Non à la "rwandanisation" du Congo

C’est selon son nouveau paradigme que Sassou-Ngusso a fait don à l’Etat rwandais de terres dont il a préalablement spolié notre paysannerie au moyen d’un arsenal juridique manifestement inconstitutionnel subrepticement forgé par Pierre Mabiala, son ministre des Affaires foncières...

NON A LA « RWANDANISATION » DU CONGO !

David NTOYO-MASEMBO

sassou-kagame
Il ressort de l’adresse à la nation du général Sassou-Nguesso, Chef de l’Etat de fait, du 14 août dernier cette quintessence : « L’agriculture au sens large devrait emporter la conviction de notre Peuple, comme vecteur structurant de la diversification de l’économie nationale » et « Pour un secteur agricole performant, un changement de paradigme, qui consacre l’évolution effective de l’état d’esprit et des mentalités au sein des populations, s’avère nécessaire, notamment de la jeunesse ». Beau discours qui ne suscite aucune adhérence des Congolais, mais plutôt un questionnement et des réserves sur ce regain d’intérêt avisé pour un secteur d’activités qu’il a fossoyé de tout son règne. Ce ressaisissement inopiné d’un dictateur vieillissant avec son corolaire, le rafistolage proposé de l’économie congolaise, établit une similitude bien fortuite avec la fable « Le vieillard et les trois jeunes hommes » de Jean de La Fontaine passant, hasardeusement d’ailleurs, pour une prophétie réalisée sur la situation actuelle de notre pays :

« Un octogénaire plantait.

Passe encore de bâtir ; mais planter à cet âge !

Disaient trois Jouvenceaux, enfants du voisinage », dit la fable.

Quelle coïncidence ? Le vieillard, un octogénaire qui plantait un arbre au soir de sa vie, se trouve parfaitement réincarné, trois siècle et demi plus tard,  dans Sassou-Nguesso, 83 ans environ, quelque peu sénile et en fin de règne, qui s’avise soudainement et curieusement de relancer l’agriculture du pays. Cependant, la comparaison entre le vieillard et le dictateur doit être nuancée pour ne pas sombrer dans l’assimilation des deux personnages, car, si l’âge les rapproche, la moralité les distingue diamétralement. Tandis que le vieillard est bienveillant, agissant dans l’intérêt de sa postérité, le dictateur,  lui, plutôt malveillant, agit en cupide et en félon de la nation hypothéquant par sa perfidie et son inconséquence l’avenir de ses concitoyens. 

Justifié est donc la stupéfaction des trois jouvenceaux qui s’étonnent de voir un vieillard s’évertuer à planter un arbre dont il est peu certain d’en manger les fruits plutôt que de construire une maison qu’il est plus censé habiter aussitôt achevée. En effet, il est évident que la jouissance d’une maison en construction advient nécessairement plus tôt que celle d’un verger en plantation. Parallèlement se retrouvent abasourdis les Congolais devant l’invraisemblance des simagrées d’un dictateur ante-peuple qui semble avoir redécouvert inopinément l’intérêt de l’agriculture pour une population qu’il a délibérément affamée tout le long de ses quatre décennies de règne. En réalité, engager un programme de  construction d’infrastructures de base (écoles, hôpitaux, routes, eaux, électricité etc) dont les Congolais  ont  cruellement besoin dans la durée de son mandat de fait serait plus réhabilitant pour son image que l’initiation d’un plan de développement agricole du pays qui lui est systématiquement contesté en raison de sa fourberie.

En effet, les Congolais qui sont moins dupes qu’il ne pense retiennent contre lui des griefs en totale contradiction avec son fallacieux sursaut patriotique de relance de l’agriculture :

sassou-aubergine

  • D’abord,  son tout premier programme agricole des années  1980, « L’agriculture, priorité des priorité », assorti du leitmotiv « L’autosuffisance d’ici à l’an 2000 » a été réduit à sa plus simple expression de slogan démagogique et n’a connu pour toute exécution, en dépit des fonds y affectés, qu’une retentissante campagne publicitaire à coup de spots audiovisuels et de posters illustrant Sassou Nguesso en train de caresser une aubergine violette cueillie sans gêne dans le jardin d’un particulier dans la ceinture maraichère de Brazzaville Sud.
  • Ensuite, le pays compte une multitude d’ingénieurs  agricoles compétents mais non mobilisés qu’il a disséminés à dessein dans les bureaux de l’administration publique comme des véhicules sur cale ; quel gâchis ! Des concepts de coopérative comme Agri-Congo n’ont jamais reçu le soutien requis de l’Etat pour leur développement hors sites pilotes d’expérimentation. Différents fonds pour le développement de l’agriculture prêtés par des organismes internationaux et divers aides en logistiques ou équipements agricoles ainsi que des stocks de ressources agropastorales offertes par des entités étrangères pour le démarrage de grands programmes de vulgarisation de l’élevage ont été dilapidés et détournés par de hauts-fonctionnaires et des oligarques du pouvoir au lieu de profiter aux paysans, les destinataires authentiques. Des stations fruitières de Loudima et de Boko délaissées par l’Etat sont désormais des vestiges de laboratoire agronomique  alors qu’elles  ont développé et exporté des variétés de semence et formé des techniciens étrangers dont les pays sont aujourd’hui des puissances agricoles émergentes de l’Afrique de l’Ouest.
  • Enfin, une  incohérence et pas des moindres, lors de l’infamante « Guerre du Pool »,  dans le cadre de l’exécution de la sordide « Opération Mouébara » il avait été ordonné des pratiques de terre brulée consistant essentiellement dans l’abattage de tous les arbres fruitiers après pillage de fruits, la confiscation ou la destruction de tout outillage de production de pain de manioc et  l’empoisonnement de toutes les sources d’eau potable et de rivière  en vue de détruire le grenier de Brazzaville et d’affamer les populations.          

Ces remarques qui dévoilent sans ambigüité  le caractère viscéralement antipatriotique de Sassou-Nguesso suscitent un questionnement sur l’intérêt politique réel de ce douteux programme de relance de  l’agriculture vérifiant davantage l’allégorie fabulistique de La Fontaine :

« Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?

À quoi bon charger votre vie

Des soins d’un avenir qui n’est pas fait pour vous ? ».

La bienveillance sulfureuse de Sassou-Nguesso dénote implicitement son désamour viscéral  pour un peuple qu’il a toujours culpabilisé pour justifier ses échecs. Pour lui, ses options et ses « efforts déployés pour parvenir à un secteur agricole » visant « l’autosuffisance alimentaire ont été souvent entravés par le peu d’intérêt des populations vis-à-vis de l’agriculture…reléguée au second plan…[par]…les jeunes qui se passionnaient plutôt pour les emplois de bureau »,contribuant ainsi « de manière continue à l’amplification de la dépendance alimentaire de notre pays ». D’où la nécessité, « face à ce travers de l’histoire,…d’en appeler à un changement de mentalité en vue de la mobilisation de notre population, particulièrement de la jeunesse, pour un engagement irréversible dans la voie d’une véritable révolution agricole au service du développement économique et sociale de notre pays ».

C’est selon son nouveau paradigme que Sassou-Ngusso a fait don à l’Etat rwandais de terres dont il a préalablement spolié notre paysannerie au moyen d’un arsenal juridique manifestement inconstitutionnel subrepticement forgé par Pierre Mabiala, son ministre des Affaires foncières, avocat véreux et piètre  étudiant de l’université Marien Ngouabi. En effet, le 27 juillet dernier, lors d’une rencontre avec ce ministre, l’ambassadeur rwandais au Congo, Théoneste Mutsindashyaka, a dévoilé sans ambages la substance ce transfert de terrains : « Je venais spécialement lui demander les actes de terres que le gouvernement congolais a donnés à l’Etat rwandais, dans le cadre de la coopération sud-sud. Comme vous le savez, son excellence Denis Sassou N’Guesso, président de la République a mis en avant pour ce quinquennat, le développement de l’agriculture. Le Rwanda veut travailler avec le Congo pour le développement de l’agriculture. Nous avons une expérience dont nous voulons partager avec le Congo » ; « Nous avons enregistré toutes les terres cultivables et non cultivables ». Et au ministre Mabiala de  renchérir niaisement : « Nous allons travailler avec le Rwanda pour développer l’agriculture et l’élevage. Il y aura de l’emploi parce que ces deux filières utiliseront plus les jeunes désœuvrés » a rapporté un journal en ligne https://www.adiac-congo.com/content/affaires-foncieres-le-rwanda-veut-acquerir-les-terres-agricoles-au-congo-129097. Poursuivant l’exhibition effrontée de leur mesquinerie, Pierre Mabiala a exprimé une stupéfaction naïve  devant la capacité exportatrice du Rwanda en produits agricoles tandis que, le Chef de l’Etat, fort de la rocambolesque machination  de cession de territoire à un Etat étranger, s’est targué de nous rassurer narquoisement que « l’espoir est donc permis ».   

Les inconséquences de Sassou-Nguesso et de Pierre Mabiala frisant le paroxysme d’une incrimination infondée de la jeunesse appellent au moins deux remarques.

Primo, il est autant irresponsable qu’incohérent pour un Chef d’Etat de justifier l’échec de sa politique agricole par le comportement de la seule jeunesse lorsqu’il a concentré tous ses efforts de quarante ans de gouvernement dans le fossoyage des acquis de ses prédécesseurs comme l’éducation et dans la fourniture à ceux-ci, vingt-cinq ans durant, non de moyens appropriés pour faire de l’agriculture, mais des armes pour s’entretuer. 

Secundo, il est ignominieux pour un ministre de magnifier les performances agricoles d’un Etat étranger au point de lui céder définitivement une portion du territoire national en échange d’hypothétiques emplois précaires et corvéables pour une jeunesse potentiellement capable de s’assumer durablement à la faveur d’une simple dotation de moyens appropriés. 

Pourquoi ne pas former techniquement notre jeunesse en agropastorale avec une optique managériale et la doter subséquemment de moyens logistiques et financiers nécessaires pour développer indépendamment notre agriculture par  un entreprenariat national ?  Pourquoi assigner son peuple au salariat des expatrier alors qu’il peut  assumer son propre patronat ? Quel est des deux statuts le plus propice à l’amélioration de l’indice de développement humain de notre société ? Pourquoi aller chercher ailleurs une expertise dont nous disposons localement et qu’il suffit juste de prospecter  car le pays abonde d’ingénieurs agronomes. Le gouvernement devrait se gêner de son antipatriotisme avéré. Dirigeants de fait, arrêtez donc votre débauche économique et ayez le courage d’abdiquer pour restituer le pouvoir au peuple car vous n’avez ni la légitimité, ni la compétence et encore moins la fibre patriotique indispensable pour mener à bien une si noble mission ; vos successeurs élus s’en chargeront scrupuleusement. La Fontaine vous  y convient :

Ne songez désormais qu’à vos erreurs passées :

Quittez le long espoir et les vastes pensées ;

Tout cela ne convient qu’à nous.

Il ne convient pas à vous-mêmes… »

L’option et  la démarche de notre gouvernement de fait pour le traitement du volet agricole de notre économie doit bien cacher une anguille sous roche qu’il convient de dénicher par une sérieuse investigation. En raison du caractère mafieux de notre Etat, il ne serait pas imprudent de soupçonner l’existence d’une scandaleuse ingénierie financière congolo-rwandaise dans laquelle les oligarques des deux Etats, mais notamment le nôtre, s’attribueraient de juteux profits au détriment de notre paysannerie qui, spoliée de ses terres, n’aura plus que sa force de travail à brader pour assurer sa survie. Le comble de la félonie dans cette affaire  de don de terrains est la cession gratuite et déguisée d’un pan  du  territoire national à un Etat étranger dans l’irrégularité la plus manifeste et la potentielle constitution de foyers de mercenariat rwandais dans les enceintes des futures propriétés agricoles destinées à être disséminés dans tout le pays en vue de gérer à la source toute insurrection paysanne en cas de guerre d’alternance au sommet de l’Etat  annoncée par les préparatifs de succession de Sassou-Nguesso par son fils, d’une part, et de l’exploitation anarchique des minerais et métaux rares enfouis  dans le sous-sol des terres aliénées.

Que le philosophe Sassou fasse l’économie de son nouveau paradigme s’il sous-entend cautionnement de cession de territoire national, d’hypothèque de nos ressources naturelles, de gage de notre souveraineté économique, d’aliénation du peuple envers une nation étrangère et de création de dynastie dans la république. Le  peuple ne vous supporte plus comme Chef de l’Etat et n’approuve point votre initiation philosophique aux concepts aussi ambigus et qu’irrationnels tels que le « changement de   paradigme » et son corolaire, la « rwandanisation » du Congo.  NON !

David NTOYO-MASEMBO

SOURCE : congo-liberty.com

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