(Congo) Discours du président Youlou au barrage de Sounda, le 24 mai 1961

Discours de l'Abbé Fulbert Youlou, président de la République du Congo, au lancement des travaux de construction du barrage de Sounda, le 24 mai 1961.

DISCOURS DE L’ABBÉ FULBERT YOULOU, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DU CONGO

AU LANCEMENT DES TRAVAUX DE CONSTRUCTION DU BARRAGE DE SOUNDA (24 Mai 1961)

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Monsieur le Représentant du Président de la Communauté ;

Monsieur le Président de l’Etat du Katanga ;

Messieurs les Présidents de l’Assemblée Nationale ;

Messieurs les Ministres ;

Messieurs les Parlementaires ;

Messieurs les Ambassadeurs ;

Mesdames et Messieurs ;

Nous voici rassemblés en un site unique au monde. Ici, à Sounda, la nature a realisé l’un de ses plus extraordinaires exploits. Un fleuve langoureux a tranché une montagne et, ce faisant, a décuplé ses forces.

D’autres ont déjà vanté la beauté sauvage de ces gorges abruptes et ardentes, qui nous offrent une si étonnante perspective. Et il suffirait de les contempler dans l’émerveillement, si nous n’étions venus ici, poussés par une plus noble ambition.

Depuis longtemps, mais sans en définir toute la portée, les hommes savaient que ce lieu était un lieu prédestiné. Pour le marquer à leur manière, en avouant leur doute, ils ont laissé le fleuve sans nom, ne sachant lequel lui donner. En amont, il s’appelle Niari. En aval, il s’appelle Kouilou. Ici, nous le baptisons aujourd’hui Barrage.

Car c’est un barrage que nous sommes venus construire, écoutant la la leçon de la providence qui l’a déjà dessiné pour nous et presque sculpté dans le roc.

Ce fleuve, qui coule sous nos yeux dans un si étroit passage, a un débit exceptionnel, qui égale celui du Zambèze à Livingstone et la moitié de celui du Nil à Assouan. Rarement, disait un des experts les plus qualifiés, on aura vu passer tant d’eau en un si petit espace.

Le barrage, dont les assises sont naturellement tracées, offre des facilités exceptionnelles. Il donnera naissance à un lac, trois fois et demi grand comme le lac de Genève, et qui ira jusqu’au-delà de Loudima à 230 kilomètre d’ici.

Le volume de béton nécessaire est le même qu’a Bort, c’est-à-dire quatre cent cinquante mille mètres cubes. Mais à Bort, le volume de la retenue des eaux est de 300 millions de mètres cubes, tandis qu’au Kouilou, il sera de 60 milliards, dont la moitié utilisable, ce qui donne un rapport de un à cent.

D’ici, Pointe-Noire se trouve à vol d’oiseau à 85 kilomètres, ce qui est une courte distance pour les lignes de transport de force. Le port de Pointe-Noire offre toutes les facilités pour la construction des usines utilisatrices et l’exportation des produits sans rupture de charge, dans des conditions rarement égalées.

La puissance obtenue sera de 7, peut-être de 8 milliards de Kwh, c’est-à-dire plus que n’en fournit le Rhône dans les cinq grandes centrales qui s’étagent de Génissiat à Montélimar, et ce qui correspond environ au cinquième de la production hydro-électrique française.

Enfin, le prix du courant produit sera parmi les plus bas du monde et, pour la première fois, on pourra venir chercher en Afrique ce qui est moins cher qu’ailleurs.

Voilà, Messieurs, pourquoi nous voulons nous mettre à l’œuvre, et tout de suite. Le barrage se fera, et il sera avec vous tous, qui êtes venus jusqu’ici.

Les premiers efforts ne datent pas d’aujourd’hui, mais remontent à 1887 quand l’ingénieur de la marine Jacob entreprit les études de navigabilité du fleuve. Depuis lors, combien de pionniers n’ont-ils pas apporté leur contribution à l’œuvre qui se dessine.

Je m’excuse de ne point les citer tous et de me borner à remercier l’électricité de France, représentée par M. Lousteau, la société hydro électrique du Kouilou, filiale de Pechiney qui a délégué M. Ribadeau Dumas, l’Orik dont la tâche est maintenant reprise par l’Organisation Nationale du Kouilou, Onako, présidée par le ministre Bicoumat.

Par une loi du 22 décembre 1960, l’Assemblée nationale a déclaré d’utilité publique les travaux d’aménagement hydro-électrique du Kouilou, qui s’effectuent désormais sous l’impulsion de la République du Congo.

Nous avons pris cette décision pour étre mieux à même de raccourcir les délais préparatoires, qui semblaient s’éterniser. La France l’a compris et, après avoir dégagé les crédits nécessaires à l’ouverture de la route de Sounda que nous venons de parcourir, et dont le revétement reste à faire, à inscrit au FAC le montant des premiers travaux du barrage pour l’ouverture du tunnel de reconnaissance, confié à la société FTM et du canal de dérivation.

Ce sont ces travaux que nous inaugurons solennellement, en un jour que j’ai voulu de Fête nationale pour en marquer l’importance et associer le peuple congolais tout entier à notre volonté d’aboutir.

L’avenir du Congo est ici même, et le barrage conditionne et détermine à lui seul notre évolution. Il est capable de transformer le pays selon les données les plus modernes, de nous hausser au rang de puissance économique et industrielle, de transformer radicalement les conditions de vie et le pouvoir d’achat de la masse en fournissant à bon compte l’énergie qui nous manque et de parachever l’indépendance politique acquise par l’indépendance économique toute aussi forte et tout aussi impérieuse.

La transformation sera si profonde que de Loudima à Pointe-Noire, un nouveau pays va surgir, ouvrant de multiples possibilités. On estime, par exemple, que le lac artificiel, en permettant l’exploitation de régions jusque-là, inaccessibles, augmentera la production forestière de 200 000 tonnes, dont 150 000 tonnes d’okoumé.

A Pointe-Noire, les industries utilisatrices devraient rapidement arriver à atteindre une production de 200 000 tonnes d’aluminium et de 300 000 tonnes de ferro-alliages. En outre, quantité d’industries annexes pourraient grâce au courant à bas prix, trouver avantage à installer.

Toutes ces previsions ne sont pas contestées ; ce sont des certitudes, et il n’y a pas d’écho discordant sur le Kouilou.

M. Perrin, membre de l’institut, vice-président et directeur général d’Ugine, a toujours estimé que le site du Kouilou était le plus favorable parmi les sites actuellement connus dans le monde. « La connection du barrage du Kouilou, du port de Pointe-Noire et de l’exploitation du manganèse de Franceville, a t-il écrit, sera sans doute un des plus beaux complexes du monde. Je souhaite que la France profite des énormes possibilités qui lui sont offertes, mène à bien cette entreprise dans les plus brefs délais, car il importe dans ce genre de compétition internationale d’arriver parmi les premiers ».

M. Robert Buron, ministre des travaux publics de la République Française, qui a eu l’obligeance de se faire représenter par M. Bonnal et nous a toujours temoigné une grande sollicitude, disait il n’y a pas si longtemps :

« Le Kouilou retient l’attention combinée de l’industrie de l’aluminium, de l’industrie des ferro-alliages, des industries de l’azote et du phosphore, et même dans une certaine mesure des industries nucléaires, puisqu’il n’est pas exclu que la séparation isotopique, à l’échelle européenne, soit conduite à chercher une solution de son problème au Congo ».

La France étonne parfois ses amis, lorsqu’elle leur donne dans certains cas l’impression de préférer engager de vastes dépenses à fonds perdus plutôt que de rechercher des participations bénéficiaires. Tout ce qui a été fait ici, jusqu’à ce jour, en recherches et travaux, a été entrepris sous une impulsion française.

Mais le financement d’un ouvrage de cette importance nécessite de tels capitaux que, tout en conservant à la France le rôle de Chef de file, des participations étrangères et internationales semblent devoir intervenir. Et c’est pourquoi, Messieurs les ambassadeurs, votre présence aujourd’hui parmi nous prend un sens déterminant auquel je me pliais à rendre hommage.

J’ai tenu à ce que, en un tel jour, le Président Tshombé soit aussi à nos côtés. Il représente, plus qu’aucun autre Chef d’Etat, l’Afrique minière et industrielle, le Katanga étant sur ce point le plus favorisé et le plus en avance de tous nos jeunes Etats. Que la caution qu’il veut bien nous apporter dans une amitié indéfectible soit pour nous l’occasion de lui témoigner notre reconnaissance sans limites.

Un proverbe dit : « C’est au pied du mur que l’on voit le maçon ». Nous y voici au pied du mur. Le Général de Gaulle, le plus grand ami du Congo, le sait et il n’a pas voulu nous y laisser seuls. Son intérêt pour le barrage s’est manifesté chaque fois que nous l’avons sollicité. Il nous a toujours aidés et conseillés dans ce sens.

Aujourd’hui encore, le Président de Gaulle s’est fait représenter par M. Maurice Bokanowski, ministre des postes et télécommunications de la République française et maire d’Asnières, fils lui-même d’un célèbre ministre de la IIIe République, épris de l’idéal et de progrès.

Votre présence, mon cher ministre, nous est d’un précieux réconfort et, en vous disant toute la joie que j’ai eue de vous accueillir avec Mme Maurice Bokanowski, je sais que je puis compter sur toute votre compréhension et tout votre appui.

La grande famille équatoriale que nous formons est heureuse de saluer M. Gantar représentant notre grand ami le Président Tombalbaye.

Nous sommes sur le bon chemin et il est une nouvelle que je tiens à annoncer d’ici méme car elle s’inscrit dans le cadre de nos préoccupations.

Le Congo industriel est en marche. Dans quelques jours, sous l’égide du bureau minier et de la compagnie minière du Congo, va commencer l’exploitation de gisement de plomb et zinc de M’Passa, évalué à 50 000 tonnes. Les recherches se poursuivent sur le cuivre et il est possible que des amas de minerai en cours de reconnaissance puissent aussi étre exploités. Enfin, pour les potasses de Holle, un sondage vient de donner d’excellents résultats. Une campagne est en préparation pour reconnaitre l’extension du gisement.

Vous voyez, Messieurs, que vous étes dérangés à bon escient. Je vous remercie d’étre venus si nombreux et suis certains que nos efforts conjugués porteront leur fruit.

Ce que nous sommes venus bâtir ensemble est d’abord une grande œuvre humaine. Et ne croyez-vous pas que nous donnons aujourd’hui, au milieu d’une Afrique en proie en tant d’endroits à de si graves convulsions, la leçon de la sagesse et de l’espoir dans le triomphe de l’effort et de la liberté.

Tel est le sens que je voudrais donner, devant vous tous, et avec vous tous au premier coup de pioche pour le barrage du Kouilou.

Abbé FULBERT YOULOU,

Président de la République du Congo

Transcription : Wilfrid Olivier Gentil SATHOUD

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