La folle histoire du menu sans viande dans les cantines scolaires lyonnaises

La décision du maire écologiste de Lyon, Grégory Doucet, d'instaurer un "menu unique sans viande" dans les cantines scolaires, dès la rentrée des vacances de février, a mis le feu au poudre ...

 © Jérôme Henriques © Jérôme Henriques

Une mesure temporaire ...

La mesure se voulait pourtant pragmatique. Dans le contexte épidémique actuel, il s'agissait "d'accélérer le service" afin de mieux se plier aux exigences du nouveau protocole sanitaire contre le Covid-19. Une mesure d'ordre technique donc, pour compenser la réduction de l'accueil d'enfants et tenant compte du fait que les repas sans viande sont ceux qui conviennent au plus grand nombre (intolérances, allergies, religion, choix éthico-culturels).

... et qui n'a rien d'extraordinaire

Pas de viande mais ... du poisson et des oeufs. La première journée de l'application de la mesure, les élèves ont ainsi pu découvrir dans leur assiette une salade de haricots verts bio, du merlu sauce ciboulette, du chou vert et des pommes de terre, ainsi que de la crème anglaise et une compote. Bien loin du menu végan donc, même pas végétarien ... juste, pesco-végétarien.

Levée de boucliers à droite

Il n'en aura pas fallu plus pour que la droite monte au créneau. "Mesure idéologique", "proprement inadmissible" s'emportent ainsi les représentants LR locaux Etienne Blanc et Béatrice de Montille ; une "tentation totalitaire d'un courant de pensée qui veut imposer ses options à tous par la contrainte" s'insurge quant à lui Bruno Retailleau (président du groupe LR au Sénat). Quant à l'ancien maire de Lyon, Gérard Collomb, il a rejoint lundi dernier la manifestation des agriculteurs en colère.

Une mesure pourtant déjà appliquée l'an dernier ... à Lyon

Ce dernier semble pourtant avoir la mémoire courte. Alors qu'il était maire de Lyon, Gérard Collomb avait en effet pris la même décision lors de la première vague épidémique ("un "repas chaud, menu unique sans viande"), et pour les mêmes raisons pragmatiques. Appliquée une première fois pour les enfants de soignants dans les cantines de la ville, la mesure avait ensuite été réitérée à la réouverture des cantines scolaires, entre mai et juillet 2020.

Les ministres s'en mêlent

Rapidement, la polémique prend une ampleur nationale. Avec en pointe, les ministres Julien Denormandie (agriculture) et Gérald Darmanin (intérieur). Le premier, s'inquiétant pour la santé des enfants ("donnons leur ce dont ils ont besoin, la viande en fait partie"), qualifie la mesure de "honte" et annonce qu'il saisit la préfecture du Rhône. Quant au second, il fustige la "politique moraliste et élitiste des Verts" et évoque les classes populaires, qui "n’ont souvent que la cantine pour manger de la viande".

La viande et la santé

Examinons ces éléments. Les régimes sans viande sont-ils dangereux pour la santé ? L'écrasante majorité des études tendent à prouver le contraire : maladies cardiovasculaires, cancers (du côlon notamment), diabète de type 2, problèmes rénaux et mêmes neurologiques (Alzeihmer). Principal ennemi désigné, la viande rouge (classé cancérogène probable par l'OMS en 2015), mais de manière plus générale, l'ensemble des produits d'élevage (qui est intensif à plus de 80 % en France). Et s'agissant de la viande des cantines ...

La viande et la santé des enfants

Les enfants sont-ils en manque de viande ? Principale étude sur le sujet, l'étude INCA3 de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation (Anses), stipule au contraire que les enfants jusqu'à 10 ans consomment en moyenne entre 200 et 400% des apports nutritionnels conseillés en protéines animales (lesquels sont déjà, par sécurité, supérieurs aux besoins).

La viande et les classes défavorisées

Qu'en est-il des classes défavorisées ? Ce sont elles, justement, qui consomment le plus de viande. Un point que le ministère de l'agriculture reconnaît lui même : "la consommation de viande, jadis réservée aux catégories favorisées, est désormais plus importante dans le bas de l'échelle sociale." (étude de 2013). Plus récemment, une étude de l'Anses (2017), indique que "la proportion de viande augmente dans les catégories qui ont arrêté l'école au niveau primaire et collège"
 
Un produit en perte de vitesse

Selon une étude du Crédoc (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie), la consommation de viande a baissé de 12 % en dix ans. Une tendance qui s'expliquerait par le prix (qui a augmenté ces dernières années plus vite que l’inflation), les inquiétudes pour la santé, la sensibilisation à l’environnement et au bien-être animal.

L'impact sur l'environnement 

Selon la FAO (organe de l'ONU dédié à l'alimentation et l'agriculture), l'élevage est responsable de 15% des émissions de gaz à effet de serre (soit plus que les transports). Elle estime que 75 % des terres agricoles mondiales lui sont dédiées (pâturage, fourrage) et qu'il contribue fortement à la déforestation (91 % des terres grignotées sur la forêt amazonienne par exemple). Très consommatrice en eau et céréales, la production de viande est également très polluante pour les eaux (nitrates, phosphores, antibiotiques ..., cf en Bretagne).

Le bien-être animal

Idem en ce qui concerne le bien-être animal. Révélations, prise de conscience ... les gens supportent de moins en moins le tort causé aux animaux. Et en terme de souffrance animale, que dire des pratiques d'élevage ? Elevage hors sol, contention, "claquage" des plus faibles, mutilations à vif, inséminations artificielles à répétition, portées surnuméraires, privation maternelle, sélection génétique, animaux incapables de se mouvoir ou de mettre bas naturellement ... Des êtres sentients transformés en machines à produire ... 

Pandémies

VIH, SRAS, H1N1, Ebola, Mers-Cov ... et aujourd'hui Covid-19, la grande majorité des pandémies virales de ces dernières années sont des zoonoses, c'est à dire transmises à l'humain par l'animal. En cause, la densité et mobilité des populations humaines d'une part, mais aussi la déforestation (qui conduit rapprocher les zones habitées des animaux sauvages) et l'élevage intensif (qui réunit toutes les conditions -affaiblissement, stress, confinement des animaux - pour l'émergence et la propagation de nouveaux virus).

La "sécurité alimentaire" de la France

Le plus cocasse dans tout ça, c'est que la France entend aujourd'hui tout miser sur les protéines végétales. Ainsi peut-on lire sur le site du ministère de l'agriculture que notre pays fait le pari de "devenir leader dans ce domaine", que cela lui permettrait "de réduire sa dépendance envers les pays tiers" et qu'il faut "encourager les Français à augmenter leur consommation de protéines végétales, pour répondre aux nouvelles recommandations nutritionnelles".

Convention Citoyenne pour le climat et loi "Climat et résilience"

Rappelons par ailleurs que la Convention Citoyenne pour le climat (CCC), créée à l'initiative d'Emmanuel Macron, préconise "un choix végétarien quotidien dans les self-services à partir de 2022" et que le gouvernement, via sa loi Climat et résilience (issue des travaux de la CCC), instaure (sur la base d'un volontariat des collectivités locale) l'expérimentation de cette mesure dans les deux ans à venir.

Calculs politiques

Pourquoi tout ce raffut gouvernemental alors ? Pour calmer la colère des éleveurs (FNSEA/JA notamment), dont la stratégie de menaces/blocages/démonstration de force semble presque toujours payante ? Où pour faire feu de tout bois (après "l'islamo-gauchisme dans les universités"), à un an de l'élection présidentielle, en flattant la base électorale d'E. Macron (droite libérale), peu encline aux considérations écologistes et animalistes ?

Le maire de Lyon tente l'apaisement

Quoi qu'il en soit, l'incendie semble désormais difficile à éteindre. Le maire de Lyon a beau multiplier les sorties ("il ne s'agit pas d'une promotion du végétarisme", "nous allons offrir des protéines animales aux enfants chaque jour", "nous réintroduirons la viande dès que la situation sanitaire le permettra"), rien n'y fait. Les accusations "d'idéologie" (voire "de totalitarisme") écologiste persistent et la question continue de diviser.

Le monde d'après ?

Après les pressions politiques (opposition locale, ministres LREM) et les manifestations d'éleveurs (devant la mairie, la préfecture), voici maintenant qu'un groupe de parents d'élèves vient de déposer plainte en justice. Las ! difficile transition que celle vers "le monde d'après". Pendant que le monde brûle, certains réclament toujours des allumettes ...

 

Quelques liens/références

Gérald Darmanin pointe "l’idéologie scandaleuse" des Verts
Le ministre de l'agriculture saisit le préfet du Rhône
Menu sans viande : la polémique en 5 actes
Menu sans viande : une mesure déjà appliquée à Lyon l'an dernier

Viande et maladies cardiovasculaires
Cancérogénicité de la viande rouge et des viandes transformées
Lien entre viande rouge et diabète
Viande et maladie d'Alzeihmer

Alimentation : il faut faire passer la santé avant les lobbys
Les différences sociales en matière d'alimentation
Non, il n’est pas indispensable de manger de la viande pour être en bonne santé
Les repas sans viande à la cantine ne défavorisent pas les plus précaires

La consommation de viande en recul depuis 10 ans

Le prix de la viande a aigmenté ces dernières années plus vite que l'inflation, France Agrimer 2013

Pourquoi la viande est-elle si nocive pour la planète ?
Rapport du GIEC : les producteurs de viande inquiets
Peut-on sauver la forêt en continuant à manger de la viande ?
La hausse de la consommation mondiale de viande va “détruire l’environnement”, alertent des chercheurs

Une vie de cochon
L'enfer des poules pondeuses
Poulets de chair
Lapins

La croissance mondiale de l’élevage de bétail pourrait être un facteur de risques infectieux
« Il faut prendre en considération le rôle de la consommation de viande et l’élevage intensif dans ces nouvelles épidémies »
L’élevage intensif nous mène droit vers la prochaine pandémie
Quand l’homme favorise les épidémies

Stratégie nationale sur les protéines végétales

Projet de loi(devenu loi) "Climat et Résilience"

Les éleveurs manifestent contre le menu unique sans viande

Des parents d'élèves contestent la mesure en justice

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