Cosmos-sur-Avron - Chapitre 1

Une nouvelle policière et fantastique qui se déroule à Paris, rue d'Avron et boulevard Haussmann. A lire et à déguster à l'ombre, avec une boisson glacée. Chapitre 1 INTERDIT AUX MINEUR(E)S - EN EXCLUSIVITÉ POUR LES HABITANTS DU HAUT LIMOUSIN

 © Jérôme T. (de Bourganeuf) © Jérôme T. (de Bourganeuf)

Chapitre 1

Le déjeuner aux palourdes

 

Ce soir, j’ai décidé de ne pas me laisser abattre. « Veux-tu encore des palourdes ? lui demandé-je. C’est vraiment du tonnerre de Zeus ! »

Dans la petite salle du Cosmos de la rue d’Avron, elle ne moufte pas, regardant derrière moi le chromo bancal d’un oued ensoleillé, plaqué contre le mur blanc gris. Dehors, la pluie reprend, tiède ; la chaleur est étouffante. Averses et éclaircies se sont succédé toute la journée.

« Tu m’en veux toujours ? »

Dans son corsage de soie mordorée, sa fine bouche délicatement apprêtée, obstinément fermée, elle consent à me dévisager.

« Tu es incroyable, tu le sais, ça ? »

De sa main avec une bague en or, elle porte à ses lèvres son verre de vin blanc, buvant une si petite gorgée qu’on a du mal à en être certain.

« Écoute, Florence, la nuit, le quartier d’Avron est vraiment mal famé, là, on est en plein été, c’est la canicule de Paris, les esprits s’échauffent, les mains moites, et toute cette agitation sociale ou je ne sais trop quoi de la crise financière… tout ça a fait que j’ai dû partir seul dans la nuit pour livrer cent quatre-vingt douze tonnes de marchandises, en un seul voyage. (Sa bouchée de risotto passe difficilement ; manquant de s’étrangler, elle toussote, sa serviette de tissu beige masquant l’incident.) Pourquoi refuses-tu de me croire ? Avron est un lieu où, autrefois, oui, on faisait bouillir vivants les voleurs et les assassins. Tu crois peut-être que tout change comme ça, juste avec les années ? Eh non, consulte les archives du 20e arrondissement, tu y trouveras la preuve de mes propos.

— Quand il s’agit de te disculper, dit-elle, ton imagination ne connaît plus de limites. J’avais fini par l’oublier. (Au-dessus de mon assiette, je suspends le vol de la palourde transpercée par ma fourchette.)

— Me disculper : tes reproches, eux aussi, ne connaissent pas de limites.

— Ce ne sont pas des reproches. »

Là, c’est moi qui manque de m’étrangler. « Ah bon ! alors, c’est quoi ?

— De la déception.

— Grand Dieu, pour être déçu, il faut avoir au moins espéré ! Qu’est-ce que tu espérais de moi, Zakarias ? Tu me connais : je n’ai pas de parole ni de mémoire, je nage dans toutes les pièces d’eau, pourvu que je puisse y faire quelques brasses en paix, sans prendre la tasse plus souvent qu’à mon tour : la voilà, ma philosophie. »

Elle abandonne sur la nappe les restes d’un morceau de pain et croise les mains sous son menton. « Tu mens, tu ne fais que mentir, même à ceux et celles qui te sont le plus fidèle.

— Allons, Florence ! On n’est plus des gosses ! Ça suffit maintenant ! On travaille ensemble à la ZUC™[1] depuis bientôt dix ans ; pour la bonne cause de la ZUC™, j’ai supporté beaucoup de tes caprices, comme tu as dû te coltiner les miens, visiblement moins bien que je ne l’imaginais… (J’enfourne bruyamment trois palourdes d’affilée avant de reprendre :) Qu’est-ce que je t’ai promis ? Qu’est-ce que tu croyais ? (Elle garde le silence.) Qu’est-ce que tu voulais ? »

 J’attends ; rien ne venant, je reprends ma chasse aux palourdes, noyées dans le délicieux bouillon d’Ibrahim, tenancier et propriétaire du Cosmos. Je surprends ce dernier, derrière la caisse du comptoir, à nous observer ; il me lance un sourire entendu. Avec lui, je ne sais jamais jusqu’où peut aller son degré de sincérité ; peut-être éprouve-t-il le même sentiment à mon égard, mais lui, au moins, ne me fera pas la gueule devant un plat de palourdes pour une fadaise de participation à un voyage d’affaires. Ibrahim et moi montons tous deux en business class, mais pas sur le même siège, et notre vie privée ne vient pas interférer dans notre collaboration.

« C’est vrai ce que tu dis », fait Florence en se redressant sur sa chaise.

Je relève la tête. « Quoi ?

— Au fond, tu n’es qu’une grosse sardine plongée dans un bain d’huile, une sardine dont l’existence se résume à se retourner sur elle-même pour pouvoir partout profiter du moindre rayon de soleil.

— Du moindre ray… (Un rire nerveux me secoue les épaules. Nous avons eu une matinée difficile de négociations avec notre armateur grec qui revoit ses tarifs à la hausse.) Une sardi…Bon Dieu, Flo ! Je ne sais plus qui a l’imagination la plus débridée ! (Lueur d’amusement dans le regard, le visage de Florence se détend enfin.) Moi, Zakarias, une sardine à l’huile ! Eh ! » lancé-je à Ibrahim servant un client.

Il ne m’entend pas. La télévision grand format, coincée dans un angle, entre deux parois de verre, est branchée non stop sur une chaîne de raï. « Ibrahim ! » crié-je. Il se tourne vers nous. Je lui fais signe. Le temps qu’il nous rejoigne, mon fou rire a gagné Florence. De sa démarche de monarque des lieux, il s’approche de notre table et pose une main complice sur l’épaule de la jeune femme : « Qu’est-ce que vous tramez, là, tous les deux ! On dirait deux vieilles tantouzes en pleine scène de ménage ! » Dessous sa moustache, il sourit à pleines dents.

« Ah ! pas des tantouzes ! Non, une sardine, non, deux sardines à l’huile, hein ! je peux bien dire ça, Flo : deux sardines ! »

Elle approuve de la tête, sans cesser de rire, passant un doigt sous ses yeux brillants pour en essuyer les larmes.

Ibrahim secoue la tête, comme dépité par notre enthousiasme. « Merde, jamais je vous comprendrai vous deux ! Y a deux minutes, vous paraissiez prêts à vous mordre, et maintenant…

— Et maintenant… », reprené-je.

Il se marre à son tour. Nous sommes tous les trois sous le coup de hoquets de rire incontrôlés. Ibrahim, jetant un œil vers la casserole de palourdes encore fumante, nous interpelle d’une grosse voix indignée : « Comment ! Elles vous plaisent pas, mes palourdes, les meilleures de tout Paris ! vantées par les tour-opérateurs de la capitale ! (Il nous ressert d’office à la louche.) Et j’en crèverais de voir qu’un seul de ces mollusques ait bouilli en vain !

— Blanc ! » conclué-je. Les rires redoublent. Ibrahim m’adresse un vigoureux bras d’honneur et regagne majestueusement le comptoir. Les habitués du bar tournent à peine la tête dans notre direction. Nous aussi, à notre manière, appartenons à la grande famille bigarrée du Cosmos.

C’est dans la bonne humeur que nous finissons la bouteille de Pouilly-Fumé ; elle est issue de ma réserve personnelle, située dans une des nombreuses caves du Cosmos où je stocke une part de mon fret; Ibrahim descend régulièrement contrôler la température pour le vin et l’état des portes blindées en enfilade. Aux deux caves originelles en terre battue, en trois années de collaboration avec Ibrahim, j’ai bien dû en faire ajouter dix autres, bétonnées, avec système de ventilation et serrures électroniques. Le plus difficile a été de creuser un second accès indépendant à ces sous-sols.

Sous la table, quittant sa sandale, le pied nu de Florence cherche le contact. Je me dérobe, avant de le soumettre sur le carrelage. « C’est une invitation au duel ? »

Elle met ses yeux de velours et miaule, avec belle conviction : « Ce soir, aucun de nous deux ne va se laisser abattre. »

 

 ***

« Où tu vas ? demande-t-elle.

— Ouvrir la fenêtre. On étouffe. » L’air conditionné est en panne. Dehors, dans la nuit, c’est à peine mieux : comme un incendie couvant entre les immeubles, n’attendant qu’une étincelle pour embraser Paris. L’écho d’une musique rythmée remonte le début du boulevard Haussmann avec un cabriolet d’où fusent des rires féminins.

Je prends ma veste, laissée sur une chaise, et cherche dans les poches. Rien.

« Merde !

— Kess ki ya ?

— Je croyais que j’avais encore un cigarillo. » Je lui mens ; inutile de lui apprendre que j’ai oublié ma tablette de cachets ; ça va faire maintenant trois jours que j’ai arrêté mon traitement, une fois de plus. Je reviens m’allonger sur le lit dont je repousse les draps sens dessus dessous. Dans l’obscurité de notre chambre du Radisson Blu Ambassador, près de l’Opéra Garnier, on devine plus qu’on ne voit. Nos jambes nues se frôlent. J’entends sa respiration qui s’apaise, presque à l’unisson de la mienne. Je n’ai plus de courage pour me lever et me doucher. Le témoin lumineux rouge du grand écran plat de télévision, accroché au mur nous faisant face, sommeille comme un minuscule phare dans la nuit.

« Zak ?

— Mmnn ?

— Tu as trouvé ce que j’avais fait rajouter à la cargaison ?

— Je ne sais pas, Flo. Qu’est-ce que c’était ? demandé-je, tout en me disant que des nuits comme celle-ci devenaient trop rares.

— Des petites boîtes, remplies de trucs en plastique, qui ne servent qu’une fois.

— C’est pour des gosses, des jouets ? Tu sais pourtant qu’il n’y a aucun enfant là-bas.

— Non, pas pour les enfants, ou alors pour ceux qui veulent grandir plus vite. Maintenant on les parfume, on y ajoute toutes sortes d’aspérités pour un effet maximal.

— Désolé, je vois pas.

— En tout cas, j’espère que tu t’en es servi avec celle qui se fait appeler Aphrodite.

— Bon, Flo, où veux-tu en venir ? Crache le morceau : je rends les armes.

— C’est ce machin que les mecs enfilent sur leur queue quand on ne sait plus trop bien à qui on va avoir affaire.

— Putain, quand même, Flo ! Tu réalises de qui on parle ?

— C’est le mot queue que tu juges déplacé ? C’est vrai qu’elle passait certainement mieux dans la bouche d’Aphrodite.

— Comment te représentes-tu la scène ? dis-je avec énervement. Tu me vois déballer ce truc ! et l’installer devant Aphrodite ? Devant Aphrodite !

— Et alors ? C’est bien une femme ? Elle a bien un corps de femme, non ?

— Là n’est pas la question. Aphrodite plane bien au-dessus de ce genre de problème. Elle est à l’abri de toute maladie, ce serait comme… comme un non-sens !

— Tu t’en es persuadé ?

— Qu’est-ce que tu veux, Flo ? Me flanquer les jetons ?

— Non, je pense aussi à moi. Je n’ai pas envie de me choper à cause d’elle une M.S.T. ou pire encore. (Un instant, je pense rallumer, la forcer à se lever et la pousser dans la baignoire pour lui passer un savon à l’eau froide. Trop compliqué. Trop fatiguant.)

— Aphrodite ne peut rien attraper ; c’est par nature impossible.

— Tu ne crois quand même pas que tu es le seul type qui couche avec elle ? ironise-t-elle.

— Ah ! pas du tout. Je ne suis qu’une distraction de plus, comme l’avant, non, comme l’arrière-garde de la cargaison.

— Mmmm ! susurre-t-elle, la grosse gourmande que voilà ! Et toi, la belle petite cerise acidulée à croquer, trônant au sommet de l’énorme gâteau crémeux au chocolat qui vient d’être livré par le grand pâtissier parisien.

— Si on voulait être méchant, on pourrait le dire comme ça. (Si elle s’obstine, elle va y avoir droit à sa douche glacée.)

— Réfléchis un peu : de tous les mecs qui défilent — et vu son statut, ils doivent s’affoler au portillon —, ce serait étonnant que tous soient clean. Ton Aphrodite pourrait même être contaminée sans le savoir et le refiler à ses amants de service.

— Comme Zakarias le corniaud.

— Qui a parlé de corniaud ?

— Personne, mais tu y penses tellement fort. (Je prends l’oreiller pour le disposer au mieux.) Ton appréciation de la situation est vraiment insultante. Et tout ça parce que je ne t’ai pas emmenée là-bas. Et moi qui pensais que tu devenais jalouse ! Qu’est-ce que tu crois : que la traversée, c’est du velours avec des franges et des douceurs à chaque nouvelle borne kilométrique, que les fauteuils sont super larges et rembourrés de duvet d’oie, que l’accueil est royal, avec trompettes, oyez ! et tocsin, baisez ! qu’on n’a vraiment rien d’autre à foutre là-bas que de s’effrayer avec le cul d’Aphrodite ? Merde ! ils vérifient absolument tout, y compris les emballages et les notices, dans toutes les langues ! Pendant des heures, à la loupe s’il le faut ! Ça doit les distraire ! Dès le moindre petit défaut, avec un grand sourire, ils déplorent de ne pouvoir accepter la marchandise. Une rayure de deux centimètres, à peine visible sur le pare-chocs du 4x4 Audi laqué bleu roi à leur demande : j’ai dû repartir avec.

— Tu le revendras ici.

— Bien sûr, mais pas au même prix ; le coût du trajet aller et retour pour un véhicule de deux tonnes et demi se chiffre en milliers d’euros. Je perds de l’argent, c’est automatique.

— Unitairement, mais tu te rattrapes sur le reste. En tant que responsable financière de la ZUC™, je suis bien placée pour en juger. En moyenne, sur l’année, notre marge bénéficiaire avec eux frôle les 20%.

— Tu es bien placée pour tout savoir, hein ? (J’essaye de conserver mon calme.) Alors pourquoi coucher avec moi sans capote ?

— Une erreur, soupire-t-elle. Tu m’as fait boire, il faisait chaud : je me suis laissé emporter.

— Tu t’es laissé emporter ! La prochaine fois, tu nous sortiras la même connerie ?

— Avec ou sans capote, oublie la prochaine fois. Ton parti pris et tes justifications à la petite semaine sont insupportables. (J’aperçois dans la pénombre les contours de sa silhouette allongée, et je me surprends à penser qu’elles ne valent pas cette discussion aigre-douce qui vire au règlement de compte.) Tu vois, Zak, ça faisait bien un an qu’on n’avait pas passé une nuit ensemble ; je la regrette déjà ; j’espère juste que je n’ai rien à cause de tes sauteries.

— C’est une vraie déesse, m’exclamé-je, bon Dieu ! Tu saisis ?

— Cesse donc ! À ta place, j’irais consulter. Moi, j’y vais le plus tôt possible.

— Je rêve ! C’est un pur délire ! Parler de MST au sujet d’Aphrodite ! Ça dépasse l’entendement !

— On verra bien. Et il y a MST et MST. Tu as pensé au sida ? »

Le talent de Florence pour déstabiliser ses interlocuteurs est indéniable. L’inquiétude me gagne, particulièrement sur un point : si Aphrodite souffre de quelque chose, n’importe quoi qui ait des conséquences médicales, comment pourra-t-elle déterminer le coupable ? Quand Florence se plaint qu’elle baise avec une palanquée, elle ne fait que donner crédit aux rumeurs sur Aphrodite. Les quelques collaborateurs qui m’ont suivi là-bas adorent colporter les ragots jusqu’ici, au sein même de la ZUC™. Pour Aphrodite, elle occuperait le plus clair de ses nuits à changer de partenaire masculin comme féminin, qu’il soit du cru ou étranger, comme moi. Mais qui résisterait à Aphrodite ? Quand on la découvre — ou qu’on la redécouvre (l’effet est identique) —, passé le premier moment de pâmoison devant sa beauté, on se surprend vite à donner suite à ses avances, avec un résultat bien au-delà de toute espérance. Alors se protéger ou pas devient soudain un vague concept hors de propos, hors de contexte : on entend profiter de cette occasion, on serait prêt à se faire arracher une dent plutôt que d’y renoncer.

« Indubitablement, Flo, tu as l’esprit mal tourné. Au prochain convoi, je t’emmène avec nous : tu comprendras mieux.

— Arrête avec tes histoires de convois dans les cieux. Ce n’est que du fret envoyé à l’autre bout du monde.

— Tu ne me crois pas quand je t’affirme que c’est dangereux. Tant pis pour toi. Je ne voulais pas que tu cours de risques inutiles.

— Est-ce que ça ne serait pas plutôt parce que je suis une femme et que cette Aphrodite a en horreur toute concurrence. Je remarque qu’aucune femme ne t’a jamais accompagné là-bas.

— Écoute-moi bien : avec Aphrodite, il n’est même pas question de rivalité ; c’est inutile : elle est la beauté incarnée.

— Oh, la, la ! très bien ! J’ai une envie folle de découvrir tout ça.

— Ta curiosité va être satisfaite. Le nouveau convoi de soixante voitures part dans cinq semaines ; tu seras du voyage. Pense aux capotes.

— Merci de te soucier ainsi de ma santé. Pour la couleur, tu as une préférence ? Rose, orange, rouge ou arc-en-ciel peut-être ? (Elle attend ma réplique, prête à me pousser à bout. Je fais un grand effort sur moi-même.)

— Et si maintenant, on dormait, qu’est-ce que tu dirais ? »

Elle attend un peu, avant de répondre. « Oui, ça me paraît raisonnable… D’autant que Vladimir atterrit demain midi, avec un nouveau catalogue d’armes. Il m’a parlé d’un lot de lance-roquettes anti-char, des Springer 9M123.

— Tu le revois toujours ?

— Ça m’arrive, oui.

— Et là, ça va arriver ?

— Il fait ça très bien, à la russe.

— Qu’est-ce que ça signifie ?

— Oh, non, tu n’es pas une femme : tu ne comprendrais pas… Bonne nuit, Zak, fait-elle en effleurant mon bras de la main. Je dois prendre des forces.

— Bonne nuit, Flo. »

Nous nous retournons chacun de notre côté. Et si Florence avait raison ? La question ne cessera de me harceler jusqu’au réveil. Quant aux palourdes, elles me pèsent désormais sur l’estomac ; je peste contre Ibrahim et sa cuisine qui a beaucoup de qualités, mais certainement pas de légèreté.

A suivre...

 

[1] Zakarias Unlimited Corporation

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