Origines du christianisme : PHT5(18-2)

Ce chapitre (que je mets ici en ligne en deux parties) est le dernier de mon livre, désormais à peu près terminé que j’intitule LE PARADGIME HISTORICO-THEOLOGIQUE.

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Il y a bien encore la conclusion et une annexe, mais la conclusion est déjà parue, sous une forme différente, il n’y a pas très longtemps.

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Je consacrerai prochainement un « vidéo-message » pour faire le point sur ce chantier, depuis ses débuts en décembre 2008, avec les émissions de Mordillat et Prieur, jusqu’à sa publication que j’espère prochaine.

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jean-paul yves le goff

 

 

II

 

 

 

Non seulement l’entourage humain de Jésus n’a laissé aucune trace, mais il en va de même des circonstances qui entourent l’apparition de la supposée nouvelle religion. Rien sur le procès, rien sur la crucifixion, rien sur la résurrection. On peut comprendre que Jésus, n’ayant pas aux yeux des autorités instituées tant juives que romaines une importance quelconque, nul n’ait cru nécessaire de mentionner un fait divers aussi banal. Mais il se trouve que ce n’est justement pas ce qui a semblé aux chrétiens primitifs qui ont ressenti le besoin, en l’absence de documents officiels, de créer celui qui manquait. Nous avons vu que Justin de Néapolis et Tertullien de Carthage, au IIème siècle apportent pour preuve de leur croyance un soi-disant rapport de Pilate à Tibère sur la fin de Jésus de Nazareth.

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Il se trouve que ce document forgé a contenu des éléments internes qui a permis d’avoir la certitude qu’il s’agissait d’un faux, mais il aurait pu aussi bien ne pas les contenir. De fait, les évangiles canoniques (beaucoup d’évangiles canoniques non plus) ne contiennent rien qui permettent de dire qu’il s’agirait de faux. Les évangiles canoniques peuvent être historiques, comme ils peuvent ne pas l’être. Ils peuvent surtout l’être plus ou moins. La présence assez lourde d’éléments merveilleux peuvent être considérés comme inhérents à l’époque, bien que des historiens antiques aient déjà fait la remarque que le recours au merveilleux pouvait légitimement entrainer un doute quant à la véracité des témoignages rapportés. Pour nous, cette présence du merveilleux et de la légende témoigne surtout de la sensibilité et des croyances du temps et si on les retenait pour discréditer la valeur historique d’un ouvrage, il faudrait commencer par rejeter Tacite lui-même. La présence d’éléments merveilleux ou légendaires ne suffisent pas à établir l’inauthenticité des faits racontés. Ils peuvent constituer simplement des traits qui se surajoutent aux faits racontés, les parasitent peut-être, mais ne les invalident pas.

La question est donc de savoir si les évangiles – qu’ils soient fondateurs ou non – ont le droit au statut de documents historiques ?

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Beaucoup plus important que la présence du merveilleux ou même que l’absence de la référence à Jésus de Nazareth dans les sources profanes est le fait que rien ni de l’entourage de Jésus ni des événements auxquels il est mêlé ne laisse la moindre trace.

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Comment l’expansion d’une religion nouvelle aussi foudroyante que celle que décrivent les premiers chapitres des Actes des Apôtres aurait-elle pu se faire sans qu’il n’en reste aucune trace ni chez les historiens de l’époque, ni dans les témoignages des personnalités liées directement ou indirectement à ces événements ? Ce n’est pas seulement de Jésus de Nazareth que Flavius-Josèphe ne parle pas (ou parle en des termes si problématiques) ; ce n’est pas seulement non plus Pierre, Paul, Jacques, André, Etienne, et les autres qu’il oublie. Il ignore totalement à la fin du 1er siècle l’apparition d’une nouvelle religion en Palestine au premier siècle, alors qu’il vient d’en écrire l’histoire très détaillée.

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Si l’apparition et l’expansion du christianisme avaient été celles que décrivent les Actes des Apôtres, il eut été impossible qu’elle passa inaperçue. C’est par milliers que les juifs se convertissent en Palestine – pour ne rien dire de ce qui se passe dans la diaspora – et parmi ces juifs palestiniens qui se convertissent, les prêtres du judaïsme se comptent également en grandes quantités : « Il y eut environ 3000 personnes, ce jour-là qui se joignirent à eux (Actes 2, 41) » ; « Parmi les auditeurs de la parole, beaucoup étaient devenus croyants, leur nombre s’élevait à environ 5.000 personnes » (4, 4) ; « La multitude de ceux qui étaient devenus croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme » (4,32) ; « Des multitudes de plus en plus nombreuses d’hommes et de femmes se ralliaient, par la foi, au Seigneur » (5, 14) ; « La parole de Dieu croissait et le nombre des disciples augmentait considérablement à Jérusalem ; une multitude de prêtres obéissait à la foi » (6, 7).

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Il n’est pas superflu, à ce stade, de rappeler, outre le fait que les personnages, du premier jusqu’au dernier, qui sont supposés être historiques, sont inconnus par l’histoire, que c’est aussi le cas des supposés auteurs de ces écrits, Matthieu, Luc, Marc et Jean. Non seulement ils n’existent pas en tant qu’auteurs, mais il existe de fortes raisons de croire que les évangiles connurent plusieurs strates rédactionnelles successives, donc, possiblement, plusieurs auteurs, tous anonymes. Etant donné la redoutable autorité usurpée du paradigme historico-théologique, on ne dira jamais suffisamment que les quatre évangiles canoniques ont des textes écrits on ne sait pas quand, on ne sait pas où, on ne sait pas par qui, on ne sait même pas avec certitude en quelle langue.

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Il faut vraiment avoir un très puissant a priori de nature théologique ou avoir vendu son âme à l’idéologie institutionnelle et souveraine pour considérer sans autre forme de procès que les évangiles racontant l’histoire de Jésus de Nazareth sont des documents historiques fiables. Tout au plus, et dans le meilleur des cas, auraient-ils une valeur historique partielle. C’est pourquoi nous n’imiterons certainement pas les partisans de la thèse mythiste en vogue dans les années 1920-1930, disant que, si nous ne pouvons pas être sûr que Jésus a existé nous devons être sûr de sa non-existence ou que si les évangiles n’appartiennent pas au genre historique, ils appartiennent purement et simplement au genre romanesque. En revanche, nous plaiderons pour que soit reconnu – contrairement au tabou actuel et multiséculaire qui règne en la matière – le droit à examiner la possibilité que les évangiles puissent être considéré et sous l’angle du référent historique et sous l’angle du référent littéraire, sans a priori.

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Pourquoi et dans quelle mesure les évangiles pourraient-ils être considérés comme relevant du genre romanesque, sans pour autant perdre irrémédiablement une certaine valeur historique qui semble indispensable pour la foi religieuse de tant de gens ? Tout d’abord, le genre romanesque n’est pas une création française, datant du XIXème siècle avec Balzac et Hugo, ni même du XVIIème siècle avec Mlle de Scudéry et Madame de la Fayette, ni non plus du Moyen-Age avec le Roman de Renart. (anonyme).

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Le roman apparaît justement au moment où apparaît le christianisme. Ce roman, dit « gréco-latin » (parce qu’à cette époque, les deux langues sont à peu près à égalité et qu’il existe à peu près autant de romans écrits en grecs qu’écrits en latin), a pour principales références, le Satiricon, de Petrone et l’Ane d’or, ou les Métamorphoses d’Apulée. Qui ne sait – ne serait-ce que grâce au fil de Fellini – que le Satiricon, ouvrage particulièrement libertin, a pour auteur ce Petrone qui fut conseul de Bithynie sous Néron, dont il fut un proche, jusqu’au jour où des intrigues de palais amenèrent le consul-écrivain à choisir le suicide ? Il n’y a donc aucun doute sur l’existence de Petrone. Là où il y a un doute sérieux, c’est sur le fait que ce Petrone-là soit effectivement l’auteur du fameux ouvrage intitulé « Le Satiricon ». La tradition le présente ainsi, mais les spécialistes ont leurs raisons de dire cette attribution n’est pas attestée et qu’il peut y avoir matière à douter. On ne peut douter, en revanche, qu’il date bien du 1er siècle, en raison de nombreuses références à Tibère, Caligula, Claude, puis Néron et Petrone vivait au 1er siècle ; mais cette raison ne suffit pas.

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L’Ane d’or ou les Métamorphoses d’Apulée est un roman initiatique où s’entremêlent religion, magie et philosophie. Il n’y a aucun doute non plus sur l’existence d’Apulée, né à Madaure vers 125 et mort vers 170 dans des conditions un peu obscures, ni sur le fait qu’il soit bien l’auteur de son livre. Naturellement, quand l’auteur est identifié et que sa vie est bien connue, la datation de l’ouvrage est grandement facilitée. Dans le cas d’Apulée, c’est pourtant uniquement par convention que l’on considère qu’il aurait écrit l’Ane d’Or, vers la fin de sa vie, postérieurement à 161, dit-on. En réalité, on n’en sait rien. Encore moins peut-on dater un ouvrage quand on ne sait rien de la vie de l’auteur , ni même si l’auteur a réellement existé.

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Par exemple il existe une autre histoire d’amour, intitulée « Histoire du Roi Ninos », dont certains éléments de contenu, (à vrai dire des fragments), donnent à penser qu’il était écrit au plus tard en 50 après Jésus-Christ qui cherche toujours désespérément son auteur. Ce n’est pas le cas des « Aventures de Chéréas et Callirohé », dont l’auteur a un nom (un certain Chariton) mais sans que, en dehors de ce nom, on sache quoi que ce soit de l’homme, sinon le peu qu’il dit de lui-même au début de son roman. Dans ce cas, il s’avère impossible d’en fixer la date, sinon en choisissant tels ou tels indices et on construisant à partir de là tels ou tels raisonnements, comme font ceux qui prétendent dater le Nouveau Testament. A ceci près qu’en la circonstance, comme aucun consensus n’est exigé par aucune sorte de théologie, la datation, de fait, varie du 1er siècle avant à V siècles après Jésus-Christ. « L’histoire de Théagène et de Charicloé », également intitulée « Les Ethiopiques » pose un autre problème. Ce roman serait dû à un certain Héliodore, si l’on en croit une notice que l’on trouve sous la plume de Socrate le Scholastique, auteur d’une Histoire ecclésiastique (V, 22) rédigée au IVème siècle. Va donc pour Héliodore. Il s’agirait de l’évêque de Trikka, en Thessalie qui avait commencé sa carrière comme prêtre du culte à Emèse, en Syrie. Mais certains vont trouver peu décent de la part d’un évêque catholique d’avoir écrit un roman d’amour, quand bien même ce serait avant sa conversion. La note de Socrate le scholastique va donc être contestée, et dès lors, nous n’avons plus aucun moyen de dater les Ethiopiques, ni même de penser qu’il s’agisse d’une œuvre de cet Héliodore.

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On pourrait multiplier les exemples. Plusieurs autres romans gréco-latins présentent des problèmes analogues. S’agissant des droits du Nouveau Testament à être examiné sous l’angle de l’œuvre littéraire, il est, toutefois, une œuvre qui offre une singulière matière à réflexion. Il s’agit d’un gros livre, intitulé « La vie d’Appolonius de Tyane », dû à la plume d’un certain Philostrate. [1]

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Ici, il n’y a pas de problème de datation du texte, pour la bonne raison que tout est connu quand aux conditions de sa fabrication. En particulier, on connaît très bien son auteur, Philostrate l’Athénien, né à Lesbos vers 170 après JC , et mort vers 245. On connaît également bien Apollonios de Tyane lui-même. Né dans cette ville de Cappadoce au début du 1er siècle, dans une famille très riche, il s’adonner immédiatement à la philosophie et au mysticisme avec une grande prédilection pour le pythagorisme.Vivant de l’enseignement qu’il dispense et des guérisons qu’il pratique, Apollinios voyage énormément entre la Grèce, l’Asie mineure, la Mésopotamie, pousse jusqu’aux Indes pour reenir finalement à Rome où il se trouve d’abord en excellentes relations avec Vespasien et son fils Titus, l’un et l’autre empereurs, avant que les affaires ne se dégradent sous Néron qui le chasse de la ville, pour devenir franchement catastrophiques avec Domitien qui le fait enfermer et lui fait un procès. A l’occasion de ce procès, en pleine salle d’audience, Apollonius se dématérialiser non sans avoir mis l’empereur au défi de le rattraper et de parvenir à nouveau à l’enchaîner.

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Ce n’est qu’un exemple des mille et un prodiges dont Apollonios de Tyane agrémente l’ordinaire de ses aventures. C’est la multiplication d’épisodes de ce genre et miracles de toutes sortes qui vaut à la « Vie d’Apollonios de Tyane » de Philostrate de figurer dans la catégorie dite des romans gréco-latins. Mais rien ne fut plus éloigné des intentions de l’auteur que de faire une œuvre d’imagination. Il est, au contraire, particulièrement bien documenté. Il se trouve que la documentation dont il dispose fait état de ces prodige-là, dont toute la vie de son personnage est émaillée, prodiges par lesquels celui-ci avait gagné la notoriété auprès de ses contemporains et la faveur des grands de ce monde, avant que la chance ne tourne dans le sens mauvais.

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Loin d’être orienté vers la fiction, Philostrate avait gagné lui-même la célébrité par une série d’ouvrages regroupés sous le signe de « Vies des sophistes » qui étaient des notices biographiques de philosophes de la période dite « seconde sophistique » (IIème siècle après Jésus-Christ). C’est donc à un historien et à un biographe parciulièrement chevronné que la femme de l’empereur Septime Sévère (193-211), Julia Domna, furieusement entichée de pythagorisme de son côté, s’était adressée pour obtenir une vie d’Apollonius qui avait réintroduit le pythagorisme à Rome, au 1er siècle. De son vivant, Apollonius avait beaucoup écrit de correspondance, parfois à destination de personnages illustres. Les archives impériales contenaient une partie importante de ces lettres. Julia Domna les confie à Philostrate. Apollonios avait été accompagné tout au long de ses voyages d’un certain Damis qui avait, au 1er siècle, rédigé ses mémoires. Philostrate les possède. D’autres biographies d’Apollonios avaient été rédigées au cours du IIème siècle. Philostrate les connaît et les utilise en témoignant vis à vis d’elles un recuel critique, comme il le dit au début de son ouvrage : « J’ai eu aussi en main le petit livre de Maxime d’Aegae, comprenant tout ce qui conerne Apollonios à Aegae ; de plus, un testament a été écrit par Apollonios dans lequel nous pouvons voir quelle vénération il portait à la philosophie. Il ne faut attacher aucune attention à Moeragénès qui a composé quatre livres sur Apollonios, alors qu’il ignore bien des choses sur son héros. Voilà comment j’ai rassemblé ces matières, dispersées jusque-là et comment j’ai pris soin de les accorder les uns aux autres ».

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Bref. En fait de roman, nous sommes en présence d’un document d’une validité historique très satisfaisante pour l’antiquité. Il se trouve qu’en raison, d’une part de l’enseignement philosophico-religieux, d’autre part de son recours systématique aux miracles, certains très tôt virent dans Apollonius de Tyane un rival de Jésus de Nazareth. On alla même jusqu’à supposer que Julia Domna avait eu l’intention d’affaiblir le christianisme en passant commande à Philostrate de cette biographie. Topujours est-il que la vie d’Apollonios de Tyane est classée omme un roman, tandis que le Nouveau Testament qui ne présente pas une seule de toutes les garanties de validité historique de l’œuvre de Philostrate mais qui est l’exemple même de ce genre littéraire appelé « pseudépigraphie », c’est-à-dire écrit sans auteur, ou en dernière analyse, écrit anonyme, doit être considéré comme au-dessus de tout soupçon.

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Et pourtant, dès l’instant où l’on veut bien suspendre l’influence totalitaire du paradigme historico-théologique, il faut prendre en compte, ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse, que les éléments historiques et les éléments historiques puissent coexister dans la même œuvre. Evidemment, comme rien ne sera plus difficile que d’opérer un tri entre ce qui fut dit réellement par Jésus de Nazareth, si Jésus de Nazareth il y eu et ce qui fut interprété, complété ou imaginé par les narrateurs, une telle perspective est totalement destructive pour le dogmatisme théologique.

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Cette considération ne peut pas, ne doit pas arrêter l’historien, sauf dans le cas, malheureusement f’réquent où l’historien ne confond avec le théologien. Même à titre d’hypothèse, le paradigme dominant interdi que soit prise en compte la coexistence d’une partie historique et d’une partie fictive dans le Nouveau Testament.. Toujours depuis que l’école mythiste a été discréditée, on a voulu assimiler le doute méthodique et légitime sur l’historicité de Jésus à l’affirmation illégitime et fantaisiste de sa non-existence. On ne veut pas – et, du point de vue de l’orthodoxie doctrinale, on a raison – envisager que Jésus de Nazareth soit partiellement historique, et partiellement fictif, ou ce qui revient à peu près au même, que la représentation de Jésus que nous trouvons dans le Nouveau Tetament, soit la combinaison créative de plusieurs personnages ayant existé réellement.

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On sait pourtant parfaitement qu’il y eut, aux alentours du début de l’ère chrétienne plusieurs personnages qui revendiquèrent ou qui reçurent le titre de « Christ », tant nous avons par là aussi, une autre raison de penser que le Christ de la foi produisit le Jésus de l’histoire plutôt qu’il n’en résulta. Les Christ que l’histoire connaît sont, notamment :

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- Le Maître de Justice des Esséniens (1er siècle avant Jésus-Christ)

- Jean-Batiste (1er siècle après Jésus-Christ)

- Judas de Gamala (id.)

- Theudas (id)

- Dosithée de Samarie (id)

- Simon Bar Kochba (2ème siècle après Jésus-Christ).

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En outre, il n’est pas impossible que d’autres personnages réels non nécessairement passés dans l’histoire avec l’attribut de « Christ », ni non plus une grande notoriété aient pu apporter une contribution à la construction du personnage de Jésus de Nazareth.

Ainsi, des flots d’encre se sont déversés, comme je l’ai signalé, à propos du court passage de Flavius Josèphe, faux ou authentiques, où le nom de Jésus est mentionné.

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En réalité, Flavius-Josèphe mentionne différents Jésus, puisque ce prénom (variante de Josué) était assez courant à l’époque. Il en est un notamment, Jésus Ben Ananias, dont certains aspects auraient dû retenir l’attention des historiens. Ils se gardent d’en parler. Ce Jésus Ben Ananias vit à Jérusalem à l’époque de la guerre lancée par Vespasien en 66 qui aboutira à la destruction du Temple par Titus, en 70. A priori, donc, un décalage chronologique important existe entre le temps de ce Jésus de Jérusalem et le Jésus de Nazareth de nos évangiles. Toutefois, si les évangiles sont de rédaction beaucoup plus tardive qu’on ne le dit, ce décalage pourrait n’avoir pas grande importance. D’autres différences manifestes existent entre le Jésus Ben Ananias de Flavius Josèphe et le Jésus de Nazareth du Nouveau Testament.

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- Le Jésus de Josèphe ne passe pas pour le Messie.

- Il ne semble pas avoir de disciples, mais au contraire, être seul.

- Il n’a rien d’un sage; c’est plutôt un fou.

- Il ne semble porteur d’aucun enseignement moral.

- Il n’est pas crucifié.

- Une fois mort, il ne ressuscite pas.

 

Mais les ressemblances ne sont ni moins nombreuses, ni moins grandes:

 

- Il s’appelle Jésus.

- C’est un homme du peuple.

- Il se rend à Jérusalem et, spécialement, au Temple où il proclame.

- Sa proclamation porte sur la destruction de ce temple, de la ville et du peuple.

- Il ne se défend pas quand on l’attaque.

- Il est l’objet d’un procès qui le conduit même devant le gouverneur romain.

- On reconnait qu’il est animé d’une pulsion surnaturelle.

- Il a le sort final des prophètes.

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Au lecteur de juger : voici le portrait :

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« Mais il y eut un présage encore plus effrayant que ceux-là : un certain Jésus, fils d’Ananias, homme du peuple et campagnard, quatre ans avant la guerre, alors que la cité jouissait d’une paix profonde et de la plus grande prospérité, vint à la fête au cours de laquelle tous les juifs ont coutume d’élever des tabernacles à Dieu. Brusquement, dans le Temple, il se mit à crier : « Une voix de l’Orient, une voix du couchant, une voix des quatre vents, une voix contre Jérusalem et le sanctuair, une voix contre le fiancé et la fiancée, une voix contre le peuple tout entier ! » Nuit et jour, il parcourait toutes les rues en criant ces mots. Certains citoyens de marque, exaspérés par ces paroles de mauvaise augure le firent arrêter et rouer de coups. Mais lui, sans un mot pour se défendre ou s’adresser personnellement à tous ceux qui le frappaient, ne cessait de crier ce qu’il avait dit antérieurement. Les magistrats, ayant estimé – ce qui était vrai – que cet homme était mû par une impulsion probablement surnaturelle, le conduisirent devant le gouverneur romain. Là, déchiré de coups de fouet jusqu’à l’os, il n’adressa pas une supplication, ne versa pas une larme, mais, donnant à sa voix l’inflexion la plus lugubre possible, il répondait à chaque coup de fouet : « Malheur à Jérusalem ! « Albinus, le gouverneur, lui demandant qui il était, d’où il était originaire et pourquoi il prononçait ces paroles, il ne répondit absolument rien à ces questions, mais répétait sans interruption son chant funèbre sur la cité : finalement, Albinus, le jugeant fou, le fit relâcher. Et lui, pendant tout le temps qui s’écoula jusqu’à la guerre, n’aborda aucun de ses concitoyens, ne fut jamais vu en train de bavarder, mais chaque jour, comme une prière apprise par cœur, il lançait son chant plaintif : « Malheur à Jérusalem ! ». Il ne maudissait pas ceux qui le frappaient jour après jour, pas plus qu’il ne bénissait ceux qui lui donnaient à manger ; à tous sa seule réponse était ce sinistre présage. C’était pendant les fêtes qu’il criait le plus fort et, en répétant ces paroles pendant sept ans et cinq moins il n’eut ni extinction de voix ni fatigue, jusqu’au moment où, pendant le siège, ayant vu son présage vérifié, il put se reposer ; en effet, tandis qu’il allait et venait en criant, du rempart, avec une voix perçante : « Encore malheur à la vie et au peuple et au Temple ! « , au moment où il ajoutait, pour finir, « Et malheur aussi sur moi », au moment où il ajoutait, pour finir : « Et malheur aussi sur moi », une pierre tirée par une baliste le frappa et le tua net : il rendit l’âme avec encore ces oracles sur les lèvres ». [2]

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A supposer, ce qui est difficile à concevoir, que l’on ne voie aucune ressemblance entre ce Jésus et celui du Nouveau Testament, une question subsidiaire demeure : comment expliquer que Flavius Josèphe qui est un historien extrêmement bien informé, et n’hésitant jamais à entrer dans les plus petits détails, ait jugé digne de l’intérêt de ses lecteurs de dresser le portrait de ce Jésus Ben Ananias et négligé de parler de Jésus de Nazareth, s’il en avait eu connaissance. Et comment aurait-il pu ne pas le connaître, si Jésus de Nazareth avait entrainé les foules dans son sillage, comment on nous le présente dans le Nouveau Testament ?

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Au lecteur de juger, disais-je. Encore faut-il qu’on lui fournisse les moyens de se prononcer et que l’on n’occulte pas systématiquement des passages d’une telle importance. Or, le paradgime dominant considère que toute réflexion dans une telle direction est absolument hors sujet. Ce détail de l’oubli historique de Jésus Ben Ananias est, à lui, seul, particulièrement symptomatique de la façon, dont les sources sont traitées. Mais cet oubli n’est pas le seul. Tant s’en faut.

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jean-paul yves le goff


[1] Les principaux de ces ouvrâtes sont réunis ans « Romans grecs et latins, textes présentés, traduits et annotés par Pierre Grimal. La Pléiade, 1958, 1550 pages. « La vie d’Apollonius de Tyane » va de la page 1.025 à la page 1338

[2] Flavius-Josèphe, la guerre des juifs, VI, 6, 3

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