Antoine Deltour: «Je n’ai pas choisi de devenir lanceur d’alerte»

Il est le lanceur d’alerte qui a révélé l’affaire LuxLeaks en 2014. Un scandale financier qui a mis au jour un système massif d’évasion fiscale au Luxembourg. Ancien employé du cabinet d’audit PwC, Antoine Deltour est aujourd’hui poursuivi par la justice luxembourgeoise. Son procès débute le 26 avril. Il encourt une peine de cinq ans de prison et 1 250 000 euros d’amende. Entretien.

Un an et demi après vos révélations, vous risquez aujourd’hui une lourde condamnation. Pensez-vous toujours que «lancer l’alerte» en valait la peine ?
Absolument. Il y a bien un moment où j’en ai douté, mais aujourd’hui, j’en suis convaincu. Certes, je vis actuellement une situation compliquée que j’aurais préféré éviter. Mais cela reste un dommage collatéral car mes révélations ont eu des répercussions concrètes au niveau politique. Je pense à la création de la commission spéciale TAXE au Parlement européen, dont le rapport a été très largement salué et adopté en novembre. Il inclut notamment une recommandation qui prévoit de créer un cadre juridique de protection des lanceurs d’alerte. L’affaire LuxLeaks a également permis d’aboutir à un accord unanime des 28 Etats membres concernant l’échange automatique d’informations sur les «tax rulings» (accords fiscaux secrets). Il y a encore beaucoup à faire mais c’est déjà un grand pas en avant et cela montre que le sujet était d’intérêt public.


A quel moment décide-t-on de passer de simple salarié d’une société à lanceur d’alerte ?
Lanceur d’alerte, je n’ai pas choisi de le devenir. Ce sont plutôt les faits qui ont fait de moi un lanceur d’alerte. En cherchant des dossiers de formation, je suis tombé par hasard sur le fichier qui contenait tous les «tax rulings». J’ai eu accès à cette masse d’informations non protégées. Là, j’ai pris contact avec des ONG spécialisées alors que j’aurais pu tout envoyer à Wikileaks. Les approcher, c’était aussi valider mon analyse. Si je m’étais planté, prendre tant de risques aurait été inutile. Mais là, il fallait éclairer le débat public sur ces pratiques. Et puis, quelques mois après, l’équipe de Cash Investigation, qui réalisait une enquête sur l’évasion fiscale, m’a contacté. Tout est parti de là.


"Si c’était à refaire je le referais mais je ne souhaite ça à aucun de mes amis."


Une fois le tumulte médiatique passé, comment vit-on «l’après» ?
Mon quotidien a surtout changé à partir du moment où je suis sorti de l’anonymat. Je l’ai fait alors que je venais d’être inculpé, parce que j’ai pensé que ça m’apporterait plus de soutiens. Et ce fut le cas. Actuellement, c’est un petit bouleversement. Par exemple, je n’ai pas l’habitude de recevoir des appels de journalistes en rentrant du travail ou d’avoir des sollicitations de toute part. Je vis avec une épée de Damoclès au-dessus la tête. D’autant qu’aujourd’hui, je suis fonctionnaire dans l’administration française et donc soumis à l’obligation d’un casier judiciaire vierge. Or, étant poursuivi par un pays (ndrl : le Luxembourg), je risque de la prison et une lourde peine. C’est du sérieux. Si c’était à refaire je le referais, mais je ne souhaite ça à aucun de mes amis.

D’aucuns doutent du caractère vertueux des lanceurs d’alerte. Comprenez-vous cette méfiance ?
A mon avis, ce n’est pas en ces termes qu’il faut juger les lanceurs d’alerte. Selon moi, ils jouent un rôle dans le bon fonctionnement des démocraties. Je conçois toutefois que l’on puisse être méfiant vis-à-vis de certains qui auraient des motivations troubles. C’est notamment pour cela que je suis contre la mise en place, en Europe, d’un système semblable à celui qui existe aux Etats-Unis, avec une rémunération des lanceurs d’alerte. Ce serait la porte ouverte à des dérives comme la falsification d’informations. Néanmoins, dans certains cas, il faut reconnaître objectivement qu’il s’agit d’un acte qui alimente un débat public utile à la démocratie. En ce qui me concerne, je fais preuve d’une transparence totale envers ceux qui douteraient du caractère désintéressé de ma démarche.


La création d’une structure européenne pour la protection des lanceurs d’alerte est-elle envisageable ? D’après vous, quels devraient en être les enjeux ?
En Europe, je ne me sens pas protégé. Ma situation l’illustre et ce n’est pas la pire. D’autant que la directive (loi européenne) sur le secret des affaires ne va pas du tout dans le bon sens. Dans ce texte, les lanceurs d’alerte protégés sont ceux qui révèlent des fautes, des malversations ou des activités illégales. Dans mon cas, je ne serais donc pas couvert par cette définition puisque ces pratiques fiscales sont présumées légales au Luxembourg. Je ferais ainsi l’objet de poursuites judiciaires. C’est pourquoi un tel projet me semble nécessaire aujourd’hui. Pour améliorer notre condition, il faut revenir à une définition plus large du lanceur d’alerte : ce serait toute personne qui divulgue des informations d’intérêt général et pas seulement des activités illégales ou frauduleuses. Par ailleurs, il faudrait prévoir un accompagnement en amont, pour fournir un apport juridique avant de passer à l’acte.


Seriez-vous prêt à vous investir personnellement dans la mise en place d’un tel projet ?
C’est délicat. D’un côté, utiliser ma notoriété toute relative pour y participer pourrait accréditer la thèse selon laquelle je suis en quête de reconnaissance. Ce qui n’est pas le cas. C’est notamment pour cela que j’ai voulu rester discret médiatiquement. Ce serait donc peut-être une prise de risque de ma part. Mais, dans le fond, je suis complètement convaincu qu’il faut protéger les lanceurs d’alerte. J’ai d’ailleurs récemment reçu une proposition d’un organisme pour m’impliquer dans un tel projet. Si jamais j’y participais, ce serait au nom des convictions qui m’ont animé jusque-là et sur des bases bénévoles. Avant de l’envisager, il faut d’abord que j’en termine avec mes affaires judiciaires.


Nous sommes face à un paradoxe. En 2015, le Parlement européen vous a élu citoyen européen de l’année. Mais la directive sur le secret des affaires complique le travail des lanceurs d’alerte. Comment expliquer cela ?
Je l’ignore. Pour l’instant, c’est une victoire pour le lobby puissant de grandes multinationales qui est derrière cette directive. De nombreux élus, y compris à gauche, se satisfont de l’exception en faveur des lanceurs d’alertes, parfois en citant mon cas, alors même que je ne serais pas couvert par cette exception. La lutte entre les défenseurs des libertés publiques et les lobbys économiques est un combat asymétrique.


Propos recueillis par Jérémie Pavlovic et Alfred Aurenche

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.