Les conciles du IVème siècle : Bonjour l'ambiance ! (6)

Histoire de l'établissement de la christianisation IVème siècle : quand et comment un certain christianisme parmi d'autres s'est emparé du monde


         Constant meurt en 350; Constance en 361. Pendant onze ans, ce dernier règne seul. C'est une suite presque ininterrompue de conciles, qu'il s'agisse de conciles locaux ou de conciles généraux. Ceux-ci sont la plupart du temps convoqués par l'empereur, souvent tenus en sa présence ou dans sa proximité et toujours avec, au moins, un représentant de l'autorité impériale. Cette période des dernières années de Constance correspond au plus fort de la rivalité entre nicéens et ariens où, cependant, tous cherchent un compromis, ce qui fera apparaître de nouvelles tendances, mais sans lendemain. Les conciles continuent à produire des "formules de foi", c'est-à-dire des "credo", mais aussi des anathémes, des exils d'évêques, parfois pire. En toile de fond, on assiste à une revendication d'autonomie de plus en plus forte de la part de l'évêque de Rome vis-à-vis du pouvoir impérial et, ce qui va de pair, de primauté sur les autres évêques.
    Le pape Jules, le premier à avoir manifesté cette volonté par diverses lettres qui nous sont restées, meurt le 12 avril 352. Il est remplacé par Libère le 17 mai suivant. Il est le premier, pour sa part, à se désigner comme "évêque du siège apostolique", référence explicite à Saint Pierre. Il règnera quatorze ans et sera remplacé après sa mort en 366 par Damase qui, avec le célèbre Ambroise, évêque de Milan et l'empereur Théodose formera le trio qui définira la structure de l'Eglise "chrétienne catholique", telle qu'elle traversera les siècles et que nous la connaissons aujourd'hui. N'anticipons pas. La première partie du règne de Libère sera particulièrement tumultueuse car, après s'être courageusement opposé à l'empereur, il fera ensuite allégeance à l'arianisme, avant de revenir à un nicéisme pur et dur. 
Sans oublier qu'il partagera une partie de son règne avec un "antipape" du nom de Félix.
    Dans cette longue suite de conciles, comptent surtout ceux de Sirmium (il y en eut trois : 351, 357 et 358), celui d'Ancyre  (358) et les deux parallèles de Rimini et Séleucie (359). Auparavant, peu de temps après son élection, Libère réunit un concile à Rome, mais devant son peu d'efficacité, l'évêque de Rome sollicite l'empereur d'en convoquer un autre qui porterait de meilleurs fruits.
    Ce sera le premier concile de Sirmium en 351. Un "credo" y est signé qui, pour une part, reprend la "quatrième formule" d'Antioche de 341, mais complète par une liste de 27 articles qui anathématise toutes les formes, de plus en plus nombreuses et de plus en plus variées, de l'arianisme. Bientôt de nouvelles étiquettes apparaissent comme "eunomisme", "anoméisme", "homéisme", "semi-arianisme". Le concile peut paraître comme une victoire du nicéisme, mais elle sera de courte durée. Constance est surtout, à ce moment, occupé à combattre l'usurpateur Magnence, dont il triomphera en 353.
    Les débats du concile de Sirmium de 351 sont surtout dirigés contre l'évêque Pothin qui sera condamné, déposé et exilé, mais Athanase quipourrait voir Sirmium comme un succès personnel n'en reste pas moins sur la sellette et ses adversaires, peu satisfaits qu'il s'en soit tiré à si bon compte, obtiennent la convocation d'un nouveau concile à Arles, en 353, qui se tient dans le palais impérial où, pour la circonstance, se tient l'empereur en personne. Cette fois, c'est Athanase qui est condamné. Il s'agit d'un retour à l'arianisme, même s'il est discret. Cela amène Libère a écrire une lettre à Constance, en tous points remarquable : 
    "Il faut qu'on tienne une assemblée ecclésiastique loin du palais, où l'empereur n'assiste point, où il n'y ait point de compte, où aucun juge n'emploie la terreur ni les menaces, mais où l'on ne craigne que Dieu et où l'on n'ait pour règle que les ordonnances des apôtres. La première chose que l'on doit y faire, c'est de conserver la foi de l'Eglise, selon la définition que nos pères en ont faite dans le concile de Nicée. Il faut que ceux qui suivent les sentiments d'Arius en soient exclus et que ceux dont la foi est pure y aient une entière autorité". (1)
    Là-dessus, Libère est arrêté manu militari et amené à Milan, pour confrontation avec l'empereur. Il lui tient tête bravement, ce qui lui vaut d'être envoyé en exil à Bérée, province de Thrace, sous la surveillance d'un évêque arien, Démophile. A son tour, le vieil évêque Ossius de Cordoue, qui incarne la mémoire vivante de Nicée est amené devant Constance et lui tient tête avec un courage non moins grand que celui de Libère. Il répond en ces termes à une lettre reçue de l'empereur : " Je ne suis ébranlé ni par vos lettres, ni par vos menaces. Il est inutile de les continuer. Ne vous engagez pas davantage, je vous en conjure. Souvenez-vous que vous êtes un homme mortel. Craignez le jour du jugement. Disposez-vous à y paraître pur et irrépréhensible. Ne vous ingérez point dans les affaires ecclésiastiques. Ne nous prescrivez rien là-dessus. Apprenez plutôt de nous ce que vous en devez croire. Dieu vous a donné le gouvernement de l'empire et à nous celui de l'Eglise. Quiconque ose attenter à notre autorité s'oppose à l'ordre de Dieu. Prenez garde de même de vous rendre coupable d'un grand crime en usurpant l'autorité de l'Eglise. Il nous est ordonné de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Il ne nous est pas permis de nous attribuer l'autorité impériale. Vous n'avez aussi aucun pouvoir dans le ministère des choses saintes."
    La lettre en parvient pas à émouvoir l'empereur. Ossius reste  en résidence surveillée à Sirmium au lieu de rentrer à Cordoue.  Il y mourra bientôt mais dans des conditions attristantes, car, en dépit de cette lettre et contrairement à toute attente, finalement il se parjurera.
    Un autre concile se tient à Milan en 355, à l'époque duquel l'évêque en titre de Milan, Denys, qui était nicéen, vient à mourir et se trouve remplacé par Auxence qui, quant à lui, était arien. Les ariens tiennent donc désormais le haut du pavé dans l'une des capitales de l'empire. Auxence règnera dix neuf ans. Nous le retrouverons plus loin, au moment de sa propre mort qui donnera lieu, pour sa succession, à de violentes échauffourées. La  conclusion se fera en faveur du fameux Ambroise, jusqu'à ce moment-là laïc, non-baptisé et haut fonctionnaire impérial, en charge de l'ordre public.
    En 357, nouveau concile à Sirmium. Les évêques tâchent de trouver un nouveau compromis en s'interdisant de parler de "substance" et de "consubstantialité", termes qui, autrefois, avaient mis le feu aux poudres.  Ils n'en constatent pas moins que " Quelques dissentiments s'étant produits à propos de la foi, toutes les questions ont été transmises et discutées soigneusement. Aucun doute là-dessus : en honneur, en dignité, en gloire, en majesté, en nom même, le Père est plus grand que le Fils. Nul n'ignore que la foi catholique enseigne qu'il y a deux personnes, du Père et du Fils, que le Père est plus grand, le Fils plus petit et soumis".
    Satisfait d'un tel résultat, l'empereur multiplie les pressions et les menaces pour que tout le monde y adhère. C'est ainsi qu'il obtient que Libère qui, à la suite de Jules, avait si régulièrement défendu Athanase, finit par le condamner et signer la formule. En échange, il demande que  son exil soit levé et qu'il puisse reprendre son siège d'évêque de Rome. Ce qu'il obtient. C'est ainsi que l'Eglise pendant quelque temps a, non pas un, mais deux papes ariens.
    C'est également le résultat que Constance parvient à obtenir de l'évêque Ossius qui, à ce moment, approchait de ses cent ans. Ce n'est pas sans raison que l'histoire considère que l'empereur abusa de la faiblesse du vieillard.
    En 389, troisième concile de Sirmium où les pères s'entendent sur une troisième formule de foi, qu'on appelle "le credo daté".  Athanase en rend compte en ces termes : "La foi catholique a été exposée en présence de notre maître, le très pieux et triomphant empereur Constance Auguste, éternel, vénérable (...) " On peut lire ensuite : " Quant au terme d'ousie, que les pères ont employé avec simplicité, mais qui, inconnu des fidèles, leur cause du scandale, comme il n'est pas dans les Ecritures, il a paru bon de le supprimer et d'éviter à l'avenir toute mention d'ousie à propos de Dieu. les Ecritures ne parlent jamais d'ousie à propos du Père et du Fils. Mais nous disons que le Fils est semblable au Père en toutes choses ainsi que les Saintes Ecritures le disent et l'enseignent".
    Une fois de plus, les diverses factions chrétiennes font appel aux ressources de la rhétorique, mais tous n'en sont pas dupes.  Ce "credo daté" correspond à peu près à ce qu'on a appelé"l'homéisme", qui n'est ni le nicéisme, ni l'arianisme, mais constitue une version du christianisme qui aurait pu passer à la postérité. L'histoire en décidera autrement.
    Ce troisième credo, en fin de compte, ne donne pas plus satisfaction que  les deux précédents, ni que ceux d'Antioche ou de Sardique. Constance croit habile de réunir deux conciles simultanément, mais dans deux villes différentes : Rimini pour les Occidentaux, (où 400 évêques répondent présents) et Séleucie pour les Orientaux (à peu près au nombre de 150). Le premier débute aux premiers jours de l'été de 359 et se termine le 10 octobre de la même année. Le second commence le 27 septembre 359 et se termine le 31 décembre.
    Constance, décidé à en finir, a posé comme condition qu'ils signent tous autant qu'ils sont et avant l'ouverture des débats, le troisième credo de Sirmium. Ce qu'ils font, mais non sans que certains rechignent, comme "Sulpice Sévère" :  " L'empereur remit au concile de Rimini une confession de foi que ces pervers avaient rédigée, en la remplissant de termes équivoques où la discipline catholique était proclamée pour cacher l'hérésie. L'empereur ordonna de ne dissoudre le concile que lorsque les évêques auraient adhéré à la confession de foi, en y apposant leur signature. Ceux qui s'opinâtreraient dans leur refus seraient exilés. Dès ce moment et petit à petit, presque tous les nôtres, tant par faiblesse de caractère que par l'ennui d'un trop long séjour à l'étranger, commencèrent à se soumettre."
    En dépit de ce succès apparent, l'empereur n'est pas tout-à-fait satisfait et, -  peut-être pour mieux créer une impression d'unité ou pour donner à la manifestation le prestige de la capitale,- il convoque un autre concile à  Constantinople, qui se tient en 360. Ce sera son dernier. En effet, il meurt de maladie le 3 novembre 361, à Mopsueste, en Cilicie, âgé seulement de 44 ans. Son règne a cependant duré 24 ans. Comment ne pas se demander ce qu'il serait advenu du christianisme si le destin lui avait accordé un règne encore beaucoup plus long ? De toute évidence, avec le double concile de Rimini-Séleucie, c'est l'homéisme qui triomphe.
    De toutes façons, au moment de sa mort, rien n'est plus incertain que l'avenir du christianisme, car celui qui lui succède n'est autre que son cousin Julien, que l'Eglise nommera "Julien l'Apostat" et qui entreprendra de restaurer le paganisme, ou plus précisément, d'instaurer "son" paganisme, comme nous allons le voir.
    Là encore, le destin manifestera sa puissance, car le règne de Julien sera court : un an, sept mois et vingt-trois jours, règne qu'il vivra d'ailleurs d'une manière hyper-active. Avec son propre successeur, dont le règne sera encore plus court, Jovien, le christianisme reviendra en faveur à la cour, mais il s'agira encore du deuxième épisode de l'intermède. Le christianisme reprendra sa marche vers le triomphe avec l'empereur Gratien et surtout l'empereur Théodose qui mettra, avec le concile de Constantinople, en 381 un terme à ces foires d'empoigne théologiques. Entre 361 et 381, les rencontres conciliaires continuent à aller bon train, mais aucune n'a l'importance de celles que nous avons précédemment mentionnées. Nous ne nous en occuperons plus, avant Constantinople, que de manière très succincte.

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