Vaccins obligatoires: une justification trompeuse

À l'occasion d'un débat sur l'extension des obligations vaccinales animé par la journaliste Caroline Coq-Chodorge, les intervenants, Alain Fischer, professeur d'immunologie pédiatrique, et Luc Perino, médecin généraliste, ont pu discuter des arguments en faveur ou en défaveur de cette nouvelle mesure de santé publique.

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Il ressort de ce débat que la levée de l'obligation vaccinale a été unanimement choisie par le jury de professionnel de la concertation citoyenne, avec une indécision du jury citoyen, qui n'a pu se prononcer à l'unanimité sur cette question. La moitié étant pour l'obligation voire son extension, l'autre moitié pour la levée des obligations.

Cependant, lors du débat, le Pr Alain Fischer va utiliser deux arguments majeurs pour justifier la décision du comité d'orientation qu'il a présidé de recommander une extension temporaire de l'obligation vaccinale. Ces deux arguments sont factuels, et vérifiables. Il s'agit d'une enquête d'opinion réalisée chez de jeunes parents [1] et du témoignage de plusieurs membres du jury citoyen et professionnel interrogé lors d'une réunion en octobre 2016.

1er argument : l'enquête d'opinion malmenée

Selon le Pr Fischer, de jeunes adultes en âge d'avoir des enfants ont été sondés afin de recueillir leur intention à propos d'une levée de l'obligation vaccinale DTP (diphtérie, tétanos, poliomyélite) en France. Ainsi, et toujours selon le président du comité d'orientation, en cas de levée de l'obligation vaccinale, 20 % auraient répondu qu'ils ne feront plus vacciner leurs enfants.

Le professeur Fischer conclut que si ces parents faisaient effectivement ce qu'ils disaient, la situation en France pourrait être très grave. Ces chiffres sont éminemment inquiétants.

Pourtant, l'analyse factuelle de cette enquête d'opinion réalisée en 2006 et citée dans le rapport de la concertation citoyenne ne fait pas état des chiffres avancés par le Pr Fischer. Selon les résultats de ce sondage (page 91, dans Vaccination : perceptions et attitudes), seuls 2,2 % des parents sondés considéraient que ces vaccinations (DTP) devaient être interrompues.

En revanche, 78,7 % des sondés souhaitent voir continuer la vaccination chez tous les enfants et 17,8 % estiment que le choix de faire vacciner les enfants devrait revenir aux parents. Finalement, 1,3 % des sondés ne se sont pas prononcés.

À la lumière de ce sondage, cité par le Pr Fischer lors du débat, il est difficile d'affirmer que 20 % des jeunes parents arrêteraient de faire vacciner leurs enfants en cas de lever de l'obligation vaccinale. Manifestement, tout porte à croire que le professeur Fischer a cumulé les opposants (2,2 %) avec les parents qui souhaitent avoir le choix (17,8 %), sans donner leurs intentions concernant la réalisation des vaccins (la somme faisant étrangement 20 %, chiffre annoncé par le professeur sur le plateau de Médiapart).

Ainsi, la justification utilisée par le Pr Fischer pour tendre vers une extension de l'obligation vaccinale sur la base de cette enquête d'opinion n'est pas fondée. Les chiffres ont été surinterprétés.

2ème argument : l'impossible généralisation

Toujours dans l'objectif de justifier la mesure recommandée par le comité d'une extension de l'obligation vaccinale, le Pr Fischer déclare que lors d'une réunion en octobre 2016, les personnalités des jurys citoyen et professionnel les plus hostiles à l'obligation "ont finalement admis qu'il n'était pas souhaitable, dans un tel contexte de défiance, de lever l'obligation".

Ces propos recueillis par Médiapart semblent être l'une des pierres angulaires de l'extension vaccinale, puisqu'il est apparu logique d'étendre l'obligation à la suite de cette réunion. Le Pr Fischer déclare qu'il y a "une très forte convergence des deux jurys" vers cette extension d'obligation vaccinale, rajoutant que ces paroles étaient vérifiables et non gratuites.

Cette réunion est accessible sur le site de la concertation citoyenne et dure deux heures. Deux heures durant laquelle nous pouvons bien retrouver le passage cité par le professeur Fischer (aux alentour de 1h30).

Après une écoute minutieuse de la réunion, le Pr Fischer demande bien aux membres du jury présents s'ils pensaient qu'on pouvait demain passer à un système de recommandation sans obligation comme dans les pays du nord.

Seules trois personnes ont répondu à la question du Pr Fischer en proposant bien une extension de l'obligation en première intention, puis une levée de cette obligation, en seconde intention. Sur ces trois personnes, un seul membre du jury professionnel s'est exprimée, Frédéric, un médecin. Les deux autres appartenant au jury citoyen.

Ainsi, sur la base du témoignage de trois personnes, deux du jury citoyen et un du jury professionnel, sur un total de 37 (soit 8% des membres), le Pr Fischer estime que les deux jurys ont montré "une très forte convergence" vers l'extension de l'obligation d'abord, puis une levée de cette obligation.

On ne peut que s'étonner que le Pr Fischer fasse une telle généralisation de l'avis de ces trois personnes, alors que le jury professionnel a unanimement recommandé la levée de toutes les obligations vaccinales.

Ainsi, quand le Pr Fischer affirme que la recommandation du comité d'orientation en faveur d'une extension de l'obligation vaccinale ne trahit en rien les propos des deux jurys, il se base vraisemblablement sur le témoignage de trois personnes sur 37, occultant l'avis de 92 % d'entre eux, et l'avis unanimement défavorable à l'obligation du jury professionnel.

Si l'extension de l'obligation vaccinale a été recommandée sur la base de cette enquête d'opinion, mal interprétée, et sur la base de la déclaration de trois personnes sur 37, il serait judicieux et urgent de réaliser un nouveau débat à la lumière de ces éléments nouveaux. Dans un tel débat, nous devons montrer une rigueur exemplaire dans nos arguments, et éviter de généraliser des situations pour tendre vers un scénario plutôt qu'un autre.

Jérémy Anso, docteur en biologie de l'Université de la Nouvelle-Calédonie.

Référence 

[1]. Nicolay N, Lévy-Bruhl D, Fonteneau L, et al. Vaccination : perceptions et attitudes In: Gautier A, Jauffret-Roustide M,Jestin C, eds. Enquête Nicolle 2006 Connaissances, attitudes et comportements face au risque infectieux. Saint-Denis: Inpes, 2006

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