En marche pour le Qatar : trois élus LREM à la rescousse de la Coupe du monde 2022

Aux lendemains du fiasco des championnats du monde d'athlétisme à Doha, une tribune de parlementaires LREM prend la défense du Qatar en tant qu'organisateur de grands événements sportifs. Avec des arguments d'une insigne faiblesse et en passant complètement à côté des problèmes soulevés.

Cela ressemble à une contre-offensive après les critiques dont le Qatar a fait l'objet à l'occasion des très controversés championnats du monde d'athlétisme disputés à Doha fin septembre.

Trois parlementaires LREM – les députés Bertrand Sorre et Julien Borowczyk, membres du groupe d'amitié France-Qatar de l'Assemblée, et l'ancien député Grégory Galbadon– ont signé une tribune publiée par le site du Point, appelant à « cesser les débats stériles » et à « laisser une chance au Qatar ».

Au motif d'une menace (pour l'heure fantasmagorique) de boycott de la Coupe du monde 2022 par l'équipe de France, ces trois mousquetaires ont pris le parti d'une défense de l'émirat gazier avec des arguments suffisamment sidérants pour mériter un examen détaillé.

Le président de la FIFA dévoile, le 2 décembre 2010, le nom du pays organisateur de la Coupe du monde 2022. © Qatar 2022 Le président de la FIFA dévoile, le 2 décembre 2010, le nom du pays organisateur de la Coupe du monde 2022. © Qatar 2022

 Magie climatique

  • « Dans le stade Khalifa cette semaine, des dispositifs de climatisation et de recyclage de l'air ont été mis en place afin de réduire la température lors des épreuves. »

Peut-être faut-il mettre sur le compte d'une technophilie béate l'incapacité à réaliser que la prouesse consistant à climatiser un stade ouvert, par des températures de 42°C, constitue avant tout une complète aberration écologique.

  • « La plupart des épreuves se déroulaient entre 16 h 30, au moment où la nuit tombe, jusqu'à 23 heures. »

Cool ? Pas vraiment. Plus de quarante degrés le jour, trente en moyenne la nuit, avec une humidité de 72% : des conditions pénibles pour les visiteurs, dangereuses pour les athlètes. Notre trio a vu « des sportifs motivés, excités, courageux et heureux de remporter leur trophée », pas les 28 abandons (sur 68 participantes) pour raisons médicales lors du marathon féminin (42°C ressentis), ni les hécatombes dans les autres épreuves d'endurance. Celles-ci ont toutes ont été disputées en nocturne dans des rues désertes.

  • « Alors que Doha est montrée du doigt, l'émir du Qatar a annoncé, en septembre (…) donner 100 millions de dollars pour aider les petits États insulaires et les États les moins avancés à lutter contre le changement climatique. »

Cette fois, les auteurs parviennent à faire totalement abstraction du fait que le Qatar est un pays dont : a) l'économie est fondée sur l'exploitation d'énergies fossiles ; b) la diplomatie repose sur la géopolitique par la communication. Des parlementaires français ne devraient pas tomber si facilement dans le panneau d'opérations mêlant greenwashing et charité environnementale.

  • « La durabilité est au cœur de la planification de la Coupe du monde 2022. L'un des huit stades est entièrement recyclable et démontable, une première pour un événement sportif majeur. D'autres stades sont construits à l'aide de composants modulaires, ce qui réduit la taille de la capacité après l'événement. »

Huit stades (aux dimensions exigées par la FIFA pour une Coupe du monde), dans un pays de 2,7 millions d'habitants (dont près de 90% de travailleurs immigrés) qui ne s'intéressent pas au sport, cela non plus n'a aucune rationalité, ni aucune durabilité. « Cela laisse au Qatar des installations propres à être utilisées après 2022 », osent les élus sans dire par qui, probablement mystifiés par le hochet de la « modularité ».

Mirages dans les tribunes

  • « Sébastien (sic) Coe, qui n'était pas aux manettes lors de l'attribution des Mondiaux en 2014 à Doha, a salué récemment, dans la presse internationale, l'organisation exemplaire des jeux et surtout les performances des sportifs du monde entier qui se sont battus et ont défié la nature pour apporter le meilleur d'eux-mêmes. »

Dans leur grande candeur, les trois marcheurs ne s'étonnent pas que le président de l'IAAF décerne un satisfecit à sa compétition majeure. Coe est allé jusqu'à dire que ces Mondiaux étaient « les meilleurs de l'histoire », affirmant sans rire qu'il fallait continuer à « amener l’athlétisme dans des régions du monde où les fans sont nombreux et passionnés ». De leur côté, les marcheurs n'ont pas perçu l'ironie de leur « défi à la nature ».

  • « Puis, comme une traînée de poudre, d'autres critiques ont fusé ces derniers jours contre le Qatar : peu de public aurait été présent dans les tribunes du stade Khalifa. »

Oubliez le conditionnel, messieurs. Malgré les chiffres officiels fantaisistes, malgré l'aménagement du stade, malgré l'invitation et la rémunération d'ouvriers pour assister aux épreuves, les affluences ont été embarrassantes pour un événement de cette importance.

  • « Le stade Khalifa n'était pas vide, mais n'était pas non plus rempli pendant toute la durée des épreuves. Et pour cause, les épreuves sont longues ; et il y avait près de 2 000 athlètes présents pour l'événement pour 49 épreuves. »

Le sens de cette argumentation nous est resté aussi nébuleux que sa syntaxe.

  • « Pourtant, et peu en parlent, beaucoup de fans du monde entier avaient fait eux le déplacement : des Britanniques, des Suisses, des Français, des Asiatiques, des Russes, des Africains et bien d'autres encore pour applaudir leurs sportifs. Le football est autrement plus populaire que l'athlétisme. Il n'y aura aucun risque de remplissage des stades. »

Au moins, on rit à cette dernière phrase, moment le plus juste de la plaidoirie. Mais les jurés ne vont pas retenir comme circonstance atténuante le fait que quelques spectateurs étrangers ont quand même effectué le déplacement. On mesurera l'attractivité touristique du Qatar en novembre 2022, mais pour l'heure, strictement rien n'augure d'une grande fête populaire.

Une Coupe du monde sur des charniers

  • « La Coupe du monde de football se tiendra bien à Doha du 21 novembre au 18 décembre 2022. Il y fera 20 degrés. »

Plutôt 25, si l'on n'arrondit pas à la dizaine inférieure, mais passons, car on a connu des Coupes du monde au Mexique en plein été. Encore faut-il rappeler que la FIFA a dû se résoudre en 2014, quatre ans après l'attribution du Mondial, à le déplacer à cette période plus clémente. Au prix d'un chaos mondial dans le calendrier de toutes les compétitions.

  • « Le Qatar a toujours entretenu de bonnes relations avec la France : beaucoup de ses dirigeants y sont francophones et le pays fait partie de l'Organisation internationale de la Francophonie. »

Interlude : l'ode au pays tellement ami qu'il adhère à la francophonie – de façon désintéressée évidemment.

  • « Le Qatar sait s'adapter en entendant les critiques et profitera de l'événement pour moderniser socialement le pays. »

Voici un argument maintes fois entendu quand des grandes compétitions ont été attribuées à des pays entretenant un rapport compliqué avec des droits de l'homme. On peine toutefois à distinguer les progrès accomplis en Chine (JO 2008), en Russie (Coupe du monde 2018) ou même au Brésil (JO 2016 et Coupe du monde 2014).

  • « L'Organisation internationale du travail est déjà présente à Doha, tout comme Amnesty International et Human Rights Watch. C'est ce qui a été fait notamment sur le droit des travailleurs, avec l'abandon de la kafala, ce système de parrainage ancestral. »

Non, cela n'a pas été fait, Amnesty International vient justement de le répéter dans un rapport : la kafala n'a toujours pas été réellement abolie et les droits des travailleurs sont encore massivement bafoués. Le Guardian a publié la semaine dernière une enquête estimant à plusieurs centaines chaque année les décès d'ouvriers dus aux températures extrêmes. HRW déplore l'opacité des autorités quant à ces décès.

Liquider le débat

  • « Concernant l'enquête pour corruption liée à l'attribution de la Coupe du monde, il faut laisser faire la justice, et s'il est un pays où la présomption d'innocence doit être défendue avec panache, c'est bien la France. »

(rires) L'issue juridique des enquêtes ouvertes, pour les championnats du monde d'athlétisme comme pour la Coupe du monde, est incertaine, mais les charges dont elles se sont emparées sont déjà accablantes du point de vue de l'éthique. Le Sunday Times a encore révélé, en mars dernier, que le Qatar avait versé 880 millions de dollars à la FIFA afin de décrocher le Mondial 2022 – et ce n'est qu'un volet de l'affaire.

  • « Depuis le début, le Qatar coopère avec l'investigation menée par Michaël Garcia en mettant à sa disposition l'ensemble des dossiers demandés. »

Parlons de Michael Garcia. L'ex-procureur américain a rendu fin 2014 un rapport sur les conditions d'attribution des Coupes du monde 2018 et 2022 que la FIFA a refusé de dévoiler pendant deux ans et demi, préférant publier une synthèse tellement édulcorée qu'elle a suscité la démission de Garcia. La tribune a donc cinq ans de retard.

  • « Il faut en finir au plus vite avec des débats stériles : on ne peut plus jouer avec le Golfe en tentant chaque jour des opérations de déstabilisation permanente qui pourront, si ces pays sont fragilisés, et l'on parle de l'ensemble de ces derniers, avoir des conséquences aussi majeures pour nous en termes d'économie, d'énergie que de sécurité. »

On passe aux armes de dissuasion massive pour clore le « débat stérile » et envoyer les trouble-fêtes « jouer » avec autre chose que les équilibres géopolitiques mondiaux et les intérêts de la France. Une manière d'admettre que les intérêts du sport ont toujours été accessoires dans cette affaire, alors que l'on croyait en débattre ici.

Une défaite pour tout le monde

  • « C'est aussi la première Coupe du monde organisée dans un pays arabe. »

À force de coller les éléments de langage dans le désordre, le texte galvaude son meilleur argument. Il est en effet temps qu'un pays arabe organise une Coupe du monde de football. Les cinq candidatures du Maroc n'ont pas été retenues, les autres pays ne s'y sont pas risqués. La Turquie, pays non arabe mais de culture musulmane, a vu ses quatre tentatives pour accueillir l'Euro échouer.

La question est de savoir quel représentant du monde arabe est le Qatar. Du point de vue du football et de la ferveur qu'il suscite, il n'est rien en regard des pays du Maghreb ou de l'Égypte. Il ne pèse qu'en tant que superpuissance financière de l'industrie du football, qui instrumentalise celui-ci au profit de ses intérêts d'État. Mais il pèse lourdement.

La polémique renvoie aussi à la cupidité des pouvoirs sportifs et au gigantisme de leurs grandes compétitions, de fait réservées aux pays les plus riches. Leurs coûts prohibitifs (pour des « retombées » très virtuelles) suscitant des réticences croissantes, la FIFA ou le CIO craignent moins que jamais de sacrifier leurs compétitions tout en se compromettant avec des régimes douteux.

En définitive, cette tribune des élus En Marche s'avère totalement contre-productive. Ils ne font que souligner l'évidence : l'attribution de la Coupe du monde 2022 est inexplicable, sinon par de très mauvaises raisons. C'est une erreur d'une telle ampleur qu'elle s'est d'abord retournée contre la FIFA, aujourd'hui contre le Qatar.

Sachant les piètres bénéfices d'image que les Mondiaux d'athlétisme ont rapportés à l'émirat, ses dirigeants peuvent craindre que la Coupe du monde, avec sa caisse de résonance mondiale, soit en réalité un très mauvais moment à passer.

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