Congo Brazzaville : état de la nation 2018

S’il ne l’est pas officiellement, tout montre en tout cas que le Congo Brazzaville n’a plus rien à envier du patrimoine privé au travers des indicateurs de ce qui serait considéré comme un État : politique, économie, vie sociale, etc.

Congo Brazzaville : état de la nation 2018

par Calixte Baniafouna

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Comme chaque année, je rentre de la terre de mes ancêtres où, en ville comme dans les villages, j’ai vu, écouté et vécu le quotidien de nos compatriotes.

Du pays devenu un non-État et une propriété privée

S’il ne l’est pas officiellement, tout montre en tout cas que le Congo Brazzaville n’a plus rien à envier du patrimoine privé au travers des indicateurs de ce qui serait considéré comme un État : politique, économie, vie sociale, etc.

Qu’il s’agisse de la guerre ou de la paix, de la prospérité ou de la crise, du bien-être ou de la souffrance du peuple congolais, tout, mais pratiquement tout, se ramène à la volonté d’un homme, de son clan et de la clique qui lui reste fidèle, le même homme qui, pour s’arroger les privilèges et le pouvoir absolu :

  • a tendu la joue droite à celui-là même qu’il accusait hier encore de l’avoir assené un coup sur la joue gauche et l’enrageait d’impérialisme, de colonialisme et de néocolonialisme ;
  • s’est érigé en juge des Congolais qu’il accusait de tendre la joue à ce même impérialiste, colonialiste et néocolonialiste ; aussi certaines femmes et certains hommes pointés comme tels ont-ils vu leur carrière brisée à jamais, des familles entières endeuillées laissant aux dépens veuves et orphelins parfois à l’âge bébé.

Répondre aux actes de cet homme est une perte de temps car, finalement, le pire, ce n’est pas dans ce qu’il fait endurer à la population congolaise mais bien dans la complicité qu’il bénéficie auprès du prétendu impérialiste, colonialiste et néocolonialiste, qui le soutient dans ce qu’il fait, dans ses crimes économiques et humains.

On lui a fait une tribune internationale pour passer à souhait et impunément de crimes individuels aux crimes de masse, et cela depuis de nombreuses décennies.

Son règne est couronné des répressions militaro-policières, des centaines de prisonniers politiques, des centaines de milliers de morts, certains corps disparus dans le fleuve, certains villages rayés de la carte du Congo.

Il continue à martyriser la population de tout un pays au nom des soi-disant « intérêts » français qu’il serait le seul garant et le seul détenteur du secret de gardiennage, comme si une population qui doit affronter de plus en plus des situations qui relèvent de la survie pouvait mettre des bâtons dans les roues à quelque puissance que ce soit.

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Prix Nobel de Présence à tous les événements survenus dans le monde (fêtes, investitures, funérailles, commémorations, conférences, assemblées, hommages, etc.), qu’il y soit invité ou non, souvent sans rien y apporter ni rapporter pour son peuple ou pour le pays autre que sa présence, témoigne d’un homme oisif, moins préoccupé par le pays que par les privilèges du pouvoir que lui ont conférés ce pays.

En conséquence :

 

¨Comme toute propriété privée, lui qui se croit en être le garant :

- décide ainsi de la vie et de la mort des Congolais ;

- nourrit et entretient le prétendu « chef rebelle de la République », dans leur soif commune et inassouvie de rayer le département du Pool de la carte du Congo ;

- encourage (par la corruption) la prise en main de l’économie formelle et informelle par des étrangers tout en décourageant (par les rackets administratifs) les Congolais qui osent entreprendre hors du périmètre de la corruption dans les mêmes domaines ;

- a contracté au nom du père (État) et du fils (SNPC : Société nationale des pétroles du Congo) une dette publique (connue de 120% du PIB, non-évaluée en réalité) auprès de plusieurs créanciers privés (Comminsempex, Glencore, Trafigura, Worldwide, etc.), mais aussi une dette cachée qui a plombé l’activité des entreprises, et celle auprès de la Chine, du Brésil ou de la France qui reste un véritable mystère, avec toutes les zones d’ombre qui accompagnent le calcul de cette dette : vouée à être remboursée jusqu’à la 16e génération, un bébé né aujourd’hui au Congo est déjà endetté à la naissance d’au moins 1 260 000 francs CFA par jour ;

- observe, impuissant, l’agonie ou la fermeture :

  • des sociétés privées : qui ont déjà licencié, soit massivement, soit progressivement en attendant de mettre la clé sous le paillasson ;
  • des administrations publiques à commencer par la présidence de la République et la Primature (nombreux mois d’arriérés des salaires), les mairies (ne paient plus aucun salaire depuis plus d’un an), l’Assemblée nationale et le Sénat (les honorables députés et les vénérables sénateurs cumulent des mois d’impayés), l’unique université du pays (enseignants, personnel et étudiants ignorent tout des salaires ou de la bourse mensuels demeurés impayés), le plus grand hôpital du pays CHU (le personnel, quand il peut travailler, le fait par bénévolat faute de salaire), la sécurité sociale (les pensions des retraités ne tombent que de façon événementielle), la télévision ou télé-foufou (est la plus pauvre d’Afrique en termes d’émissions télévisées), etc. ;

- gère les finances du pays, au mieux comme l’on gère son poulailler, au pire comme l’on gère l’argent de sa poche, avec toutes les conséquences économiques et macroéconomiques qu’entraine une telle gestion « mboka-mboka » :

  • circulation de faux billets, y compris dans les banques ou ce qui en reste (mutuelles, tontines, bureaux de transfert d’argent, etc.) ;
  • détérioration considérable de la situation financière de l’État (caisses vides, arriérés intérieurs et extérieurs, créances douteuses, etc.) ;
  • baisse vertigineuse de la croissance du PIB passé de 6% en 2014 à -3% en 2018 ;
  • inflation de 4%, soit bien au-delà du seuil CEMAC de 3% ;
  • réserves budgétaires auprès de la BEAC épuisées ;
  • prix des marchandises en forte hausse (contrebande, déstabilisation du Pool, investissements de prestige, relâchement, permissivité, débrouillardise, etc.) ;

- distribue les terres fertiles aux étrangers et rêve même de modifier les frontières congolaises pour les faire profiter à certains pays voisins favorables à son éternité au pouvoir ;

- s’accorde avec l’idée de l’« impérialiste-colonialiste-néocolonialiste » d’hier devenu « ami » de poursuivre comme au Togo, au Gabon, en RDC… - et demain à qui le tour - la transformation en dynasties de ses anciennes colonies et autres pays francophones : l’un des nombreux bâtards de l’homme providentiel est déjà pressenti par l’Élysée sur la sellette du pouvoir… à la mort du père, bien sûr !

¨Et la population congolaise dans cette propriété dynastique ?

Dans cette malédiction rampante et persistante, la population congolaise a fini, bien évidemment, par se scotcher dans un comportement de survie avec tout ce qui s’ensuit :

- le complet abrutissement physique, moral et de la pensée dans lequel sont tombés les Congolais, au mieux comme une enfance prolongée toute leur vie, au pire comme un asservissement de l'âme ou un châtiment épouvantable, est si grand qu’ils sont aujourd’hui incapables de sentir le malheur qui les attend demain, de l'analyser et même de s'en souvenir ;

- l’incroyable désœuvrement qui – dans ce sentiment d'oisiveté, de déception, de malaise, de désarroi, de découragement, de lassitude, d'incuriosité, d'inintérêt, d'ennui, de neurasthénie, d'incapacité d'agir et d'indécision - accable la population avec pour seules activités la femme et la boisson et dont le cerveau s’est engourdi, la langue s’est empâtée, les lèvres pendent et luisent comme la margelle usée d'un vieux puits ;

- l’extrême corruption - du cœur, du corps, de la chair, de la moelle épinière, des mœurs, des plaisirs, des principes, de la raison, du style voire du goût à la vie dans laquelle se sont réduits les Congolais, consciemment ou inconsciemment -, s’est généralisée à tous les étages de la vie politique, économique, sociale, culturelle et humaine ;

- la malhonnêteté sévère qui commence par les plus proches parents et amis s’est perpétuée à tous les niveaux de la société, générée par les dures réalités de la vie et de la dégénérescence des valeurs nationales ainsi que tout ce qui va avec : grossièreté, vulgarité, escroquerie, inculture, improbité, impolitesse, courage à toute épreuve du mal et pour le mal.

Pour tout dire, pourrie de la tête dirigeante, la population congolaise est dans un chaos tel que, agissant pour ou contre son devoir, sa conscience ou sa dignité, elle se laisse détourner du sens même de son existence humaine.

Traduction concrète sur le terrain

- inexistence du franc CFA dans les bureaux de change (y compris ceux des banques), qui acceptent de vous vendre de l’euro ou du dollar mais pas un sou de la monnaie locale : « il n’y a plus de francs CFA chez nous, et nous n’avons aucune perspective d’en avoir demain ou après-demain ; donnez-les nous et nous vous donnerons la devise de votre choix », entend-on dans tel ou tel autre bureau de change ;

- rançonnements à merci et au quotidien des automobilistes par la police et la gendarmerie postées de 7h00 du matin à 7h00 du soir à des endroits variables entre Ngoyo et Ndjeno sur la route de la frontière du Cabinda (Pointe-Noire) : en règle ou non, policiers et gendarmes ne s’occupent pas spécialement des infractions mais des « dossiers beurrés = au moins 2000 FCFA glissés dans le dossier avant tout contrôle » car il faut au préalable « beurrer le dossier » pour éviter les ennuis policiers, la rançon journalière étant partagée entre les racketeurs et leur chef resté au bureau ;

- rackets administratifs à tous les niveaux d’exploitation par des Congolais (hôtels, restaurants, petits commerces, exploitation forestière, dépôts des boissons, etc.) : « tu es mon frère, donne ce que tu peux et pense aussi à mon chef resté au bureau », est l’une des règles de gestion appliquées sur le terrain par ceux qui se passent pour des « agents de contrôle » de l’État ;

- rackets aux impôts, au Trésor public, dans les administrations : « quoi ! il ne vit pas ici celui-là ? », s’étonne un agent de l’État de voir un client qui peine à se faire délivrer son reçu alors qu’il vient de s’acquitter du montant total de sa facture ; il a oublié de « faire un geste », lui a-t-on reproché !

- rackets au marché : attention : les prix de certains aliments (viande, poisson, etc.) et autres produits aux barèmes des prix aléatoires sont variables au vu de la personne (cher aux personnes en costume-cravate considérées comme des nantis du régime clanique) : « tonton, ne sors pas de la voiture si tu veux que la viande nous revienne au prix normal », a prévenu le neveu à son oncle costumé dans un marché, 750 g de viande leur étant finalement revenus au prix d’un kilo, tout ça par l’« entêtement de tonton » ;

Conclusion :

En 2018, il ne reste plus de l’État congolais que l’ombre d’un homme qui :

  • n’a jamais été élu à la régulière par le peuple congolais et, donc, jamais gagné une seule élection crédible ;
  • ne tient au pouvoir que par les putschs, la guerre, la violence, les répressions, les crimes, la corruption nationale et internationale, le terrorisme d’État appliqué sur son peuple, le soutien indéfectible de la France politique et élyséenne ;
  • est dans les petits papiers et dans les grands discours ô combien passionnels d’homme d’expérience et de paix, d’une extrême intelligence, mais qui malheureusement semblent nous rappeler qu’on est dans une société de spectacle et qu’une fois les crimes commis, la dénonciation faite, tout s’arrêtera là…

On a reconnu, hier, les crimes d’esclavage et du colonialisme, tous passés et non dédommagés, comme on nie, aujourd’hui, le soutien au dictateur et à son maintien au pouvoir, qui sont autant de crimes mais qui resteront impunis.

Le soi-disant « homme fort congolais » n’est que l’anecdote d’une partie de l’histoire d’un peuple : la longue parenthèse douloureuse qu’il a ouverte sur le peuple congolais depuis près de quatre décennies ne peut être refermée que par le travail, l’unité et l’effort conjugué des résistants, intellectuels patriotes, amoureux du Congo, peuple congolais… pour que le Congo redevienne un jour (et il doit le redevenir !) un État géré et gérable, respecté et respectable, et se remette sur les bons rails des années 60 qui le rendait crédible au plan international et le conduisait vers le développement et la création d’une nation.

Nous appartenons à une génération qui doit refuser de tendre l’autre joue mais qui doit se défendre parce qu’il est légitime de le faire.

Que tout patriote congolais bouge là où il se trouve avec ses moyens pacifiques de bord (travail, plume, insoumission, dénonciation, etc.) pour arracher notre beau pays des mains du traitre corrompu et du mal : ne pas dénoncer, se taire ou se résigner, c’est se rendre complice.

La libération et le développement du Congo ne viendront ni d’une puissance quelconque, ni des aides extérieures et encore moins du FMI mais de nous-mêmes Congolais.

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