Les Indochinois immigrés de force pendant la Deuxième Guerre mondiale

Ils étaient quelque 20 000 Indochinois qui ont passé la Seconde guerre mondiale en France. D’abord, ils étaient engagés pour appuyer la France face aux Allemands. Plus tard, après l’écroulement du pays, c’est le régime de Vichy qui les dirigeait. Mais, comment est-ce que les Indochinois sont arrivés en France et pourquoi ?

Ils étaient quelque 20 000 Indochinois qui ont passé la Seconde guerre mondiale en France. D’abord, ils étaient engagés pour appuyer la France face aux Allemands. Plus tard, après l’écroulement du pays, c’est le régime de Vichy qui les dirigeait. Mais, comment est-ce que les Indochinois sont arrivés en France et pourquoi ? Comment est-ce que le colonialisme et le langage du colonisateur marquaient le peuple indochinois pour qu’ils soient parfois susceptibles d’être engagés volontairement pour lutter contre un adversaire inconnu et si loin des territoires Indochinois ? Les réponses sont révélatrices en reflétant les attitudes françaises envers les Indochinois, mais aussi ceux des Indochinois sous le joug de colonialisme. 

En 1939, le France se préparait pour confronter l’Allemagne avant la Seconde Guerre mondiale. Après l’expérience de la Première Guerre mondiale de 1914 à 1917, le pays anticipait un besoin de main-d’oeuvre pour que les usines de guerre tournent à plein régime (Daum 29). Naturellement, la France s’est tournée vers ses colonies en cherchant des hommes capables d’être livrés à la France comme «ouvriers non spécialisés» (ONS) et «main-d’œuvre indochinoise» (MOI). Évidemment, on pense d’abord à l’Algérie comme terrain de recrutement préféré.  Mais, les colons étant nombreux et politiquement puissants, l’idée a été rejetée et le regard s’est tourné vers l’Indochine où très peu des Français étaient installés et les objections seraient écartées assez rapidement (32).

En Indochine, le gouvernement colonial a érigé un dispositif pour procurer jusqu’à 500 000 travailleurs indochinois, un objectif ambitieux et pas réalisable sans recours au “droit réquisition” (Daum 33). Donc, l’administration coloniale a rapidement employé les moyens plus efficaces dont la menace et la force font partie (33). Les Français en Indochine étant si peu nombreux, le recrutement était dirigé par les Indochinois eux-mêmes (Luguern). En chaque village, les maires vietnamiens demandaient aux familles de fournir un fils pour remplir leur quota de travailleurs (34). La complaisance des maires vietnamiens était une sorte de trahison pour les victimes qui voyaient un système dirigé par «le maire, le chef de district, le chef de province», tous Vietnamiens (34). L’administration française était aux manettes, mais il était des Vietnamiens sur le terrain pour agir. 

Souvent, les recrutes étaient issus des familles pauvres et peu éduquées (Daum 38). Ils étaient les vrais immigrés de force du premier jour. Par contre, pour les hommes plus éduqués, l’image de la France donnée par les Français aux Indochinois a motivé certains d’entre eux d’être engagés volontairement parce qu’ils avaient une image de la France fantasmagorique dans laquelle le pays était que de «splendides voitures» et «de femmes aussi belles qu’intouchables» (37).  Apparemment, la mission civilisatrice était très efficace pour diffuser des contre-vérités aussi. Comme a dit un Vietnamien en racontant son histoire en 1997 : «à travers les livres, le cinéma et les journaux, la jeunesse à laquelle j’appartenais n’avait qu’un rêve : partir pour la France !» (39)

Après avoir été recrutés, les ONS étaient regroupés dans les camps des grandes villes pour attendre leur embarcation vers la France (Daum 43). C’était là qu’ils ont gouté leurs premières saveurs de ceux qu’ils les attendront. La belle France des rêves était loin, voire très loin de là, mais la pénurie et la discipline sévère pendant les mois d’attente s’installaient (44). La situation ne s’améliorera pas une fois que les travailleurs sont arrivés en France. 

En arrivant à Marseille par bateau, les travailleurs découvraient leur nouvelle habitation à la future prison des Baumettes à Marseille (Daum 53). En étant construite pour les prisonniers allemands anticipés, la prison a été redéployée pour recevoir les travailleurs de force. Les conditions entre les murs de la prison étaient effroyables. Les travailleurs étaient privés de bonne nourriture et les conditions sanitaires étaient minables (53-55).

Par contre, il était la première fois que les Indochinois ont vu la France. Ils observaient les grands boulevards, les lampadaires, et les maisons solides dans lesquels les ONS voyaient une civilisation très avancée en comparaison à l’Indochine. En acceptant l’image de supériorité que la France coloniale leur a donnée, certains d’entre eux trouvaient que c’était tout à fait naturel d’être dominé par les Français : «Ce n’est pas étonnant que ce pays nous ait dominés tant de temps. Quelle puissance ! Maintenant, je comprends pourquoi.» (Daum 56) 

Après les camps d’accueil, les travailleurs étaient dirigés vers plusieurs usines d’armement. Dans ces poudrières, le travail était très dur. Souvent, les travailleurs tombaient malades parce que la poudre était une source d’irritation aux voies respiratoires et à la peau. Pire encore, l’encadrement «appliquait la méthode coloniale» : brutale et sans scrupules (Daum 61). 

Mal traités et mal payés, les ONS étaient très heureux quand la France s’est écroulée rapidement en 1940, ce qui a mis fin au travail poudrière (63-64). Mais il y avait l’incompréhension aussi. Pour les Indochinois, c’était difficile à comprendre comment un pays si puissant et avec son empire colonial a cédé si facilement aux Allemands (63).

Avec la fin du conflit entre la France et l’Allemagne, les Indochinois avaient hâte de rentrer en Indochine. Environ 4 400 Indochinois ont été renvoyés de janvier à septembre 1941 (Daum 67), mais un blocage des bateaux avait rapidement mis fin aux rapatriements. Plus de 14 000 Indochinois sont devenus coincés en France pour la durée de la guerre (68).

Dès 1941, les ONS étaient réorganisés pour les tâches secondaires, mais cruciales : les travaux agricoles et forestiers, la construction des routes, et la production du riz (Daum 89). Sous la direction du gouvernement de Vichy, les conditions de travail ne se sont pas améliorées. Un travailleur indochinois se trouvait mal nourri, mal payé, et mal traité par un encadrement français auquel les «indignes» étaient là tout simplement pour les exploiter. Quant aux attitudes envers les Indochinois, les Français les voyaient comme des «voleurs» (109). Car en étant mal nourris, les Indochinois sont devenus glaneurs pour se nourrir. En fait, c’était parmi les rangs des officiers français de l’encadrement que les voleurs se trouvaient. Ces officiers-là piquaient la nourriture des travailleurs pour revendre au marché noir ou pour la distribuer à leurs proches (Lê).

Le traitement des Indochinois en France était peu surprenant parce que les attitudes des Français sûrement reflétaient le comportement d’un pays avec une «mission civilisatrice» dans laquelle la France donnera aux peuples colonisés un nouveau mode de vie. En Indochine coloniale, un résultat de la «mission» était que les colons étaient vus par les Indochinois comme «arrogants et racistes» (Daum 131). Le peuple indochinois subissait des «vexations, humiliations» et n’étaient pas considérés «comme des hommes» (132). Peu surprenant, en France les Indochinois se sont rendus compte que «les Français véhiculent de drôles de clichés sur les Vietnamiens» (131). En revanche, c’était une période dans laquelle les deux groupes ont aussi découvert plus à propos de l’autre. Certains Français voyaient des gens «intelligents et rusés, polis et doux…très cultivés» et possédant «le goût de s’instruire» (132). Pour les Indochinois, leurs rencontres avec certains Français étaient «une véritable révélation» en révélant un peuple très différent des colons en Indochine (131). Parfois, le système colonial promouvait des stéréotypes qui étaient difficilement soutenus en face des échanges quotidiens. 

Quand la paix a été enfin déclarée en 1945, les Indochinois avaient une deuxième fois l’espérance de retrouver leur pays natal. Cependant, la déclaration de l’indépendance de Vietnam par Hô Chi Minh le 2 septembre de la même année (Montagnon 268) et la position du gouvernement ont éteints cet espoir assez rapidement. Le gouvernement français avait peur que les rapatriés deviennent combattants face aux Français dans la Guerre d’Indochine. Par conséquent, le rapatriement s’est éloigné jusqu’en 1952 (Luguern). Quant à ceux qui sont rentrés, leurs compatriotes d’Indochine les voyaient comme «suspects» pour avoir «fréquenté de trop près la société française» (Daum et Tran 25). Les ONS sont devenus des victimes des politiques de la Guerre froide.

Après la Seconde Guerre mondiale, il y avait environ 3 000 Indochinois qui ont fait le choix de rester en France (Daum et Tran 26). Leurs motivations étaient plusieurs : ils sont devenus amoureux d’une française ou avaient simplement envie de rester pour tenter leur chance de vivre autrement après ayant côtoyé des Français. Néanmoins, ils étaient que d’une première vague des Indochinois installés en France. Plus tard, la Guerre d’Indochine, la Guerre du Viêt Nam, et la crise de boat-people déclencheront plus de vagues d’immigration depuis l’Indochine vers la France. 

Aujourd’hui la plupart des ONS sont morts, mais leurs histoires et celles des rapatriés continuent d’être racontées par leurs enfants et petits-enfants. La France a longtemps fait très peu pour reconnaître les immigrés de force et leur histoire. Néanmoins, le maire d’Arles a rendu hommage à dix anciens travailleurs indochinois en 2009 (Arles). De 2011 à 2015, d’autres «mouvements de reconnaissance» avaient lieu aux anciens poudrières et camps (Saint-Chamas). Plus récemment, le 7 février 2020, une résolution a été proposée à l’Assemblée nationale ainsi : 

Considérant que les travailleurs réquisitionnés de force vietnamiens ayant contribué à l’effort de guerre français méritent la pleine reconnaissance de la Nation ;

Reconnaît la réquisition forcée de travailleurs vietnamiens lors de la Seconde Guerre mondiale, les souffrances que ces hommes ont vécues sur le sol de la métropole, et la complexité de leur rapatriement en raison des limitations apportées par l’administration française.«Reconnaît la réquisition forcée de travailleurs vietnamiens lors de la Seconde Guerre mondiale, les souffrances que ces hommes ont vécues sur le sol de la métropole, et la complexité de leur rapatriement en raison des limitations apportées par l’administration française (Do).

En mi-mars 2020, la loi attend encore un vote pour déterminer si l’État va enfin officialiser les contributions et les souffrances des Indochinois au service de la France.

Bibliographie

“Arles Se Souvient.” Mémoire des Ouvriers Indochinois. http://memoire-ouvriers-indochinois.fr/index.php/un-peu-dhistoire/10-decembre-2009-arles-se-souvient/. Accédé 15 mars 2020.

Daum, Pierre. Immigrés de Force: Les Travailleurs Indochinois En France (1939-1952). Solin, 2009.

Daum, Pierre et Tran, Ysé. L’empire, l’usine et l’amour En France et En Lorraine (1939-2019): “Travailleurs Indochinois” En France et En Lorraine: Images, Récits Analyses. Créaphis éditions, 2019.

Do, Stéphanie. “Proposition de résolution de Mme Stéphanie Do portant sur la reconnaissance des travailleurs réquisitionnés de forces vietnamiens ayant contribué à l’effort de guerre français.” Assemblée nationale, http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b2665_proposition-resolution-europeene. Accédé le 15 mars 2020.

Lê, Pascal Lam. Công Binh : La Longue Nuit Indochinoise. ADR Productions, 2013.

Luguern, Liêm-Khê. “Les Travailleurs Indochinois En France Pendant La Seconde Guerre Mondiale.” Musée National de l’histoire de l’immigration. https://www.histoire-immigration.fr/dossiers-thematiques/les-etrangers-dans-les-guerres-en-france/les-travailleurs-indochinois-en-france. Accédé le 7 février 2020.

Montagnon, Pierre. L’Indochine française: 1858-1954. Tallandier, 2019.

“Saint-Chamas, Sorgues, Bergerac, Montpellier.” Mémoire des Ouvriers Indochinois. http://memoire-ouvriers-indochinois.fr/index.php/un-peu-dhistoire/saint-chamas-sorgues-bergerac-montpellier/. Accédé 15 mars 2020.

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