Mais qu’a foutu madame Trogneux ?

Professeur de français au lycée de la Providence à Amiens.

Avouez que la question peut paraître légitime. Car là, il ne s’agit pas d'ouvrières analphabètes. Mais bien d’un homme providentiel (on n'en attendait pas moins de cet illustre ancien élève de la Providence) aux marches du palais de l’Élysée. Et qu’est-ce que nous sort ce lettré ? « Il n'y a pas de culture française. Il y a une culture en France. » Non, mais qu’est-ce qu’il a foutu en cours de français, Chouchou ? Je vous le demande ! Où avait-il la tête ? Et sa prof ? Alors qu’on imagine qu’un prof de français est censé te faire découvrir les richesses, les subtilités de cette culture, t’offrir un dépucelage culturel, en somme…

Et sa dernière trouvaille ? La colonisation, un crime contre l’humanité ! Au-moins, ça, c’est envoyé ! On le reconnaît bien là. Bon, faut dire que c’était lors d’un stage de danse du ventre en Algérie. Mais franchement, prenez Camus ; il a une gueule de criminel contre l’humanité ? À se demander si cet auteur, bien que de culture française mais natif d’Algérie, était au programme de la culture en France de madame Trogneux… Peut-être pas finalement. Ce qui, à entendre son premier de la classe, parait assez logique d’ailleurs. Mais bon, j’ai surtout l’impression qu’il déconne à plein tube, notre pauvre Chouchou… Alors que quinze jours auparavant, il nous parlait, en évoquant cette même colonisation, d’éléments de civilisation ! Mais je suppose qu’il faisait alors un stage de ronds de jambes à droite. Mais pourquoi pas, après tout, passons ces éléments en revue… Quels sont-ils ? La liberté ? J'en doute, vu le prix qu’elle a coûté… L’égalité ? Celle du décret Crémieux ? Pas sûr, non plus… La fraternité ? Bon, passons, cela vaut mieux… Ah, je sais ! La laïcité ! Ah, non, pas pour les colonies, et encore moins celles musulmanes ? Mais alors, ces éléments de civilisation ? OK, nos ancêtres les Gaulois et l’Évangile. Sans oublier l’orthographe et la grammaire française. Mais ça fait un peu léger, non ? Oui, bien sûr, on va me rajouter les routes, les infrastructures et les villes coloniales, même si elles n'étaient pas vraiment destinées aux colonisés qui en furent pourtant les terrassiers…

Mais avouez qu'il faut quand-même le faire, réussir à dire une chose et son contraire, et se vautrer à chaque fois. C’est pas de bol, quand-même. Faut dire que ce n’est pas facile d’être, et à droite, et à gauche ; et devant, et derrière ; et dessus, et dessous. Un kamasutra politique… Faut de l’entraînement. Bander ses muscles du cerveau. Fatalement. Sinon, on s’y perd. Dans quel État j’erre. On s’enchevêtre les neurones. On se mélange les synapses.

Alors qu’il aurait simplement pu dire que les colonisations étaient, malheureusement, dans la droite ligne banale des guerres « de civilisation ». Avec cet arrière-goût prononcé de racisme qui lui, a entraîné ces crimes contre l’humanité que furent l’esclavage, et le génocide des indiens d’Amérique, par exemple… Sans faire l’amalgame avec les pieds noirs. Ni avec les harkis. Autres victimes collatérales de cette france coloniale dont il y a, par ailleurs, tant de choses à dire, c'est vrai. Ce qui cependant n'empêcha pas, à l’époque un Camus,  d'espérer une réconciliation entre les colons et les colonisés dans une même citoyenneté; à l’image de tous ces peuples qui se sont entre-tués avant de fonder la France, l’Europe… Mais que le mal était trop profond pour son idéal. Et que la France n’a surtout pas su gérer sa décolonisation ; et a commis à ce titre, des crimes contre les peuples. Et notamment contre celui algérien. Mais lui, notre révolutionnaire, qu’aurait-il fait ? Aurait-il pris les armes avec Frantz Fanon ? Se serait-il élevé contre l’armée française avec le général de Bollardière ? Aurait-il été objecteur de conscience ? Porteur de valises pour le FLN ? Ou alors, défenseur des éléments de civilisation avec l’OAS ? À moins qu'il n'ait été un attentiste pragmatique. Attendant de savoir dans quel sens tourne le vent.

Car enfin, que pense-t-il aujourd’hui du libéralisme, notre beau cul propre, belle gueule enfarinée… Car c'est là qu'on attend notre banquier. Et qu'on suppose qu'il maîtrise son sujet. Que pense-t-il notamment des 10 % les plus riches qui accumulent 90 % des richesses du monde en l’affamant ? De l'effondrement meurtrier de cette usine au Bangladesh sur fond de productivisme libéral, qui a fait plus de mille morts en 2013 ? Ou plus près de nous, du meurtre des suicidés grecs (dont le nombre a explosé) et de nos paysans, par exempleL’assimile-t-il à un crime contre l’humanité ? Ou à un élément de civilisation… On l'entend beaucoup moins là-dessus. Ou alors avec un peu plus de modération. Tout en sachant retourner sa veste suivant les circonstances, en bon anti-système centriste qu'il est. Sans se départir pour autant de son libéralisme assumé. Mais je serais à sa place, je me méfierais de ce qu'en penseront les générations futures… Même s'il n'est nul besoin de classer cette nouvelle colonisation par le fric dans les crimes contre l'humanité pour la condamner (et vouloir s'en débarrasser). Mais surtout, qu'il se rassure : on n'attend rien de lui à ce sujet. Nous aussi, on l'a compris.

Et tiens, ça me rappelle une chanson, sans que je sache si elle appartient à la culture française, ou à la culture en France : l’Opportuniste de Dutronc. Mais ça m’étonnerait qu’elle aussi, ait fait partie du programme de madame Trogneux, professeur de français à la providence à Amiens. Ou alors, il en manquait l’étude de texte. Dommage.

 

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