La Droite socialiste

Peut-on parler d’une Droite socialiste ? Les valeurs classiques de la Droite et de la Gauche peuvent servir de boussole et permettre de répondre par l’affirmative. Non seulement il existe une Droite socialiste, mais il convient de reconnaître qu’elle a exercé une position dominante de plus en plus marquée durant le quinquennat de François Hollande.

Force est de constater que depuis quelques années, il existe trois Droites : l’extrême Droite, la Droite classique et la Droite socialiste. Cette dernière est sans conteste la plus étrange des Droites, refusant de se dire de Droite et pourtant clairement de Droite. Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner les valeurs traditionnelles de la Droite et de la Gauche, puis d’utiliser cette boussole sur la majorité gouvernementale socialiste qui a régné depuis l’élection du Président François Hollande, surtout depuis l’arrivée de Manuel Valls au poste de Premier Ministre.


Rappelons donc ce que sont les valeurs de Droite et de Gauche

La Droite apprécie l’ordre, la réussite financière, la tradition. Elle aime s’en remettre à des chefs. Elle cultive une ferveur nationale mélangeant un attachement territorial à la patrie et un sens de la supériorité du groupe national vis-à-vis des autres.


Pour sa part, la Gauche donne priorité à la justice et à l’égalité. Elle n’a pas pour boussole la tradition mais l’adaptation à l’évolution des mœurs. Plutôt qu’au génie d’un chef, elle préfère la décision collective. Elle cultive la fraternité à l’autre, quel qu’il soit.


La Droite a un préjugé plutôt positif envers ceux qui ont du pouvoir, qu’il s’agisse de pouvoir économique ou d’autorité, tandis que la Gauche penche vers l’aide à apporter aux mal lotis et aux délaissés.


Telles sont les valeurs et les inclinaisons largement reconnues de l’un et l’autre bord. Au regard de ces valeurs, comment considérer la politique menées par les socialistes au pouvoir depuis 2012 ? Le quinquennat s’achevant, de quel côté ont penché le Président François Hollande, les Premiers Ministres Manuel Valls et Bernard Cazeneuve, et le dirigeant du Parti Socialiste, Jean-Christophe Cambadélis ?


La Loi Travail : de Droite ou de Gauche ?


Le dernier acte politique marquant de ce gouvernement est sans conteste la Loi Travail. Celle-ci contient quelques avancées favorables aux salariés mais repose sur une philosophie générale plutôt en faveur du patronat. Jusqu’à présent, un accord au niveau de tout un secteur d’activité – un accord de « branche » – valait pour tout ce secteur. L’article 2 de la loi prévoit désormais qu’un accord d’entreprise pourra l’emporter. Il s’agit donc d’une mesure qui tourne le dos à la décision collective, valeur de Gauche. De plus, connaissant les réalités de la vie des entreprises et la faiblesse de l’organisation collective des salariés dans une grande part des entreprises, la volonté du patron va forcément peser beaucoup plus que celle de ses employés. Il s’agit donc d’une règle en faveur de celui qui a la puissance économique, au détriment des faibles et des mal lotis. Cette action politique est donc plutôt de Droite.


Le gouvernement la justifie en assurant que cette flexibilité apportera plus de compétitivité, donc plus d’emploi, donc serait favorable aux mal lotis, en particulier aux chômeurs, ce qui est un argument de Gauche. Toutefois, tout le monde voit que, même si cette hypothèse se vérifiait, cela se ferait en augmentant la précarité et le rapport d’autorité entre patrons et employés. Il faut donc voir une telle décision comme un acte de Droite. Si nous prenons, dans cette même loi, les changements apportés à la Médecine du Travail, on s’aperçoit que tout est fait pour troubler le principe d’indépendance du médecin du travail et pour le rapprocher du pouvoir du dirigeant, acte de Droite là encore.


Il faut aussi souligner la façon dont la loi a été adoptée : pour contourner les aléas d’une décision parlementaire collective, le gouvernement a préféré casser la dynamique parlementaire et montrer son autorité. Valorisation de la volonté des chefs au détriment de la discussion collective : encore une valeur de Droite dans le comportement gouvernemental, le Premier Ministre Manuel Valls n’hésitant pas à adopter une posture martiale et virile.
De même, l’attitude face aux importantes manifestations contre cette loi a été révélatrice : au lieu de reconnaître l’importance de la mobilisation, qui comptait parfois plusieurs centaines de milliers de personnes, le Premier Ministre a focalisé l’attention sur les atteintes à l’ordre causées par quelques centaines de casseurs. Il a même tenté d’interdire les manifestations. L’ordre l’emportait dans son esprit sur l’expression collective : voilà une attitude de Droite et même d’une Droite très à Droite car la Droite modérée ne souhaite pas porter atteinte à cette liberté fondamentale qu’est la liberté de manifester et de s’exprimer.

La loi sur la sécurité et l’état d’urgence : droite ou gauche ?

Si nous remontons le temps et nous trouvons les lois sur la sécurité et l’état d’urgence. Il est clair pour tous que nous sommes confrontés à un très sérieux problème de terrorisme sectaire.


Deux attitudes sont possibles : d’un côté réagir à la menace en traquant les terroristes, de l’autre affaiblir la menace en modifiant le terreau sociétal qui nourrit le terrorisme et le suscite. Ces deux attitudes sont complémentaires si on les structure correctement. Mais elles peuvent aussi se ruiner l’une l’autre dans certaines conditions.


La première, la traque de la menace terroriste, vise à surveiller, à identifier et à neutraliser l’activité terroriste existante. Les comportements montrant une certaine radicalisation violente sont des signes pivots : comportements contre l’art de décider démocratiquement, contre l’égalité entre hommes et femmes, contre les autres croyances, comportements sectaires, hyper-normatifs, dépréciant les autres, comportements de projection vers l’action : armes, organisation, etc. Sur le court-terme cette voie de la traque anti-terroriste est incontournable, mais elle ne traite en rien les causes profondes, le terreau à partir duquel germe le terrorisme.


La seconde, la modification du terreau sociétal propice au terrorisme, vise à atténuer les motivations qui peuvent pousser quelques esprits vers une dérive sectaire et une action violente, c’est-à-dire vers des formes de terrorismes. Ces motivations sont bien connues et évidentes : le sentiment d’absence de futur, les marques de racisme, les carences du système éducatif et de l’éducation parentale, le mal-logement, le chômage, la discrimination à l’embauche, le sentiment d’injustices diverses, la confusion sur les valeurs humaines, et une certaine frustration sexuelle masculine. Quand vous êtes jeunes, que vous avez la peau foncée, que vos parents ne roulent pas sur l’or, que vous avez loupé votre scolarité, que vous vous heurtez au mur de l’embauche, vous avez tout le temps pour ruminer et ressasser le ressentiment, la jalousie, la colère. Certains esprits, l’immense majorité, vont parvenir à faire leur chemin et à ne pas sombrer dans la haine. Quelques uns, parfois bien échauffés par des gourous, vont entrer dans une dérive sectaire.


Si on y réfléchit bien, une politique de lutte contre chacun de facteurs de rancœur est la seule politique possible qui va permettre de lutter à long terme contre le renouvellement perpétuel du terrorisme. Lorsqu’on combat une hydre dont les têtes coupées laissent sans cesse la place à de nouvelles têtes, il est certes utile d’envoyer des coupeurs de têtes qui vont contenir la bête, mais il est encore plus utile de cesser de nourrir le monstre pour qu’il n’ait plus la faculté de les régénérer. Cette stratégie du traitement de fond suppose une forte volonté intégratrice, une volonté à la fois générale et concrète. Certaines actions peuvent être faites rapidement, comme la remise d’un reçu lorsqu’un policier vient contrôler votre identité, d’autres sont à mettre en œuvre en continu sur le long terme, comme les questions de logement, d’accès au travail, d’éducation ou d’attitudes envers les femmes.


Un gouvernement de Gauche aura bien sûr à la fois une action de protection policière de tous, de lutte contre ces terroristes qui font l’apanage de l’inégalité, et une action sur le terreau social pour lutter contre les inégalités et les discriminations, pour l’éducation et la mixité sociale. Un gouvernement de Droite aura plutôt tendance à privilégier la première et à refuser la mixité sociale et la réductions des inégalités.


Or les gouvernements socialistes de Manuel Valls et de Bernard Cazeneuve ont tout misé sur la première voie en délaissant la seconde. Pire : ils ont même renié leurs engagements, attisant la rancœur. Où est l’engagement du candidat Hollande à donner un reçu lors d’un contrôle d’identité ? On sait pourtant que, à comportement égal, une personne d’apparence noire ou maghrébine est contrôlée dix ou quinze fois plus qu’une personne à peau blanche. Où est l’engagement à lutter contre les inégalités ? Le recours au CV anonyme a été délaissé ; la fiscalité n’a pas été modifiée pour redistribuer un peu la richesse. Au contraire, le résultat a été un accroissement des inégalités. De même la hausse considérable du chômage s’est poursuivie. Le gouvernement a même stigmatisé la communauté musulmane en continuant à suspecter l’islam en général plutôt que le comportement sectaire. Il stigmatise une communauté au lieu de dénoncer un type de comportement. Il s’est même pris d’une fièvre nationaliste avec le projet sur la déchéance de nationalité plutôt de tenir un discours de fraternité dans l’émancipation de tous.


La politique menée n’a donc pas été une politique de Gauche mais une politique très clairement de Droite. On pourrait même ajouter qu’elle a été une politique de Droite idiote, car une politique de Droite intelligente peut aussi comprendre que la lutte à long terme contre le terrorisme passe par un apaisement des tensions sociales et une action en faveur de l’intégration.


Le traité Canada-Europe et le traité transatlantique : droite ou gauche ?


Prenons un autre exemple, qui a été présent tout au long du mandat de François Hollande et a ressurgi régulièrement : les projets de traités de libre-échange entre Europe et Etats-Unis  (TTIP/TAFTA) et entre Europe et Canada (CETA).


Ces traités ont pour but d’aplanir les différences de réglementations en matière de normes sociales, de normes de protection de la santé, de politique énergétique et de normes environnementales. Après avoir raboté les droits de douane, ce qui s’est fait par le passé, ils visent à « déréglementer » ces autres domaines. Il faut aussi noter que ces projets se font sous le sceau du secret, en consultant les acteurs économiques (entreprises, regroupements d’entreprises, banques, assurances, cabinets de conseil, etc.). Les autres acteurs de la société tels que les administrations, les associations, les organisations non gouvernementales, les parlementaires et les citoyens, n’ont eu qu’une place marginale dans les négociations.


Il est logique de s’attendre à ce qu’un gouvernement de Droite apporte son soutien à cette politique très proche des acteurs économiques et financiers, tandis qu’un gouvernement de Gauche lancerait un ferme rappel à l’ordre pour exiger un participation plus démocratique à la négociation et exigerait qu’il n’y ait pas comme seul critère l’augmentation des richesses. Un gouvernement de Gauche exigerait aussi, bien sûr, que le but même de ces traités soit modifié : il ne s’agirait plus de dé-réglementer mais d’harmoniser des réglementations, parfois en en renforçant certaines, en matières sociales, sanitaire et environnementales par exemple. Ce serait une façon de lutter contre un avantage déloyal et de promouvoir la préservation des communs (une Terre habitable, des conditions de vie satisfaisantes, un accès correct aux soins, etc.)


Pendant quatre ans, le gouvernement de François Hollande et de Manuel Valls n’a fait qu’accompagner la négociation menée par la Commission Européenne sur le Traité Transatlantique. Le but et la façon de faire ne lui posait pas problème malgré les enjeux majeurs qui y étaient discutés et l’orientation ultra-libérale dominant la négociation. Lors d’une rencontre avec Barack Obama, François Hollande est même aller jusqu’à affirmer qu’aboutir vite à un accord n’était pas un problème. Ce n’est qu’en toute fin de mandat, après un revirement incohérent – mais bien venu – qu’il a affirmé qu’en l’état le traité TAFTA-TTIP ne pouvait pas être adopté. Il ne faisait d’ailleurs que suivre une déclaration du gouvernement allemand. Tout s’est passé comme s’il n’avait pas de conviction lui-même, pas de valeurs directrices, pas de principes politiques.


Au final, le TAFTA-TTIP a été voué à l’abandon. Toutefois, son petit frère, le traité CETA entre Europe et Canada, traité construit sur les mêmes bases, a été soutenu par le gouvernement français alors même qu’à lui seul il remet en question la souveraineté européenne et française en matière de légitimité à modifier ses règlements sociaux, sanitaires, énergétiques et environnementaux. La présence d’un mécanisme juridique d’arbitrage privé pour protéger des investisseurs vis-à-vis d’un changement de réglementation qui leur serait défavorable, est en soi un coup de boutoir anti-démocratique et un risque majeur.


Ce gouvernement socialiste a donc eu, très clairement, une politique de Droite libérale et une action anti-démocratique, anti-sociale, anti-sanitaire et anti-environnementale.


L’attitude conciliante vis-à-vis de la finance spéculative : droite ou gauche ?


Autre dossier, presque caricatural : la régulation financière.


Le projet politique du candidat Hollande et du Parti Socialiste comportait deux engagements clefs pour éviter les effets délétères d’une crise financière comme celle de 2008-2009 : la séparation des banques d’affaire et des banques de dépôts, et la taxe sur les transactions financières. Ces deux engagements étaient assez nettement de Gauche puisqu’ils avaient pour but de protéger les comptes en banque de tout un chacun vis-à-vis de la spéculation financière des grands investisseurs et des détenteurs de méga-fortunes.


On connaît le résultat. D’un côté, la France s’est dotée, sous l’action de François Hollande et de son ministre de l’économie de l’époque, Pierre Moscovici, d’une loi qui ne sépare en rien les activités de banque d’affaire et de banque de dépôt, de l’autre c’est même la France, et Pierre Moscovici, qui a enlisé le projet de taxation des transactions financières.


Les comptes bancaires des petits épargnants risquent donc, toujours, de faire les frais des folies financières des banques. La spéculation purement financière, dénué de sens économique, est toujours sans bride. Lorsqu’on sait que 90 % des ordres de transactions en bourse sont des transactions haute fréquence (THF), c’est-à-dire jouant des fluctuations micro-secondes des cours boursiers, on se dit qu’un tel jeu est économiquement absurde car la valeur d’une entreprise ne se modifie pas entre deux micro-secondes. Ces fluctuations n’ont qu’un sens spéculatif et n’ont aucune signification économique ; elles sont donc parasites. Une taxe, même extrêmement faible, de l’ordre du millième, serait un outil efficace pour que cette bulle informatico-spéculative se dégonfle et pour assainir les échanges boursiers en les ancrant dans la valeur économique réelle des entreprises. De plus le produit de cette taxe pourrait servir à des fins utiles pour éviter la faillite du système bancaire en cas de crash ou pour des actions d’intérêts collectif (éducation, environnement, investissements collectifs, etc.).


Le gouvernement socialiste de François Hollande, Manuel Valls et des ministres de l’économie Pierre Moscovici et Emmanuel Macron a donc poursuivi une politique de Droite, libérale, allant à l’encontre d’une politique de Gauche.


Le projet européen de ce gouvernement : Droite ou Gauche ?


Chacun peut se souvenir de l’engagement du candidat Hollande à une réorientation de la politique européenne, en intégrant une politique sociale et une lutte contre le dumping social. Force est de constater que le Président Hollande, après une timide tentative, s’est rapidement fondu dans le moule dominant.


Phénomène plus surprenant, il est presqu’invraisemblable de constater le désintérêt du gouvernement français pour la politique européenne et ses institutions. Aucune vision n’a semblé l’animer. L’exemple le plus flagrant fut l’attitude très conciliante lors de la constitution de la Commission Junker, après les élections européennes de 2014.


Comment a-t-on pu accepter que le Président de la Commission soit Jean-Claude Juncker, ancien Premier Ministre du Luxembourg, ancien ministre de l’économie de ce un pays connu pour être un paradis fiscal, où l’opacité financière a régné en maître, où les grandes multinationales ont pu bénéficier de fiscalités taillées sur mesure et totalement déloyales à l’égard des autres pays ? On a mis à la tête de la commission l’exemple à ne pas suivre, l’exemple de ce qui a torpillé l’Europe, l’exemple de la finance secrète et délétère.
Comment a-t-on pu accepté que Valdis Dombrovskis soit chargé de l’Euro et du Dialogue social alors que cet ancien Premier Ministre de la Lettonie est connu pour son libéralisme intransigeant et dogmatique et son mépris pour la protection sociale ?
Comment a-t-on pu accepter de Pierre Moscovici, si peu convaincant dans son action de ministre de l’Economie en France, reçoive les Affaires économiques et financières ?
Comment a-t-on pu accepter que Miguel Elias Cańete reçoive l’Action pour le climat et l’Energie, alors qu’il était auparavant impliqué dans le secteur pétrolier ?
Cerise sur le gâteau, comment a-t-on pu accepter que l’Education, la Culture, la Jeunesse et le Sport soit pris en charge par Tibor Navracsics, ancien numéro 2 du parti d’extrême-Droite hongroise Fidesz, au pouvoir en Hongrie, alors que la dérive anti-démocratique et xénophobe du Président de la Hongrie, Viktor Orban, est bien connu et pose un problème aigu à l’Europe ?


En somme, notre gouvernement a accepté une Commission européenne gangrénée par la finance folle et oublieuses des principes démocratiques, comme si ne comptaient que la puissance financière et l’autorité des chefs, valeurs de Droite.


Le projet de loi sur la déchéance de nationalité : gauche, droite ou extrême-droite ?


Quelques mois plus tôt, nous avons eu cet autre temps fort de la vie politique que fut le projet de réforme sur la déchéance de nationalité. On sait que l’idée vient de l’extrême-Droite. Elle est assez typique d’un état d’esprit de Droite ancré dans le culte de la nation. Le terroriste, au lieu d’être simplement jugé et condamné pour son crime, se voit aussi symboliquement expulsé du groupe comme si ce groupe avait besoin de se « purifier » et comme s’il ne pouvait pas reconnaître qu’une personne dotée de sa nationalité ait pu commettre un acte abominable. C’est une psychologie du déni.
Le Président et le Premier Ministre reconnaissaient à ce projet de loi une valeur de symbole. Ils étaient conscients que la déchéance de nationalité n’aurait aucune efficacité pour prévenir les crimes terroristes. Une valeur nationaliste, de Droite, était donc pleinement assumée.


Concernant cet étrange état d’esprit qui mythifie l’identité nationale, on peut se souvenir aussi de cette déclaration de Manuel Valls, alors Ministre de l’Intérieur, contre les Roms : « les Roms ont vocation à rester en Roumanie ou à y retourner. (…) [Ils ont des] modes de vie extrêmement différents des nôtres ». Visiblement, Manuel Valls faisait semblant d’ignorer qui sont les Roms : un groupe qui partage une langue, le romani. Il feignait d’ignorer deux vérités essentielles. Premièrement, une bonne partie des Roms séjournant en France sont français. Certains sont mêmes sur notre sol depuis le XVe siècle. Pourquoi renvoyer en Roumanie des Français ? Il est absurde et idiot de confondre ces Roms avec les Roumains, habitant en Roumanie. Deuxièmement, la plupart des Roms de France sont sédentaires, salariés et intégrés. Pourquoi dire qu’ils ont des modes de vie différents des nôtres quand une majorité d’entre eux a les exactement les mêmes modes de vie que nous ? L’attitude de Manuel Valls est révélatrice : il fait semblant d’ignorer, il fantasme, il fabule, il ethnicise, il rejette et il accuse, en se trompant de cible. Il a préfèré dresser la population contre une partie d’entre elle, fantasmée, en faisant croire qu’elle est d’une autre nation, plutôt que d’aborder les vrais problèmes de délinquance liée au nomadisme et à la pauvreté, qui ne sont pas réservés aux Roms mais à toute une frange repoussée à la marge sociale. Il ne s’agit pas d’une pensée de Gauche mais d’une doctrine de Droite et même d’extrême-Droite, qui, historiquement, a conduit à l’extermination d’un million de Roms pendant la seconde guerre mondiale. Veut-on vraiment attiser de vieilles cendres délétères ? Désigner un bouc-émissaire est toujours facile et repose sur une pensée à la fois simpliste et hargneuse. Traiter les vrais problèmes de délinquance est autrement plus ardu et exige patience, intelligence et connaissance du terrain.


Finir le portrait


Bien sûr, porter un jugement correct oblige à instruire à charge et à décharge. Un bon portrait n’est pas une caricature. Le mariage pour tous, porté par la Garde des Sceaux Christiane Taubira a été un geste assez caractéristique d’une politique de Gauche, qui privilégie l’adaptation à l’évolution des mœurs plutôt que le respect des traditions. Encore faut-il ajouter que Christiane Taubira, révulsée par le projet de loi sur la déchéance de nationalité, a préféré quitter le gouvernement par la suite. Bien sûr, il y eut aussi une loi sur la consommation, permettant l’action de groupe collective et luttant contre l’obsolescence programmée, mais le ministre Benoît Hamon a été ensuite écarté du gouvernement. Ces deux lois ont seulement donné un peu de rose aux joues d’un visage politique de Droite.


Quel a été l’effet des gouvernements socialistes depuis 2012 sur les principales questions qui intéressent les Français ? Un échec sur le chômage, qui s’est encore accru. Aucun résultat sur le mal-logement. Une population pauvre plus importante (alors que la richesse a augmenté). Des inégalités qui se creusent. Une culture nationaliste de plus en plus présente, y compris au gouvernement. Une politique fiscale qui s’est faite au détriment des plus faibles en accroissant la TVA, que tout le monde paie. Une politique envers les entreprises qui a continuer à engluer les petites et moyennes entreprises dans une complexité bureaucratique ingérable, tandis que les plus grandes contournaient le fisc et versaient des dividendes à deux chiffres à leurs actionnaires. Une politique envers l’administration et les services publiques qui a chaussé la politique de Nouvelle Gestion Publique du gouvernement François Fillon, consistant à gérer par l’intermédiaire de tableaux d’indicateurs aussi inhumains que déconnectés du réels, oubliant à la fois les usagers et les agents de terrain.


De même, concernant cette valeur typique de la Gauche qu’est le souci du collectif et de la participation démocratique aux décisions, quelle a été le visage de ce quinquennat ? Nous n’avons vu aucun référendum, comme si nos gouvernants se méfiaient des citoyens. De même, les gouvernants semblent avoir été totalement sourds aux messages envoyés par les électeurs aux élections municipales, régionales et européennes. Le dos tourné aux citoyens est plus manifeste encore lorsqu’on regarde l’attitude du gouvernement envers les socialistes de Gauche ou ceux qui se sentaient tenus de respecter leurs engagements : ils ont été décriés et maltraités. Ces « frondeurs », qu’on devraient plus proprement appeler les « légitimistes » ou les « fidèles » parce qu’ils n’oublient pas que leur légitimité vient de leurs engagements de candidats et qu’ils doivent leur être fidèles, n’ont été ni entendus ni respectés, comme si le jeu démocratique embarrassait les gouvernants. Pourtant, leurs arguments étaient parfaitement cohérent avec le courant classique d’une socialisme de Gauche.


Que sont devenus les 60 engagements solennels du candidat François Hollande ? Que sont devenus les propositions du Parti Socialiste pour les élections de 2012, signées par le candidat et par les parlementaires socialistes ? Ils sont passés en grande partie à la trappe, renforçant le discrédit de la parole politique. Les électeurs de François Hollande et des députés socialistes ont voté en 2012 pour une politique de Gauche ; ils ont eu droit à une politique bien différente. Comment s’étonner de leurs sentiments d’attente, puis de trouble, et enfin de colère ou de désabusement ? La défiance des citoyens n’a jamais été aussi forte. Elle s’est nourrie de la malhonnêteté de ces socialistes qui se sont présentés avec des engagements de Gauche et ont exercé une politique de Droite. Un de mes proches me disait : « Ce sont des social-traîtres. »


Tourner la page de la Droite socialiste ?


Les choses méritent d’être nommées par leurs noms. Il y a une Droite socialiste. Bien sûr, elle déteste cette appellation qui la met devant ses hypocrisies et ses inconséquences. Mais, pour les électeurs, cette appellation jette un peu de clarté. Elle montre cette Droite socialiste comme un des courants du Parti socialiste et non comme son unique référence, car au fond il existe aujourd’hui trois courants socialistes : cette Droite socialiste qui ne dit pas son nom, une Gauche socialiste classique conforme à l’histoire socialiste, et un ventre mou d’hommes et de femmes qui privilégient leur carrière et suivent donc le courant dominant, quel qu’il soit.


La page est en train de se tourner. Il aura fallu que le Président François Hollande reste durablement dans des abysses d’impopularité pour qu’il entende enfin le message de son électorat et ne soit pas candidat. La primaire organisée par le Parti Socialiste, comme il fallait s’y attendre, a exprimé un désaveu pour la Droite socialiste, Manuel Valls obtenant 41 %. Devant de tels chiffres, il est au fond étonnant que voir cette Droite socialiste obtenir un si haut score, ce qu’elle n’avait jamais atteint par le passé. Encore conviendrait-il d’intégrer que des électeurs habituels de la Gauche ont refusé de participer à un scrutin organisé par un Parti qu’ils perçoivent comme les ayant trahis.


Face à cette situation, les représentants de la Droite socialiste sont à un carrefour. Certains, s’estimant d’abord socialistes, soutiennent le candidat du Parti Socialiste même s’il n’est pas celui de leur courant. D’autres, nombreux, s’estiment d’abord de Droite, ce qui les conduit à soutenir un candidat concurrent, Emmanuel Macron. Ils se placent de facto hors du Parti Socialiste. Au passage, alors que pendant des années ils ont vitupérés contre les socialistes de Gauche qui s’opposaient à certaines réformes, stigmatisant leur déloyauté, ils font preuve aujourd’hui d’une déloyauté bien plus ouverte et agressive. Toutefois, il y a de leur part une réelle cohérence à soutenir Emmanuel Macron, le véritable héritier du quinquennat Hollande, dont il a été le secrétaire général adjoint à l’Élysée, chargé des questions économiques et européennes, puis le Ministre de l’Économie. A ce titre, sans doute a-t-il été l’un des principaux inspirateurs du quinquennat qui s’achève. S’il venait à l’emporter, le paradoxe serait total : alors que les Français, d’après toutes les enquêtes, aspirent à un changement profond, ils auraient choisi la continuité ; alors que les Français aspirent à un rapport à l’argent plus sain, ils auraient choisi un représentant de la finance opaque ; alors que les Français aspirent à une Europe plus démocratique, ils auraient choisi un adepte de la technocratie. Mais, à l’heure où ces lignes sont écrites, le scrutin n’a pas encore eu lieu. Les jeux ne sont pas faits. Beaucoup d’électeurs sont peu sûrs de leur choix.

Rendez-vous le 23 avril.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.