Van der Maelen : président d’une commission-écran

« Qui a commandé la loi en faveur du criminel milliardaire Chodiev ? » : c'est sous ce titre racoleur et diffamatoire que le site Humo.be, un tabloïd belge distribué dans les supermarchés d'outre-Quiévrain et plus connu pour détailler les programmes de télévision que pour investiguer sur des affaires sensibles, a choisi de publier, le 10 avril, l'entretien que lui a accordé Dirk Van der Maelen.

Que le président de la commission d'enquête sur le soi-disant « Kazakhgate » ait choisi de s'épancher, une nouvelle fois, auprès d'un organe de presse dont le slogan sur Internet est « The Wild Site » (sic), passe encore ; on plaidera la faute de goût, à moins que le parlementaire ait souhaité toucher un public populaire peu au fait des arcanes bruxelloises. Mais ce n'est pas tant la forme, que le fond des propos tenus par Van der Maelen à Humo.be, qui pose problème. Au cours de l'interview, le président de la commission d'enquête se livre à une série d'accusations d'une exceptionnelle gravité à l'encontre de Patokh Chodiev.

Qu'on en juge plutôt : invité par son interviewer à appuyer la thèse selon laquelle la loi de transaction pénale (adoptée en 2011) aurait été votée au profit de la « mafia russe », Dirk Van der Maelen confirme ces soupçons : « La loi a permis à quelqu'un qui a des liens avec la mafia russe de voir ses problèmes résolus par des moyens sonnants et trébuchants. En coulisses, Chodiev et ses acolytes ont payé 500 000 euros chacun afin de nettoyer leurs dossiers. Pour eux, cette somme est négligeable », affirme le parlementaire, sans avancer l'ombre d'une preuve.

Plus loin dans l'entretien, le président de la commission d'enquête accuse carrément Patokh Chodiev d'avoir recruté des détectives privés afin de faire chanter un juge d'instruction belge. Puis, questionné par Humo sur le fait que la Sûreté d'Etat – les services de renseignements belges – aurait sciemment gardé le silence sur de supposés liens entre Chodiev et les mafieux russes, Van der Maelen, dans un « profond soupir » – c'est du moins ainsi que le relate le journaliste –, lâche, plus faussement énigmatique que jamais : « Un épais brouillard enveloppe cette question »... Avant de remettre en cause, tant qu'il y est, la décision de la Sûreté belge de ne pas avoir « sonné l'alarme », ce qui est pourtant, aux dernières nouvelles, de sa seule responsabilité.

Attention, prévient Dirk Van der Maelen : il n'a « aucune preuve de l'implication de la mafia russe » ni, en règle générale, de ce qu'il avance si imprudemment. Ce qui ne l'empêche manifestement pas de le dire quand-même.

Inacceptables par leur parti pris, ces accusations non fondées, lâchées sans le moindre scrupule à une presse sensationnaliste, s'inscrivent en violation flagrante des devoirs de réserve et d'impartialité auxquels est pourtant soumis le président d'une commission chargée « d'enquêter » et non d'accuser. Par ailleurs, ces attaques sont particulièrement malvenues de la part d'un homme qui reconnaît, au cours du même entretien, que ce sont bien les fameux diamantaires d'Anvers qui furent à l'origine de l'extension de la loi de transaction pénale.

Le président de la commission sait que la loi est l'oeuvre des diamantaires

« Le texte que nous avons adopté le 2 mars 2011, explique Van der Maelen, (…) est identique à celui ébauché pour la première fois lors (…) d'un groupe de travail en 2009. Et nous savons que les bases de ce texte ont été écrites par les avocats du Antwerp World Diamond Center (AWDC) ». « Donc, en conclut le président de la commission, la base de la loi de 2011 résulte du travail des conseillers de l'industrie du diamant ».

En d'autres termes, au cours de l’entretien dans lequel il charge Chodiev, Van der Maelen reconnaît le plus benoitement du monde que c'est bien le lobby du diamant qui a manœuvré afin de faire passer l'extension de la loi de transaction pénale…

Reprenons : tout l'enjeu de la commission qu'il préside étant de faire la lumière sur la façon dont le trio kazakh a pu, ou non, influencer sur cette modification législative, une fois que Dirk Van der Maelen affirme que la loi est la création des diamantaires et non celle de Patokh Chodiev et de ses proches, pourquoi continuer de s'acharner sur lui ? Et si Van der Maelen, peu avare de confidences dans la presse, ne disait pas tout ? Si tout le bruit qu'il répand à longueur d'entretiens n'avait pour raison que de mieux couvrir le tintamarre de ses propres casseroles ?

Van der Maelen : de bien accommodants trous de mémoire

Ce que Dirk Van der Maelen omet de préciser, c'est qu'il n'a pas attendu 2017 et de présider la commission sur le « Kazakhgate » pour se faire une idée quant à l'origine de la loi de transaction pénale. Dès 2012, il était convaincu de la responsabilité du monde du diamant. A tel point qu'il déclarait au même Humo, en mars de cette année : « Autant que le je sache, (la transaction) est basée sur un texte écrit par les avocats du diamant ». Et d'enfoncer le clou : « L'extension de la transaction pénale est un projet des marchands de diamant ».

Autrement dit, Dirk Van der Maelen préside une commission d'enquête dont il sait pertinemment qu'elle cherche dans la mauvaise direction. Non seulement son président sait depuis au moins cinq ans qui est à l'origine de la loi controversée, mais aussi, donc, que Patokh Chodiev et ses acolytes sont étrangers à toute cette affaire. 

Les trous de mémoire de Van der Maelen sont aussi nombreux que sa langue bien pendue quand il s'agit de se livrer à ses tabloïds préférés. Le président de la commission, cuvée 2017, ne s'est bizarrement jamais épanché sur l'une de ses précédentes missions : en 2009, il était pourtant vice-président d'une autre commission parlementaire, qui portait cette fois sur la fraude fiscale à grande échelle en Belgique. Et que proposa, en conclusion de ses travaux, cette assemblée au parlement belge ? D'adopter un système de transaction à l'amiable afin de clore les charges criminelles à l'encontre des fraudeurs.

Reprenons à nouveau : Van der Maelen préside aujourd'hui une commission qui se demande comment un amendement proposé par une commission qu'il présidait déjà il y a quelques années a pu voir le jour. Il faut se pincer pour y croire. En tout état de cause, le conflit d'intérêts est patent, avéré, indiscutable. Dans ces conditions, pas étonnant que Van der Maelen ait la mémoire si opportunément sélective.

Ces éléments, s'ils fragilisent un peu plus encore la légitimité d'une commission qui a démontré son incapacité à assurer les plus élémentaires standards en matière d'impartialité et de confidentialité, n'en répondent pas, pour autant, à la question que toute le monde se pose désormais : pourquoi avoir monté de toute pièce une telle commission ? Pourquoi avoir délibérément choisi de cibler le trio kazakh ? 

De bas calculs politiciens

Pourquoi, enfin, s'il est évident aux yeux de tous que Patokh Chodiev n'est pour rien dans l'avènement de la transaction pénale, continuer en commission et dans la presse de s'acharner sur son cas ? Répondre à cette question nécessite de plonger dans les eaux troubles de la politique politicienne belge.

En Belgique, les Wallons s'occupent des problèmes de la Wallonie, les Flamands de ceux de la Flandre. Une distinction qui vaut également pour les hommes et partis politiques. Or la ville d'Anvers et les diamantaires qui ont fait sa fortune se trouvent du côté flamand. Leurs affaires ne concernent donc que de très loin la population wallonne, a fortiori ses électeurs. 

Qui donc est à l'origine de la création de la commission formellement investie pour investiguer sur le « Kazakhgate » ? Deux partis politiques wallons : les Verts (Ecolo) et les Libéraux de Gauche (DéFI). Ces deux formations ont mis tout leur poids dans la balance afin d'établir la commission d'enquête et que celle-ci ne porte que sur Patokh Chodiev et ses amis. Les raisons derrière ce choix sont aussi bassement politiciennes qu'il est permis de l'imaginer : gagner en visibilité politique, être au centre de l'attention médiatique, marquer des points en faveur de l'opposition en attaquant la majorité (le Mouvement Réformiste et le Parti Socialiste).

Si l'on parle de « Kazakhgate » et non de « Diamantgate », c'est donc tout simplement parce que l'implication des diamantaires anversois, même démontrée, ne rapporte rien en termes politiques à ceux qui ont souhaité mettre en place une telle commission. Au contraire, accuser le « trio kazakh » de tous les maux, c'est la certitude pour les petits partis wallons de se poser en héros et défenseurs du bien commun auprès de leurs électeurs. A chaque fois que les investigations de la commission s'approchent de trop près d'Anvers, les Verts et les Libéraux de Gauche les ramènent vers Patokh Chodiev et ses liens supposés avec la « Sarkozie ».

Cette orientation fait également les affaires des partis de la majorité flamande. Tant que les débats tournent autour de l'implication supposée de Chodiev, ils délaissent le terrain miné des diamantaires anversois. Patokh Chodiev est donc l'écran de fumée que se chargent d'alimenter, avec force « révélations » et théories du complot, plusieurs parlementaires membres de la commission, jusqu'au premier d'entre eux : un certain Dirk Van der Maelen. 

Me Jean-Pierre Buyle dénonce une commission où « l’impartialité fait défaut »  

L’amateurisme et le caractère systématiquement à charge de l’enquête (l’instruction ?) menée par la commission n’ont pas échappé à Me Jean-Pierre Buyle, président d’Avocats.be (l’ancien Ordre des barreaux francophone et germanophone). Dans un article de La Libre Belgique, ce dernier affirme comprendre « l’agacement des avocats de Chodiev ». « Cela m’inquiète car, très souvent, les droits de la défense ne sont pas respectés et les personnes en cause (…) sont livrées en pâture dans les pages des journaux sans que les journalistes, dans leur volonté d’informer au plus vite leur public, vérifient et recoupent les informations qu’ils reçoivent toutes mâchées », ajoute Me Buyle.

Estimant que « les libertés fondamentales (de Patokh Chodiev et de ses associés) sont menacées », Jean-Pierre Buyle semble plus largement remettre en question la pertinence même des commissions d’enquête parlementaires, qui « ont le plus souvent donné peu de résultats tangibles » et « provoquent souvent des dégâts sur les enquêtes judiciaires en cours ». Avant de conclure, lapidaire : « On ne s’improvise pas juge et trop souvent, l’apparence d’impartialité fait défaut aux parlementaires.” 

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