La Justice des Chats

Dieu sait si j'aime les chats. Je passe mon temps à regarder des vidéos de chats, que je ne trouve pas du tout ridicules, à leur courir après dans la rue, à les caresser même quand ils ont l'air agressif. J'en ai eu un il y a longtemps.

Dieu sait si j'aime les chats. Je passe mon temps à regarder des vidéos de chats, que je ne trouve pas du tout ridicules, à leur courir après dans la rue, à les caresser même quand ils ont l'air agressif. J'en ai eu un il y a longtemps.

Quand Farid a martyrisé le petit Oscar, chaton maintenant vedette, et qu'il a mis en ligne ses "exploits", je n'ai même pas regardé tellement j'ai trouvé ça immonde. Ensuite, comme toute personne saine d'esprit, j'ai souhaité sans haine qu'il soit condamné pour ce qu'il avait fait.

Cet après-midi, j'ai vu la sentence du Tribunal correctionnel de Marseille : un an ferme. Ce matin, je me disais qu'il méritait bien un an avec sursis ; et puis immédiatement je me suis repris en me disant : "Non, n'exagérons pas non plus". Quelques mois avec sursis, c'est déjà très bien. Et une peine de TIG, encore mieux. Surtout, ça me paraît juste.

Je dis "juste" car ça me semble être un meilleur terme que "exemplaire", concernant la peine méritée. "Juste", ça ressemble à... "justice". Exemplaire, c'est ce que j'ai lu dans nombre de commentaires sur Facebook : "il mérite une peine exemplaire !". Qui mérite une peine exemplaire ? Un voleur de tomates à qui on coupe la main dans un pays islamiste ? Une sorcière qu'on met au bûcher au centre du village, comme dans la France des années 1500 ? Une femme infidèle à qui on jette des pierres sans jugement, comme il y a 2000 ans ? Qu'est-ce que "exemplaire" a à voir avec la justice ?

Qu'est-ce que tous les défenseurs des animaux hurlant "il va se faire sodomiser dans les douches !" ou bien "un an dans ta gueule, enc..! Tu vas décoller du sol au mur !", qu'est-ce que ces défenseurs ont à voir avec la justice ? Rien. Ces défenseurs-là - ceux qui ne lancent pas ça au second degré - et il y en a beaucoup, sont à l'opposé de la justice. Ils sont comme les tortionnaires des chats : ils sont des chiens. Des chiens aboyeurs. Et les chiens ne sont pas toujours les amis des chats, on le sait bien.

Internet est inondé depuis l'annonce de la sentence de cris de joie et de haine, venant des mêmes bouches grandes ouvertes, canines et bave au vent. Beaucoup de ces aboyeurs se prenant pour des juges ne sont pas meilleurs qu'Oscar le petit chat ni meilleurs que les "juges en bois brut" qui ont rendu cette sentence "grand-guignolesque", peut-être encouragée par un phénomène mondial d'indignation (3 millions de visite ce week end sur le site de la SPA de Marseille, ça peut aider à influencer).

Voilà ce que notre société civilisée, moderne, avancée, occidentale, a fait apparaître d'un coup de baguette magique : le règne du paraître, la loi des hurlements moyennageux, la prétendue démocratie jugeant de son piédestal des civilisations ou des régimes arriérés - supposément ou pas. En oubliant de balayer là où c'est le plus facile.

Voilà le bois brut et mort dont sont faits les juges à la Brassens. En 2014, encore et toujours.

Voilà ce qu'est, non pas devenue, mais ce qu'est restée la prétendue justice des hommes, depuis les temps les plus anciens : une justice imparfaite, jusque là, rien que de très normal, mais une justice folle. Ce qui est bien plus problématique.

Qui n'a jamais pénétré dans un tribunal de la République française, même le plus insignifiant, même le mieux chauffé, même en compagnie d'un avocat, même un mauvais, pour les heureux citoyens qui en ont les moyens, ne peut pas savoir. Qui n'a jamais pénétré dans cette antre froide, vaniteuse et bouffonesque, ne peut savoir. Celui qui n'a pas vu ce théâtre de tartuffes s'agitant de tous les côtés, constitués d'une majorité de menteurs mentant à d'autres menteurs, est encore un heureux homme, ou une heureuse femme. Heureux et bienheureux. Un bienheureux face à des fous.

Suite à ces douze mois fermes assenés à Farid Ghilas, je souhaite à tous les chiens aboyant à la justice d'avoir à y faire face un jour. Ca, ça les calmera. Farid, lui, ne va pas se calmer, à mon avis. Les aboyeurs sont confortablement installés dans leur certitude que Farid aura reçu une bonne leçon et "se calmera, après ça".

Mais la justice française ne vient pas de rendre la justice, la justice française ne vient pas de protéger les citoyens. Elle vient seulement de leur faire croire qu'elle est à leur service en les caressant dans le sens du poil. Comme on le fait avec un chat.

La justice française vient de fabriquer un coupable récidiviste. Vendredi, il y avait une victime : un chat. En ce 3 février, il y en a deux : le chat et Farid, le coupable transformé en victime par la justice. Celui qui deviendra un jour peut-être - je ne l'espère pas mais je le crains - non un tortionnaire de chat mais un tortionnaire de mamies, encouragé en cela par la haine accumulée pendant douze mois d'une peine surréaliste.

Continuez à hurler à la sodomie dans les douches pour les violeurs et les voleurs et les escrocs en pensant que vous, vous êtes civilisés, et que Farid n'est pas de votre civilisation.

Continuez à applaudir des jeunes désoeuvrés, les mêmes que Farid peut-être, ceux qui, ivres sur la chaussée publique, ont baladé un lama dans toute la ville en lui faisant prendre les transports publics. J'ai entendu peu de gens s'indigner qu'on puisse rire d'un lama prenant le bus ou qu'on puisse faire une publicité mondiale à des gens... bourrés sur la voie publique.

Ce sont ces mêmes Bordelais plein de Bordeaux qui écraseront peut-être votre chat en conduisant ivres, demain. Ou votre enfant.

Les mêmes qui ont failli m'assassiner à coups de pied et de baramine dans la gueule il y a un an. Devant chez moi. Ils étaient sous l'emprise non pas de la connerie humaine mais de la cocaïne, d'opiacées et d'alcool. L'un des deux avait un casier judiciaire contenant entre autres 6 mois ferme.

Pour avoir failli m'assassiner, ils ont pris : 4 mois avec sursis. Pour m'être défendu aux poings, à terre, contre deux, j'ai pris la même peine qu'eux.

Pour un peu aujourd'hui, j'aurais presque envie de créer la SPF : Société de Protection de Farid.

 

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