Chronique de Bourganeuf #4 - "La méprise"

Une chronique traîtresse concernant Armand T. (d’Ambazac) rapportée par Jérôme T. (de Bourganeuf) Chapitre 4 : « La méprise » ∗∗∗ INTERDIT AUX MINEUR(E)S — RÉSERVÉ AUX HABITANT(E)S DU HAUT-LIMOUZIN

La lune était pleine, suspendue comme un ballon attendant qu’on l’envoie d’un coup de pied dans l’espace glacé. Onze heures venait de sonner. Armand T (d’Ambazac) longeait le lac de Vassivière, en bordure de la petite commune d’Auphelle. Il soufflait comme un damné dans son harmonica. Les canards et les cygnes, habitants du lieu, maudissaient en silence la cacophonie nocturne. Même les moustiques, bruissant par nuages entiers en cet été torride au bord de ces berges marécageuses, fuyaient au passage du mélomane. Armand T. tentait — en vain — de ne pas trop se lamenter sur lui-même. Il souffrait. La nouvelle était tombée un peu plus tôt. Un SMS. Lapidaire. Assassin. Définitif : « Je t’aime + T trop con et même si ta 1 belle bite  L pue !!!!! »
Voilà la conclusion de deux mois de passion orageuse dans un deux-pièces cuisine, en dernier étage d’une maison du village de Lachaud. Corinne (du Bordeleix) changeait les draps mauves tous les deux jours, tachés de sueur, de sperme et de cyprine. Corinne était du type alpha fée du logis. Elle astiquait, aspirait, récurait et rinçait à grandes eaux à longueur de journée. Sinon, elle baisait en couinant comme une truie qu’on lapide, et Armand T. ahanait comme un porcelet qu’on égorge. Ils commandaient leurs repas sur Internet – pizzas géantes au chorizo, jus de fruits bio et pâtisseries à gogo. Le week-end, trois livraisons par jour, pour tenir le rythme. Quand elle partait travailler comme coiffeuse à Guéret, Armand T. se prélassait jusqu’à midi, puis il écrivait sur du papier quadrillé quelques textes abscons, supposés rendre compte d’une existence aventureuse au Tonkin, quand il était adjudant auxiliaire dans une tribu montagneuse alliée à l’envahisseur français.
Parfois, sa fille Samantha T. venait lui rendre visite, racontant ses journées au lycée agricole avant d’essayer de lui soutirer un ou deux billets. Samantha T. était une adolescente délurée, au fait des choses de la vie. Armand T., son père, avait toujours pris soin de lui enseigner l’essentiel et l’indispensable, et aussi un peu de superflu, pour la forme. Résultat : à dix-sept ans, elle errait de lycée en lycée, rackettant et trafiquant, profitant de ses nombreux atours pour embobiner les travailleurs sociaux et les personnels d’encadrement masculins, voire féminins.
Armand T., ôtant l’harmonica de sa bouche, s’assit sur un banc, pris d’un accès de désespoir. Il ressentait une grande colère face à une telle injustice. Certain que Corinne avait trouvé un autre souffre-douleur, il se promit de mener une enquête approfondie dans tout le Limousin, et même au-delà (s’il le fallait). Cette catin ne pourrait pas s’en tirer aussi facilement. Nul ne pouvait ici-bas le traiter ainsi. Il était connu et respecté, et en plus, médaillé — par deux fois ! — des mains de l’empereur du Limousin, Dédé 1er *. Elle allait voir ce qu’elle allait voir.
Un tintement signala la réception d’un nouveau message. Il baissa les yeux : « mon chéri  scuze moi  Je suis 1 vrai salope  Ce message étai pa pour toi  mais pour ce bâtard d Alfredo de Vallière  C toi keu jaime Armand T  Ta bite L est magnifique !!!!!  en + L 100 bon ++++ !!!!! a demain mon chéri »
Rasséréné, Armand T. pianota sur son smartphone : « Chère Corinne. Tu me rassures. Jamais – au grand jamais –  on ne m’avait adressé la parole de la sorte. Tu me plais toujours, mais en vérité, un peu moins qu’avant. » Il réfléchit avant de poursuivre : « Que veux-tu d’autre ? C’est la vie. Ici, on est dans le marais limousin, et nous autres, on a notre honneur. A tout à l’heure. Ici, y a beaucoup trop de moustiques. »
Il se leva, se demandant par quelle position ils commenceraient. La brouette chinoise ? Ou alors la pendaison germanique ? À moins qu’ils ne réessayent, en faisant bien gaffe, la lanterne irlandaise. Avant-hier, ils avaient un peu raté l’atterrissage.

 

* Le Limousin a choisi son empereur en 2012. Il se trouve qu’à cette époque, Dédé 1er (son vrai nom est André (de Beyssac)) était disponible. Il venait de se séparer, occupant ses journées et ses nuits à déblatérer dans les bar-tabac environnants sur la concomitance suspecte de la disparition des tritons et des gaz d’échappement à effet de serre. Ces diatribes avinées lui assuraient un certain succès auprès de la populace locale qui s’empressa, le moment venu, de le désigner premier empereur du Limousin – et probablement également le dernier.

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