La présomption d’innocence à l’épreuve de #Balancetonporc

L’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne dénonce avec la plus extrême fermeté l’agression verbale et physique dont ont été victimes hier soir sur le site du Panthéon un professeur et des avocats participant à un débat organisé par une association étudiante, sur le thème de « La présomption d’innocence à l’épreuve de #Balancetonporc ».

« L’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne dénonce avec la plus extrême fermeté l’agression verbale et physique dont ont été victimes hier soir sur le site du Panthéon un professeur et des avocats participant à un débat organisé par une association étudiante, sur le thème de « La présomption d’innocence à l’épreuve de #Balancetonporc ». De tels agissements sont parfaitement indignes, portent atteinte à notre communauté toute entière, et ne méritent aucune mansuétude. L’Université exprime sa vive sympathie à celles et ceux qui les ont subis, ainsi qu’aux agents de sécurité qui ont également été invectivés. Elle donnera à cet incident inadmissible toutes les suites pénales et disciplinaires qui s’imposent. - Le Président de l'Université, Georges Haddad » 15 Mars 2019 à 15:44

Il s'agit du débat organisé le jeudi 14 mars 2019 dans le cadre de la belle initiative de la semaine "#P1PS Droits des femmes" animée depuis 2018 par l'Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne (P1PS). Ce débat portait sur le thème de la "Présomption d’innocence à l’épreuve de #balancetonporc" (19h-21h).

Comme l'explique un collègue de l'université sur le forum [Diffparis1] : "A l'ouverture du débat une dizaine d'individu-e-s sont intervenus dénonçant un débat "scandaleux" et "qui ne devait pas se tenir a Paris 1". Après une 10aine de minutes je pense ou ils montraient ne vouloir ni participer et laisser le débat se tenir ni sortir, ils et elles ont été sortis par l'intervention de la sécurité. Environs 20mn après la reprise du débat, une fenêtre de l'amphi a été poussée de l'extérieur et une petite bouteille plastique remplie d'urine jetée sur la tribune. Pour préciser la formule neutre du communiqué on peut préciser qu'à cette tribune se tenaient non seulement un avocat et un professeur mais aussi une avocate ainsi que la présidente de women safe, association d'aide aux femmes et enfants victimes de violences." ([Diffparis1] Fri, 15 Mar 2019 18:52).

L'Association des Étudiants de l’École de Droit de la Sorbonne (AsEED Sorbonne) organisait ce débat dans le cadre ponctuel de la dite semaine "#P1PS Droits des femmes" et dans celui, habituel, des conférences régulièrement animées par l'association depuis près d'une décennie. Son communiqué du lendemain décrit plus précisément la scène :

 

Ce mode opératoire n'est pas nouveau, si l'on en rapproche celui utilisé il y a un an, en février 2018, dans un amphithéâtre de l'EHESS contre, cette fois-ci, un chercheur personnellement ciblé par un charivari pseudo-féministe supposé être motivé par une affaire ayant eu lieu vingt ans auparavant :  https://www.dailymotion.com/video/x6ep0r1 Dans son communiqué du 10 février 2018, le collectif CLASCHES avait revendiqué l'attaque : https://clasches.fr/communique-de-presse-du-10-fevrier-2018-nous-ne-laissons-pas-la-parole-aux-ennemi-e-s-de-la-lutte-contre-les-violences-sexuelles/ Étrangement, cette revendication pourtant parfaitement publique et bien identifiable, n'a suscité aucune réserve de la part du Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche qui continue de subventionner la dite association, elle-même continuant de faire des "formations" dans les établissements !

Ce qui est nouveau dans l'agression collective organisée le 14 mars 2019 à Paris 1... c'est non seulement qu'elle n'a pas encore été revendiquée, mais aussi qu'elle ne vise pas une personne, comme il est devenu coutumier à l'heure des procès de personnalité, mais un ensemble de personnes ainsi qu'un débat ouvert... et même plus encore ; c'est une manifestation d'intolérance, pour ne pas dire de sectarisme, contre une idée juridique essentielle à l'ensemble de notre système de justice pénale (très différent de celui de la common law), la présomption d'innocence, pas moins !

S'attaquer à l'idée de présomption d'innocence en matière de sexisme ou de harcèlement sexuel, reflète une dérive idéologique de type micro-totalitaire d'où provient le refus dans ce domaine de toute règle de droit, de toute idée de preuve,  de toute possibilité même d'innocence des personnes accusées, refus qui s'articule aux intrusions dans le for intérieur de personnes attaquées lors des procès de personnalité, pour y traquer une culpabilité quand celle-ci reste introuvable sur la scène du délit supposé.

S'attaquer à l'idée de présomption d'innocence sur ce sujet dans le monde universitaire, c'est s'attaquer à l'une des dernières protections juridiques contre la montée du "néomoralisme sexuel" si bien décrit par Eve Seguin : "Le néomoralisme sexuel transforme le sexe en danger qu’il faut expurger de tous les espaces sociaux. A l’université, où les agresseurs sexuels sont la plupart du temps des étudiants, si l’on en croit l’enquête ESSIMU, il engendre néanmoins une nouvelle figure de croque-mitaine : le « professeur-prédateur » qui harcèle et agresse les étudiantes. Le néomoralisme va de pair avec la « justice transformatrice », qui tire son nom de ce qu’elle transforme l’accusation en culpabilité. Brandir l’« inconduite sexuelle » est ainsi devenu la méthode la plus efficace pour détruire un collègue." (Le Devoir, 12 juin 2018).

Cette attaque du 14 mars 2019 à Paris 1 ressemble cependant davantage à celles menées pour censurer des colloques universitaires sur l'intersectionnalité ou sur l'islamophobie, notamment celui de mai 2017 à l'ESPE de Créteil "Penser l’intersectionnalité dans les recherches en éducation" et celui d'octobre 2017 à Lyon 2 sur le thème "Lutter contre l’islamophobie, un enjeu d’égalité ?". Dans le confusionnisme ambiant, le néomoralisme sexuel convergerait-il avec le nationalisme identitaire et les autres formes réactionnaires du moment ?

Qu'ils viennent de l'extrême-droite, de l'extrême-centre ou de l'extrême-gauche, ces comportements de violences et d'intolérances, qui ont tenté, ce 14 mars 2019 à Paris 1, de se justifier par référence au féminisme mais dont on peut se demander si il ne visaient pas seulement à le discréditer et à l'affaiblir, sont inadmissibles dans une enceinte et dans moment de débat universitaires. Effectivement, comme l'annonce avec raison le Président de l'Université Panthéon-Sorbonne - Paris 1, des suites pénales et disciplinaires s'imposent !

Jérôme Valluy (féministe !) - 17 mars 2019

 

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