Histoire des Conciles : Bonjour l'ambiance !(4)

Histoire de l'établissement de la christianisation IVème siècle : quand et comment un certain christianisme parmi d'autres s'est emparé du monde.

Le concile de Rome n’ayant rien résolu, celui d’Antioche, pas davantage, chrétiens orientaux et chrétiens occidentaux croient encore à la possibilité de trouver un terrain d’entente. Ils pensent qu’un nouveau concile y parviendra.  L’empereur Constant, en charge de l’Occident prend contact avec son frère en Orient en le priant d’organiser ce nouveau concile.
    La ville de Sardique (aujourd’hui Sofia en Bulgarie) est choisie parce qu’à mi-chemin entre les deux parties de l’empire. Quatre vingt-dix évêques occidentaux s’y rendent . Le pape Jules n’a pas fait le déplacement mais s’est fait représenter par un ancien de Nicée, l’évêque Ossius de Cordoue qui avait joué un grand rôle autrefois à Nicée. Les évêques orientaux sont un peu moins nombreux (quatre-vingt). Ils sont accompagnés de deux hauts fonctionnaires impériaux. C’est-à-dire qu’en pratique Constance est représenté.
    Dès le départ, les orientaux posent une condition, à savoir que les évêques qu’ils ont précédemment déposés (dont Athanase, Marcel d’Ancyre, Asclepias de Gaza) ne soient pas autorisés à siéger. Requête rejetée. Dès ce moment, les orientaux décident de siéger à part. Au bout de peu de temps, ils décident de s’en aller de la ville. De là, ils écrivent une lettre à toutes les églises, dans laquelle, notamment, ils condamnent l’évêque de Rome, Jules,  et son bras droit, Ossius de Cordoue. A cette lettre, ils adjoignent le quatrième Credo d’Antioche de 341, que l’on ne peut donc considérer comme une nouvelle formule de foi, mais qui montre encore que la formule de Nicée n’a pas autorité.
    C’est d’autant plus évident que les évêques occidentaux qui, eux, continuent à siéger et qui, par définition, sont les défenseurs du nicéisme, vont pour leur part, se lancer dans la rédaction d’un nouveau texte, en d’autres termes encore un Credo nouveau où, entre autres choses  remarquables, entre autres choses, que le mot « substance » qui est au cœur de la querelle, y est réintroduit. On y trouve aussi plusieurs germes de ce qui sera la théologie orthodoxe future.
  On en trouve le texte dans Théodoret : «  Nous ne disons pas que le Père soit le Fils, ni que le Fils soit le Père. Mais le Père est le Père du Fils et le Fils est le Fils du Père. Nous confessons qu’il est la puissance du Père . Nous disons qu’il est le véritable Fils, non de la manière dont les hommes sont appelés Fils de Dieu (…) mais à raison de la naissance spirituelle qu’ils reçoivent au baptême, à raison d’une même substance qui est commune au Père et au Fils. Nous confessons qu’il est tout ensemble et Unique et Premier Né. Il est Unique parce qu’il est et a toujours été dans le Père. Il est Premier Né, à cause de la nature humaine (…) La grâce agit comme une seconde création (…) Il est Premier Né d’entre les morts. Nous confessions qu’il n’y a qu’un Dieu et que la divinité du Fils et du Père est la même. Personne ne nie que le Père soit plus grand que le Fils, non que leur nature soit différente, mais parce que le titre de Père est plus relevé que le titre de Fils (…) Tous, tant que nous sommes de catholiques, nous avons condamné l’opinion pleine d’extravagances [des ariens]… Nous croyons que nous recevons le Saint Esprit Paraclet, que le Seigneur a promis et nous ne doutons pas qu’il n’ait envoyé. Ce n’est point cet Esprit qui a souffert, mais c’est l’homme que le Verbe a pris dans le sein de la Vierge qui  a souffert et qui pouvait souffrir(…) Nous croyons que le troisième jour l’homme ressuscite en Dieu et non pas Dieu en l’homme (…) Ceux dont nous parlons sont tellement aveugles qu’ils ne sauraient voir la lumière de la vérité. Ils n’entendent pas en quel sens le Seigneur a dit ces paroles : « Afin qu’ils ne soient qu’un en n nous. (…) C’est ce que les Apôtres avaient reçu du Saint-Esprit »  (1)
    Ce chapitre est très long, mais il mériterait une transcription intégrale, tant il apporte la lumière sur ce qu’est l’ambiance, non dans ce seul concile, mais dans tous les conciles de ce siècle et dans toute l’atmophère de ce temps qui est fort loin de correspondre à ce que des experts en histoire institutionnelle, tels que, par exemple, Marie-Françoise Baslez, appellent la volonté unificatrice et pacificatrice de l’Eglise romaine. Concernant les « ariens », les occidentaux n’ont de cesse que de dénoncer « leur mensonge, leur imposture, leur tromperie, leur rage , leurs calomnies, leurs menaces, leurs fausses pièces, etc…» On lit encore dans Théodoret : « Nous les avons tous jugés indignes non seulement de la qualité d’évêques, mais de la communion des fidèles. Ceux qui séparent le fils de la divinité et de la substance de son Père doivent être séparés de la sainteté de l’église ; ceux qui éloignent le Verbe du principe d’où il procède doivent être éloignés de la société des Chrétiens. Qu’ils soient donc anathèmes à vous et à tous les fidèles, parce qu’ils ont corrompu la parole de la vérité. C’est un précepte du Saint Apôtre : « Si quelqu’un vous annonce une Evangile différent de celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ! »  Ordonnez que personne ne communie avec eux (2) car qu’’y a-t-il de commun entre la lumière et les ténèbres ? Eloignez-les de vous puisque Jésus-Christ et Bélial ne peuvent s’accorder (…) Nous déclarons retranchés du corps de l’Eglise catholique ceux qui disent que Jésus-Christ est Dieu, mais qu’il n’est pas vrai Dieu; qu’il est fils, mais qu’il n’est pas vrai Fils et qu’il a été engendré et fait tout ensemble. C’est ainsi qu’ils ont expliqués le terme d’engendré, en disant ce qui a été engendré a aussi été fait. Au lieu que le Fils est avant tous les siècles, ils lui attribuent un commencement et une fin, bien qu’ils disent que ce commencement est plus ancien que le temps. »   (3) (…)
    Tant de choses sont remarquables, dans ce texte ! Ce n’est pas seulement que ces occidentaux ne se définissent pas comme « nicéens », étiquette que l’historiographie ultérieure leur apposera. Ils se définissent comme « catholiques », par opposition aux « ariens ». Le terme sera repris, - non inventé, mais définitivement imposé - par l’Edit de Thessalonique du 28 février 380, œuvre de l’empereur Théodose. C’est aussi qu’une telle condamnation de l’arianisme pourrait tout aussi bien se retourner en plaidoyer en sa faveur. On voit bien que les héritiers d’Arius, comme Arius lui-même, ont avant tout le souci d’introduire de la rationalité dans la définition des rapports entre le Fils et le Père. 
    Il n’est pas non plus insignifiant, loin de là, que l’évêque de Rome, par les évêques occidentaux eux-mêmes, soit qualifié d’être « leur collègue ». En revanche, avec ce Credo, les évêques occidentaux définissent aussi des « canons », c’est-à-dire des réglements propres à la gouvernance de l’Eglise. Et les canons 4 et 5 plaident pour une autorité supérieure de l’évêque de Rome sur ses « collègues ».
    Le plus important semble être que la réalité d’une histoire du christianisme primitif ne peut passer que par un retour aux textes primitifs dans une lecture complètement déthéologisée.
    On voit aussi combien les empereurs suivent de près ces affaires religieuses. En l’occurrence, l’empereur Constant mis au courant de la tournure des événements, en rend son frère responsable et va jusqu’à le menacer d’une expédition militaire. Théodoret conclut ainsi son compte-rendu du concile de Sardique  : «  L’empereur Constant fut fâché de la légèreté de Constance son frère et conçut une furieuse colère contre ceux qui en avaient abusé. Ayant donc choisi deux évêques parmi ceux qui avaient assisté au Concile de Sardique, il les envoya à Constance avec Salien, maître de la Milice, homme d’une piété et d’une équité singulière. La lettre qu’il leur mit entre les mains était une lettre pleine de vigueur qui contenait non seulement une pièce et une exhortation mais des menaces. Le sens était qu’il ajoutât pleine et entière créance à ce que les évêques lui diraient et qu’il prît connaissance des crimes d’Etienne, qu’il rétablit Athanase sur son siège, puisque la calomnie de ses accusateurs et l’iniquité des juges était manifeste. Il ajoutait qu’il s’il ne voulait pas déférer à sa prière et rendre la justice qu’il demandait, il irait lui-même à Alexandrie et qu’il rendrait Athanase au peuple qui le souhaitait avec passion et qu’il chasserait ses ennemis.  Constance était à Antioche lorsqu’il reçut cette lettre et promit d’exécuter fidèlement ace qui y était contenu. » (4)

A suivre

(1) H.E. Théodoret, II, 8
(2) La demande s’adresse aux évêques et  à Constant..
(3) id.
(4) id

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