Nicée et le credo; le religieux et le politique ; le rationnel et l'absurde

Histoire de l'Etablissement de la christianisation IVème siècle : quand et comment un certain christianisme s'est emparé du monde

Nicée et le Credo le religieux et le politique -: le rationnel et l’absurde.

    Nous avons quelques traces de conciles ou de synodes aux IIème et IIIème siècles. La question de la convocation par les empereurs alors ne se pose pas, puisqu’il n’y a pas de rapport entre le christianisme et l’Etat, sauf les rapports de persécution. Ces conciles se tiennent un peu partout dans l’empire, à l’initiative d’un évêque local ou d’un autre. Généralement, ce sera pour l’exclusion de l’un des leurs : Montan, Théodote, Sabellius, Paul de Samosate, etd. Parfois (déjà !) au sujet de la date de Pâques, question qui resurgira au Concile de Nicée. Un petit nombre se tient à Rome, mais on n’a aucune trace de convocation par l’un ou l’autre des évêques, pas celui de Rome qu’un autre. En revanche, ici ou là, des lettres existent où les évêques s’informent mutuellement des résultats de leurs réunions, dont quelques unes de ces lettres ont, naturellement, pour destinataire l’évêque de Rome, mais sans qu’on puisse en déduire une conclusion sur un quelconque plan hiérarchique.
    Ces informations sur les conciles des II et IIIème siècles sont épars, vagues, sujettes à caution quant aux lieux, dates, nombre de participants ou problèmes traités. Une exception notable peut être faite au sujet du pape Victor, considéré par l ‘ « histoire normale » comme le 13ème successeur de saint Pierre et qui serait le premier à avoir revendiqué la suprématie sur ses collègues. Jérôme, grand érudit des IVème et Vème siècle, contemporain et ami de saint Augustin et grâce auquel nous savons beaucoup de choses, écrit dans sa « Chronique » : «  Le pape Victor écrivit aux évêques les plus éminents de tous les pays, leur recommandant de réunir des synodes dans leurs provinces et de faire célébrer dans celles-ci la fête de Pâques au jour choisi par l’Eglise d’Occident ».  (1)
    Au IIIème siècle, les persécutions et la question de la réintégration dans l’Eglise des parjures temporaires (question qui continuera à se poser tout au long du IVème siècle) sera la cause de beaucoup de ces conciles). Plus on avance dans le temps, plus l’information gagne en quantité et en précision.
    Une bonne vingtaine de conciles peuvent être identifiés dans le premier quart du IVème siècle : Corta (305), Alexandrie (306), Elvire (305 ou 306), Ancyre (314), Césarée (314, peut-être 325). Tout change avec Constantin, puisqu’il va prendre l’initiative des convocations. C’est ce qu’il fait avec un premier concile de Rome en 313, où est présent le pape Miltiade, d’autant que la réunion se tient dans le palais de Latran qui appartient à l’impératrice Fausta et qui deviendra bientôt, de par la générosité de l’empereur, la résidence des évêques de Rome.
    Comme rien n’est résolu par le concile de Rome, Constantin décide de réitérer l’expérience en convoquant un nouveau concile à Arles. Entre temps, Miltiade est mort et Sylvestre le remplace. Mais Sylvestre n’y vient pas. Pas plus qu’il ne viendra à Nicée. Le nombre d’évêques à Arles serait de 33 personnes. (Avec leur suite).
    Quelques autres conciles ont encore lieu ici et là, un an ou deux avant Nicée. Alexandre en convoque un à Alexandrie de sa propre initiative. Mais tout le monde comprend que c’est une tout autre affaire quand le concile est ordonné par l’empereur, qu’il  va y être présent et va participer. En ce sens, Constantin est le véritable fondateur des conciles, tels que nous les entendons, d’ailleurs en oubliant ce « détail » qui est que, tout au long du premier millénaire, c’est l’auorité impériale qui en est à l’origine et que, pour la plupart, l’évêque de Rome est absent.
    De même, l’absence de l’évêque de Rome sera une constante pour tous les conciles tenus entre Nicée et Constantinople, celui-là y compris, toute une longue série dont nous allons dire quelques mots pour les principaux. A Nicée, sur les quelques 300 participants, bien que très majoritairement orientaux, donc massivement ariens, seulement deux refusèrent explicitement de signer la condamnation d’Arius.  Trois autres, dont l’influent Eusèbe de Nicomédie, très proche de l’empereur comme son homonyme, Eusèbe de Césarée, rusèrent mais furent finalement l’objet d’une mesure d’exil, comme évidement Arius lui-même.
    L’un des historiens antiques auxquels nous devons quelque connaissance de cette période, un dénommé Philostorge (368-433), sympathisant arien, écrit dans son Histoire Ecclésiastique : «  Les partisans d’Arius ne se ralliant pas à la foi du concile, l’empereur prononça que tous ceux qui refuseraient d’accepter la sentence commune des évêques, soit prêtres, soit diacres, soit autres membres du clergé, seraient exilés ». (2) Une telle notation devrait suffire à persuader que non seulement Constantin est le créateur des conciles, tels que nous les entendons, mais qu’il est le décideur final de celui de Nicée, puisque si l’on en croit Philostorge quantité d’évêques, venant d’orient, ne peuvent signer la condamnation d’Arius que sous la menace. Cela signifie que le premier dogme du christianisme dépend de la volonté d’un laïc non-baptisé (fût-il empereur), qui - en outre - ne comprenait rien de l’importance de la question qui était posée.
    Pour ce qui est des exilés, ils seront dans les années 330, réintégrés et réhabilité, à commencer par Arius lui-même. Cela joint à quelques autres signes (3) montre que Constantin allait évoluer sur la question de l’arianisme et découvrir au fil des années qu’elle avait une autre importance que celle qu’il s’était d’abord figurée.
    Les pères conciliaires font parvenir par courrier le contenu de leurs travaux aux principaux évêques absents, dont celui de Rome. De son côté, par le même moyen, Constantin leur envoie son propre compte-rendu. Enfin, Eusèbe de Césarée qui avait à cette époque à peu près terminée son imposante Histoire Ecclésiastique (depuis les origines jusqu’à Constantin), entreprend une biographie de l’empereur, La Vie de Constantin, dans laquelle il fait une relation assez détaillée du Concile de Nicée.
    Tout aussi important que la condamnation d’Arius, Nicée est l’occasion d’une rédaction du « Credo », rédaction qui va jouer un rôle majeur dans la suite des années, car elle est très contestée. C’est elle surtout la cause des nombreux conciles qui vont suivre. Le Credo de Nicée sera repris, à peu près textuellement par le concile de Constantinople, pour donner la version que nous connaissons qui s’appelle, d’ailleurs, Credo de Nicée-Constantinople. (4). A peu près textuellement seulement : il y manque la finale où apparaît la notion d’anathématisation appelée à un grand avenir : «  Quant à ceux qui disent : il fut un temps où il n’était pas et il a été fait de ce qui n’était pas ou d’une autre hypostase ousie,  ou le Fils de Dieu est créé, changeable, mutable, ceux-là, l’Eglise catholique les anathématise » (5)
    C’est bien dommage que cette dernière phrase ait disparu, car elle permet d’oublier que ce credo doit tout à la querelle arienne, sachant que la condamnation d’Arius est capitale pour la structuration du christianisme, à partir de ce moment. Ce qu’Arius proposait n’était rien d’autre qu’une conception rationnelle des rapports Père-Fils. ( Rappelons-nous : « Si le Fils a été engendré, il fut un temps où il n’existait pas »). En lieu et place d’une conception rationnelle, le credo de Nicée met en place une conception mystico-absurde qui donne congé à l’intelligence critique.
    Entre Nicée, 325 et Constantinople, 381 - un intervalle de 56 ans, une bonne trentaine de conciles vont avoir lieu, dont certains importants et dont plusieurs sont l’occasion de nouvelles formulations de la foi, ce qui démontre que le christianisme n’est pas seulement multiple aux IIème et IIIème siècle, mais qu’il l’est encore au IVème, autorisant à dire que ce n’est pas l’orthodoxie qui triomphe sur les hérésies, mais que c’est un certain christianisme qui triomphe sur les autres, et cela grâce aux empereurs.
    Tout au long de cette période, les uns et les autres, feront appel aux textes fondateurs que sont les évangiles. Il n’est pas difficile de se rendre compte que le Nouveau Testament ne contient rien qui puisse départager les ariens des anti-ariens, rien sur la nature du Fils et celle du Père, rien sur la nature du Saint Esprit. Rien sur l’Unité dans la Trinité. A moins de faire dire n’importe quoi aux mots.
C’est donc là que le christianisme prend la tournure d’une religion où la raison ne se trouvera plus vraiment à son aise.

(À suivre)


(1)Jérôme, Chronique, V, 23
(2) Philostorge Histoire Ecclésiastique, I, 9
(3) Voir plus loin.
(4)Elle est confirmée une nouvelle fois par le concile de Chalcédoine, en 451. La formulation de Nicée nous est connue par les écrits d’Eusèbe de Césarée, d’Athanase, de Théodoret de Cyr, de Socrate le scolastique.

(5) Eusèbe de Césarée, La Vie de Constantin III, ...

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