Le “Trio kazakh”, victime d’un coup monté ?

Outre-atlantique, le retentissant procès de Rinat Akhmetshin, un lobbyiste américano-russe proche du Kremlin, pourrait avoir des répercussions insoupçonnées sur la commission d'enquête sur la loi pénale en Belgique, dont les conclusions sont attendues sous peu. Révélations.

Voilà une nouvelle qui pourrait grandement intéresser la justice et la presse belges dans l'affaire de la transaction pénale. Dans un article du 16 juillet dernier sur l'influence supposée du Kremlin lors de l'élection présidentielle américaine, des journalistes du « New-York Times » ont pointé le bout de leur plume sur Rinat Akhmetshin, un lobbyiste américano-russe avec lequel Donald Trump aurait été en contact avant le scrutin. Jusque-là, pas grand-chose à voir avec la modification de la loi pénale en Belgique. « M. Akhmetshin, peut-on lire dans l'article, [est] un homme grégaire, qui parle vite et au sens de l'humour tranchant ». « Depuis Washington, [où il s'est installé,] il a été enrôlé par une liste interminable de clients, souvent russes, afin de polir leur image et ternir celle de leurs rivaux. »

Hacker et ancien espion

Un peu plus loin, on apprend que Rinat Akhmetshin est « expert dans la conduite de campagnes de relations publiques négatives » et par ailleurs « ancien officier soviétique dans le contre-espionnage ». Des précisions tirées de documents officiels du tribunal fédéral de New-York, datés du mois de novembre 2015, d'après lesquels Rinat Akhmetshin serait en instance de jugement pour des faits de hacking sur les données d’une entreprise concurrente d’un de ses clients. « Il ressort de la poursuite judiciaire que M. Akhmetshin a dérobé des informations sur l'identité, les emails et les listes de contacts personnels appartenant aux dirigeants d'IMR, ainsi que des comptes bancaires […], des documents sur la stratégie […] et les prévisions financières du groupe. »

Le but ? D'après l'instruction de l'affaire, le lobbyiste américano-russe aurait agi sur ordre d'un groupe minier russe, EuroChem, spécialisé dans le potassium, dont le patron, Andreï Melnichenko, était à l'époque impliqué dans un litige chiffré à un milliard de dollars avec IMR. « Il ressort de la procédure que M. Akhmetshin a été engagé pour hacker le système informatique d'IMR et a ainsi volé environ 28 000 documents, soit plus de 50 gigabits de données » indiquent les journalistes américains. Qui ajoutent : « Ce matériel sensible aurait ensuite été distribué aux journalistes afin de porter préjudice à la réputation du groupe. »

Et il se trouve que le groupe en question, IMR – pour International Mineral Resources –, est détenu par Patokh Chodiev, Alexander Mashkevich et Alijan Ibragimov, les mêmes hommes d’affaires qui ont été accusés à tort d'avoir influencé le processus législatif belge pour élargir la transaction pénale.

Les liens troubles de Rinat Akhmetshin avec le Kremlin

Une enquête complémentaire du New York Times parue il y a quelques semaines dévoile un peu plus la galaxie du mystérieux M. Akhmetshin. Très influent dans les anciens satellites soviétiques en Asie centrale, Akmetshin, un « sergent [de l’armée soviétique] qui s’est hissé au rang de lieutenant », a toujours su garder des liens forts avec le Kremlin et les oligarques russes.

Le NYT révèle ainsi que l’homme aux relations troubles s’en est déjà pris à un ressortissant kazakh, en l’occurrence l’ancien premier ministre kazakh Akezhan Kazhegeldin, en montant un think tank de toutes pièces, le Eurasian Institute for Economic and Political Research dont l’objectif unique était de salir la réputation de l’homme politique.

En 2005, Akhmetshin était également présent au Kirghizstan, servant d’entremetteur entre un reporter du Time et une source locale. L’article qui en résultera déclenchera une polémique qui, en 2014, aboutira au retrait d’une base américaine sur zone. Base américaine qui avait toujours été une source de friction entre Washington et Moscou et l’aide de M. Akhmetshin avait été très utile au Kremlin.

Rien de surprenant car, selon le NYT, Akmetshin a « régulièrement servi les intérêts de la Russie » Et pour cause, le quotidien prétend que l’homme aurait été un contact clef de Viktor Ivanov, ancien chef adjoint du FSB, les services de renseignement russes dans des campagnes de lobbying agressives.

 

La presse prise dans le bourbier des fausses informations du Kazakhgate ?

S’il n’y a aucune preuve de l’implication d’Akhmetshin dans le mal nommé « Kazakhgate », ses actions contre le trio kazakh jette le trouble sur une possible campagne négative à l’encontre du trio kazakh.

Par paresse ou par complaisance, certains membres de la commission parlementaire belge et des médias nationaux auraient-ils pu relayer de fausses informations sur le trio kazakh, et ce avant même le début des auditions parlementaires? Ce qui est sûr, c’est que leurs informations et leurs scoops étaient alimentés par des intermédiaires, à tendance barbouzes, dont le discrédit était pourtant notoire. Hélas, pris dans le bourbier des fausses informations dont elle a été abreuvée, la presse belge n’a pas eu d’autres choix que de poursuivre le chemin qu’elle avait emprunté. Une attitude d’autant plus surprenante quand on sait que les soi-disant « scoops » des informateurs ont été, l’un après l’autre, démontés.

A ce jour, les médias continuent de prétendre que le trio kazakh est à l’origine de l’adoption de la loi de transaction pénale… Tant pis pour la présomption d’innocence !

 

La Commission d’enquête semble faire marche arrière

Certains protagonistes de premier rang ont petit à petit revu leur position, à l'image de Dirk Van der Maelen, le président de la commission parlementaire chargée depuis six mois d'enquêter sur l'éventuelle influence du processus législatif. Ses attaques publiques et la violation de la procédure dans la presse lui ont valu d’être attaqué pour diffamation par Patokh Chodiev et ses associés.

L’homme a-t-il senti le vent du boulet ? Conscient du risque qu’il prenait à défendre l’indéfendable, celui-ci a finalement déclaré dans la presse que la loupe de la justice devait être pointée, plutôt que sur Patokh Chodiev, sur les diamantaires d'Anvers. C'est désormais le lobby du diamant qui serait à l'origine de l'adoption de la transaction pénale ; M. Van der Maelen de citer le cas de deux professeurs de Louvain, Raf Verstraeten et Axel Haelterman, par ailleurs avocats, chargés dès 2007 par l'Antwerp World Diamond Center (AWDC), représentant des intérêts des diamantaires anversois, de « préparer et écrire la loi de transaction pénale ».

La presse belge, loin de faire son mea culpa, continue d’associer la création de la loi sur la transaction pénale aux trio kazakh, alors même que l’implication des diamantaires a été établie par trois fois.

Même son de cloche en ce qui concerne la Société Générale, première bénéficiaire de la loi de transaction pénale, contrairement à ce qui avait été affirmé (et corrigé depuis) dans la presse belge. Pour autant, les médias se sont-ils acharnés sur la banque française, pondant des papiers à charge au fur et à mesure que l'enquête avançait ? Non. Ils étaient trop convaincus que le « trio kazakh » tirait forcément les ficelles…

Le piratage à New York, un prolongement de l’affaire belge ?

Retour aux Etats-Unis.

L’affaire portée devant le tribunal de New-York, en 2015, a démontré que M. Akhmetshin ne se privait pas de donner un « coup de pouce » à la presse de temps à autre. Qui donc aurait pu fournir aux journalistes belges des rumeurs sinon quelqu’un du calibre de Rinat Akhmetshin ? Le mobile est tout trouvé : alimenter de fausses informations une presse belge peu regardante était un moyen assez facile de nuire à la crédibilité du trio dans le monde des affaires.

Le grand gagnant dans l'histoire ? Ceux qui, de près ou de loin, souhaitent profiter des démêlées des trois hommes d’affaires pour s’en mettre plein les poches. Le grand perdant ? La Belgique, son gouvernement et sa presse, manipulés comme des pions dans un jeu de dupes qui les dépasse. Quand l’eau aura coulé sous les ponts, il faudra que l’Etat belge prenne longuement le temps de considérer les dommages infligés par une machine médiatique belge partie en roue libre, aidée en cela par une classe politique irresponsable et trop intouchable pour s’inquiéter des conséquences de ses sorties dans la presse.

 

 

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