Mille Lundi de Merde

Tout est vrai et noir dans ce récit, tout s'est passé comme ça aujourd'hui. Pourquoi écrire un livre ? Une journée suffit à définir une vie de malheur.

L'oeil de la biche L'oeil de la biche

 

J'ai rien contre les lundi, j'ai rarement eu des horaires de bureau dans ma vie. On aurait même pu tomber sur un jeudi ou un samedi de merde, ça aurait été pareil.

Ca a commencé ce matin comme tous les jours sauf ceux où je me lève pas le matin. Et la nuit avant, sans mon masque de machine PPC (contre l'apnée du sommeil) parce que le masque n'a pas toujours envie de tenir en place, ça a été donc : apnées du sommeil et donc cauchemars terribles. Les gens parlent de trucs sanguinolants, de monstres, moi c'est plutôt des trucs de torture mentale. Des casse-tête chinois, des situations impossibles, de la souffrance sans interruption. Dans les cauchemars.

Je me réveille ce matin, 15 degrés, pas de chauffage, volets fermés, carreaux cassés, l'humidité qui s'insinue partout, que des chats dans mon lit, que des chats dans la maison, un jour avec dépression accrue commence. Là il faut en plus des petits gestes de tous les jours débloquer quelques heures pour arriver à avoir envie de faire quelque chose de ma journée, même quelque chose de simple.

Une des grandes questions permettant déjà de créer de la contenance est : café en capsule ou Nescafé ? Ensuite les chats m'emmerdent comme tous les matins parce qu'ils veulent bouffer non-stop et parce qu'ils passent exactement entre mes jambes, là où ils peuvent se faire écraser les pattes. Ensuite au hasard j'allume la télé, avec un espoir fou. Je m'assois et je plonge dans "Piégés dans un zoo humain", un documentaire canadien sur la chaîne Histoire qui relate l'histoire vraie de 7 Inuits venus au début du siècle faire la tournée des zoos européens en tant qu'attraction, comme des animaux exotiques. Et qui sont morts de la variole entre Berlin et Paris. Tous. Leur mal-être, dit l'un des intervenants, ne venait pas du mal du pays (le Canada) mais de l'angoisse de ne pas pouvoir revenir chez eux.

Piégés dans un zoo humain Piégés dans un zoo humain

Je regarde jusqu'à la fin, on croit que ça pourrait me déprimer, ça me déprime pas ni ne me met en joie, c'est un bon et beau docu, ça me permet juste de revenir à la vie en surface, seul chez moi.

Je fais deux trois trucs pour continuer sur l'élan et le premier problème de la journée se présente : le temps de se réveiller et il est 14h30. Réussir une vie passe par commencer tôt. Je dis "le premier problème de la journée" parce que des problèmes d'autres journées ou d'autres années, j'en ai d'autres : dépression, angoisses, anxiété, apnée du sommeil (donc), licenciements illégaux à répétition, usurpation de mon identité, expulsion illégale de mon logement parisien en 2015, isolement, solitude... et depuis trois jours j'ai un problème d'un jour : une douleur dans le bas du dos qui m'a coincé net quand je me suis baissé pour fermer un sac poubelle plein de litière de chat. On a donc une journée qui peut démarrer à 14h30 et un rendez-vous chez le médecin à 16h45. Je précise : le médecin est à 25km / 30 minutes en voiture, j'habite le trou du cul du Monde, dans le Berry. 

C'est pas engageant. En deux heures environ, je ne vais pas faire grand-chose, c'est trop serré, et mon dos me tue. Et je dois prendre une douche avant, avec le dos cassé. Il y a la boîte à lettres à vérifier, ça me fera une activité ; une lettre de relance pour ma facture d'eau que j'ai pas payée depuis trois ans et un magazine de la CAF. Aujourd'hui, on a évité le pire en matière de courrier. On a aussi évité le meilleur. Et quand je reviendrai de chez le médecin, c'est vrai, il fera déjà nuit, vers 17h30. C'est pas engageant.

Je prends ma douche dans ma salle de bain avec carreau cassé et humidité omniprésente. J'ai mis le chauffage au gaz une heure avant pour réchauffer la pièce sinon je me sens comme un enfant qu'on vient de sortir du ventre de sa mère en me douchant. Je mets le chauffage uniquement pour prendre ma douche parce que je n'arrive plus à payer le gaz, la facture est passée d'un coup de 180€ à 230€ pour 100 kilos. Je laisse les 15 degrés chez moi me ronger l'âme en permanence, voire les 12 degrés l'hiver dernier.

Je m'habille, je vérifie les mille conneries à vérifier avant de sortir et qui me rongent encore plus. Je sors, il fait déjà sombre car le ciel est couvert, sombre et très humide. Je marche dans les flaques. Je mets la clé de ma voiture dans la serrure pour démarrer et ça démarre pas. Un drôle de bruit que je n'ai jamais entendu même quand c'était juste une panne de batterie et qui me fait penser de manière pessimiste à un problème de démarreur (ce qui voudrait dire voiture immobilisée, pas de budget réparation).

Je n'y crois qu'à moitié mais je vais chercher le booster que j'ai depuis quelques années et qui m'a sauvé la vie plusieurs fois. Pour tenter de faire redémarrer la batterie, donc, c'est une batterie portable. Quand j'ai été expulsé de Paris par la commissaire Véronique Robert en violation de la loi DALO, les enculés qui ont vidé mon logement avec la commissaire et un huissier hors-la-loi m'ont pas rendu le cordon (entre autres) qui permet de recharger le booster qui permet de recharger la batterie de la voiture. Il a fallu que je rappelle le magasin de Paris pour racheter un cordon que par chance ils avaient en pièce détachée. J'ai rechargé le booster il y a quelques mois mais je ne l'ai jamais testé à nouveau et je ne sais pas s'il va avoir assez de jus. Vu qu'il est resté sans cordon et donc sans rechargement pendant des années. Je branche le rouge sur le rouge, le vert sur le vert, je tourne la clé... et ça marche. Là en général, tu as les gens qui te disent : "tu vois que tu as de la chance dans ton malheur". Le booster est toujours en état mais il a morflé je pense, en capacité, car le testeur à aiguille, même booster chargé à bloc, s'arrête au milieu, là où le petit bonhomme ne sourit plus, sans pour autant faire la gueule.

Booster Booster

Problème réglé (sous le crachin). Je referme mon coffre (oui ma batterie dans ma voiture à moi elle est derrière) et ça fait "bum". C'est vrai, la serrure du coffre est une nouvelle fois cassée - je l'ai faite réparer il y a six mois.

Problème réglé mais du coup avec ces conneries je peux plus arriver à l'heure chez le médecin (à 25 km). J'appelle. Non, j'ai pas le numéro du médecin sur mon portable. Je regarde sur internet avec mon smartphone. Ca marche pas. Je suis en WiFi (avec internet par satellite), à 20 mètres de ma borne, et le WiFi marche pas. Je descends de la voiture, je me rapproche de chez moi, ça marche, j'appelle, je demande à la dame si je peux venir plus tard. Elle me met en attente, j'attends sous le crachin. J'ai le dos qui me fait mal, je peux pas me baisser pour caresser mes chats qui eux se foutent du crachin et des batteries, et viennent se frotter à mes pieds. Mais je tente une manoeuvre, je descends doucement, je les caresse. Là, ma proprio, avec qui je suis maintenant en froid passe plus loin jeter un sac poubelle, elle me regarde, pas un mot, la dame me reprend, je peux venir plus tard. Là en général, tu as les gens qui te disent : "tu vois que tu as de la chance dans ton malheur".

Je remonte dans ma voiture aux dents cassées et je repars. Oui parce que j'ai pas précisé, il y a une semaine, une pauvre biche s'est jetée sous mes roues sur une petite route près de chez moi, morte sur le coup. Et ma bagnole a pris dans les dents : tout ce qu'il y a sous la plaque d'immatriculation a été arraché. J'ai pas le budget pour faire réparer. Je déteste rouler avec une voiture cassée, mais j'ai pas le budget, ça me déprime. D'habitude, les biches ou les renards, nombreux ici, je les vois d'assez loin, j'ai le temps de les éviter parfois sans même freiner. Là, c'est comme si elle était apparue par magie de l'asphalte sous mes roues. Je l'ai vue un quart de seconde dans la lumière de mes phares, ça a fait "boum" et "crac". Morte sur le coup. J'ai pris une photo tellement j'étais triste, je vous la mets. Quand j'ai fait 50 mètres à pied en arrière pour aller la voir, son oeil noir et immobile m'a marqué : où est-elle allée ? Qu'est-ce qui faisait bouger cet oeil quelques minutes avant ? Cet oeil noir.

La route au bout du Monde La route au bout du Monde

Je reprends la route après le coup de fil, le même genre que celle où une biche s'est jetée sous mes roues l'autre jour, piégeuses, désertes, boisées et aujourd'hui, mouillées, nocturnes, seules au monde. 25km. Le médecin me reçoit, lumbago. Il me demande si j'ai pas eu trop de mal pour conduire, je lui dis que non, j'ai attendu trois jours pour venir, le temps que la douleur baisse.

Quand je vais voir le médecin, je m'arrête boire un coup dans la petite ville, ou manger, je profite, c'est une sortie, des vacances. Mais là j'ai plutôt envie d'aller boire un chocolat chaud à mon bar habituel près de chez moi. Alors je roule à nouveau, mêmes routes, même noir, 25km. C'est encore plus mouillé, plus piégeux, avec des bouffées de brume. J'arrive à mon bar habituel, j'oubliais, c'est lundi. Le lundi, ils ferment à 13h30. Tout est noir dans la ville, même la boulangerie est fermée, pas de viennoiserie, pas de chocolat chaud, je fais quoi ? Super U est ouvert, je vais faire quelques courses. Rentrer dans cette grande antre lumineuse, pleine de marchandises et de couleurs, avec des gens.

Je ressors, j'ai une envie d'uriner difficile à maîtriser, je reviens dans le magasin, je tire la porte des toilettes, elle est fermée. Panneau "Merci de demander la clé à l'accueil". Je vais à l'accueil, à l'accueil, il n'y a personne, comme la moitié du temps - c'est un Super U de bled perdu. Je garde mon envie inextinguible d'uriner, je ressors sous la pluie qui frappe dans le froid qui fait peur.

Pharmacie Pharmacie

Je m'arrête à la pharmacie, elle est ouverte. C'est la seule lumière dans la ville. Je prends mon traitement, miracle, je n'ai rien à avancer. J'ai pas précisé : ma mutuelle est suspendue parce que j'ai loupé des mensualités et maintenant, impossible de rattraper le retard. A côté de moi, mon proprio (le mari de la femme au sac poubelle de tout à l'heure). Je ne l'avais pas vu, il est arrivé après moi, il est à un mètre à un autre comptoir, il parle, il ne me regarde pas, je ne le regarde pas, je suis en conflit avec lui aussi, forcément. Il est aussi malade que moi - voire plus, s'il est besoin de trouver un "plus".

Dans la journée j'ai parlé à trois personnes : le médecin, la caissière, la pharmacienne. C'est pas mal, la plupart du temps je ne parle à personne en vingt-quatre heures.

Je rentre, toute la journée, j'ai été angoissé, anxieux, apeuré, désespéré, seul, frigorifié, avec ce trou dans le ventre que la plupart appelle un noeud, je ne sais plus à quoi me raccrocher. Sur le chemin de retour, une chanson triste de Gilbert Bécard sur ma compilation dans mon autoradio donne la dernière impulsion pour faire sortir difficilement quelques larmes, je ne sais pas bien si elles sortent juste par contraction prolongées de tous mes muscles, ou pour la trop dure tristesse, ou les deux. Et maintenant, que vais-je faire ?

La mouche tous les jours La mouche tous les jours

Tout le chemin, j'ai réfléchi pour savoir si ce soir en rentrant j'écrirais un petit article sur ce blog ou pas. Si je pouvais j'en ferais un par jour mais j'en suis plus là. Comme je saute souvent le repas de Midi, j'ai faim tôt et je rentre tard, j'ai donc du me motiver : écrire l'article sur cette journée vraiment à marquer d'une pierre blanche et manger quelques merdes en même temps, des chips, du pâté. J'ai presque fini, il est 20h41, pas trop tard, pas trop déprimé donc, et j'ai réussi à écrire.

Tout est fermé, tout est humide, tout est noir, tout est silencieux, mes chats visitent mon bureau. Seul.

Ca fait six ans que ça dure, six ans que j'appelle au secours, malgré médiatisation massive sur TF1, France Inter, Les inrocks et autres, blog(s), site internet personnel, page Facebook, chaîne Youtube, compte Soundcloud, en six ans, personne n'a rien fait. Je ne parle pas des innombrables personnes qui m'ont soutenu, aidé, donné un peu d'argent, je parle de répondre à mon appel au secours : personne ne l'a fait. Il ne s'agit pas de jeter la pierre à quiconque, il s'agit de le relever et de le dire, c'est important.

C'est comme "laisser parler les cons", comme on me dit souvent, je suis contre. Les cons sont notamment les milliers de gens qui m'ont humilié, insulté, menacé, détruit, enculé depuis des années que je me répands sur internet. Moi je dis qu'il faut répondre aux cons, il faut leur répondre à chaque fois qu'ils ouvrent leur grande gueule, à chaque fois. Aux gros cons qui me répondent "Mais tu sais que tu n'es pas le seul à souffrir ?" ou aux gros cons qui me répondent "Et tous ces ennuis, c'est pas que ça viendrait de toi des fois" ? Et aux gros cons en général, les vôtres aussi, il faut qu'ils s'expriment et ensuite il faut leur claquer le beignet aux gros cons, c'est très important.

Là c'est pareil : que personne ne réponde à mes dizaines d'appels au secours chaque jour sur Twitter, Périscope ou Facebook, est une chose, je n'ai pas à la juger. Mais je dois le dire le redire et le répéter.

Lundi 12 novembre 2018.

 

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