Kazakghate : une série de mails accable les diamantaires d’Anvers

« Foisonnant et scandaleux » : Le Soir n'a pas de mots assez durs pour qualifier les dernières révélations issues de la commission consacrée au « Kazakhgate ». Tient-on, enfin, de quoi coincer Patokh Chodiev et ses acolytes ? Leur implication dans l''extension de la transaction pénale est-elle démontrée ? Pas du tout. Le scandale, car c'en est un, concerne les diamantaires anversois - encore eux.

Mais cette fois, le féroce lobbying que l'Antwerp World Diamond Centre (AWDC) a mené pour tordre la loi dans le sens de ses intérêts éclate au grand jour. Les diamantaires ont, en effet, été contraints de livrer à la commission une série de courriels, factures d'avocats et procès verbaux de conseils d'administration démontrant, de manière irréfutable, leur travail d'influence.

Non qu'ils s'y soient pliés de bonne grâce. Fin mars, les représentants de l'AWDC avaient confessé d'étranges trous de mémoire devant la commission d'enquête qui les avait convoqués. Non, ni eux ni leurs avocats ne se souvenaient avoir entrepris un quelconque travail de lobbying auprès des responsables politiques belges à la fin de l'année 2010, alors que le projet d'extension de la transaction pénale sortait des cartons. 

Pour y voir plus clair, le président de la commission, Dirk Van der Maelen, a tranché : l'AWDC s'est vu contraint de livrer aux parlementaires les documents relatifs à la période incriminée. Leur contenu est explosif.

Des documents parcellaires 

Explosif... mais parcellaire. Caviardée, la correspondance transmise par l'AWDC à la commission est également incomplète. D'opportuns « trous » figurent dans la liste d'emails échangés entre les diamantaires et leurs avocats. « C'est tout ce qui nous restait des emails et nous avons transmis toutes les factures », s'est piteusement justifiée la porte-parole de l'AWDC devant la commission.

Etrangement, les documents fournis aux parlementaires font donc l'impasse sur la période la plus cruciale pour l'affaire qui nous intéresse : du 3 décembre 2010 au 2 mai 2011, alors que se concoctait, en coulisses, la loi de transaction pénale, c'est comme si les diamantaires et leurs conseils étaient partis en vacances. Idem pour les factures des avocats, qui s'interrompent entre le 21 octobre 2010 et le 21 avril 2011 pour Axel Haelterman, et entre le 15 octobre 2010 et le 20 mars 2011 pour Raf Verstraeten. Quant aux PV du conseil d'administration de l'AWDC, ils sont tout aussi lacunaires.

A en croire ces documents, ou plutôt l'absence de certains documents, tout ce beau monde se serait donc désintéressé, au moment le plus crucial, d'un sujet le concernant au premier chef. Lacunaire, tronqué, caviardé, le peu qui a été transmis aux parlementaires par l'AWDC suffit pourtant à incriminer, sans le moindre doute, les diamantaires d'Anvers.

« Les diamantaires nous ont menti »

Les emails échangés entre l'AWDC et ses avocats démontrent, en effet, que ces derniers ont mené un intense lobbying auprès des politiques belges. Au cours de l'automne 2010, ils ciblent ainsi les hommes politiques au pouvoir et, deux précautions valant mieux qu'une, également ceux qui sont pressentis pour entrer au gouvernement. 

Ainsi de Jan Jambon, (N-VA), approché dès octobre 2010 par Axel Haelterman. Les noms de Jambon et de sa formation politique circulent, à cette époque, comme potentiels membres d'un gouvernement formé avec les socialistes. L'avocat saute sur l'occasion. Il envoie à l'homme politique un projet d'extension de la transaction pénale. « Il n'est pas inutile de (le) garder à portée de main en cas de formation gouvernementale pour le glisser dans un accord de gouvernement », lui glisse alors Axel Haelterman. Du lobbying dans les règles de l'art.

Les avocats de l'AWDC ciblent aussi les libéraux. Ils harcèlent le cabinet du ministre des Finances, Didier Reynders (MR), quand bien même ses chances de faire partie du prochain gouvernement belge sont faibles. Un email, qui révèle qu'Axel Haelterman a envisagé d'inviter le chef de cabinet du ministre à un « repas causerie », suggère que l'avocat aurait souhaité proposer à sa cible de réfléchir ensemble à un plan de carrière après sa sortie du cabinet ministériel. Cabinet de Didier Reynders où, déplore l'avocat, « on ne décroche même plus » quand ce dernier appelle.

Les socialistes belges sont également dans le viseur des diamantaires. Les emails transmis à la commission d'enquête révèlent qu'ils ont tenté d'approcher le bourgmestre d'Anvers, Patrick Janssens. Selon les documents, le soutien de Servais Verherstraeten et du groupe de sa formation politique (CD&V) à la Chambre belge sont également acquis. Axel Haelterman est ainsi régulièrement tenu au courant des travaux législatifs par la députée Kelly Osaer. 

Tronqués, les documents relatifs au travail des avocats de l'AWDC ne sont pas moins accablants. C'est le cas, par exemple, des factures et « timesheets » du second avocat des diamantaires, Raf Verstraeten. Ebahis, les parlementaires de la commission d'enquête ont ainsi pu relever que l'avocat avait fait du mélange des genres une spécialité toute personnelle. 

Se penchant sur les complexes questions liées au commerce anversois des diamants, le Collège des procureurs généraux avait, à l'époque, décidé de convier à ses groupes de travail une série d'experts extérieurs. Verstraeten était de la partie, cumulant les casquettes de « professeur de droit pénal, expert et avocat des diamantaires ». Un homme à tout faire, en quelque sorte.

Mais les documents le concernant révèlent qu'alors que Raf Verstraeten officiait en tant « qu'expert » auprès du Collège des procureurs, Verstraeten Raf facturait ce même travail aux diamantaires, en tant qu'« avocat » de leurs intérêts. Pour Alain Lallemand, cela ne fait plus de doute : « le professeur-expert est une taupe des diamantaires ». 

Après un tel déballage, une seule conclusion s'imposait : « Les diamantaires nous ont menti, et nous en avons la preuve », s'est exclamé, en commission, le parlementaire David Clarinval. En effet, et contrairement à la version qu'ils avaient d'abord soutenue devant la commission d'enquête, les diamantaires d'Anvers ont bel et bien remué ciel et terre afin d'influer le processus législatif belge en leur faveur. Et de faire voter une loi d'extension de la transaction pénale spécialement élaborée pour eux, et eux seuls. Si l'implication de l'AWDC ne fait plus de doute, une question demeure : pourquoi les médias belges s'obstinent-ils à charger Patokh Chodiev ?

A quel jeu jouent les journalistes ?

Certes, le bien mal nommé « Kazakhgate » recèle des méandres dont il est difficile de remonter le cours s'en s'y perdre. Certes, les avocats de l'AWDC se sont évertués à duper les journalistes, comme le confesse, tout fier de lui, Axel Haelterman dans un email envoyé au patron des diamantaires, Ari Epstein. Lui rappelant une interview accordée au quotidien flamand De Standaart, l'avocat se vante en ces termes d'avoir berné la confiance des journalistes : « Comme vous l'avez peut-être vu (…), j'ai dit que mon implication dans cette loi vient du fait que je suis expert du gouvernement ». Tel est pris qui croyait prendre.

Sachant cela, à quel jeu jouent les journalistes couvrant, depuis des années maintenant, l'affaire du « Kazakhgate » ? Pourquoi, si Alain Lallemand et ses confrères n'ignorent rien de l'implication des diamantaires, s'ils n'en doutent pas, continuent-ils d'écrire et de publier des articles à charge contre Patokh Chodiev ?

 

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