BFM Ou La Réalité-Thérapie

Regardons nos morts en face, il en va de notre survie. Et remercions BFM plutôt que le contraire.

Alamo, de John Wayne Alamo, de John Wayne
 

Ca a pété à Nice sur la Riviera la nuit dernière.

Ca n'a pas vraiment pété mais quelle différence ? Un camion frigorifique avec un gars armé au volant, il fonce sur la foule du 14 juillet, 84 morts (à l'heure où j'écris). Ca aurait pu être des hystériques avec des armes de guerre, un paquet piégé dans une poubelle ou un Boeing qui s'enfonce dans un gratte-ciel.

C'est devenu habituel maintenant les morts, mais on s'habitue pas, "c'est curieux" chez les êtres humains "ce besoin de faire des phrases" : "C'est horrible, un crime abject", "Ces barbares ont frappé la République justement le jour où elle célèbre les droits de l'Homme", "Nous devons faire la démonstration d'une vigilance absolue et d'une détermination sans faille", "... Ce qui semble être une horrible attaque terroriste"... 

Ca fait des décades que ça dure et des années que ça pète et que, ce que certains techniciens appelleraient "le logiciel", tourne toujours en boucle, entre litanies larmoyantes et juxtaposition d'adverbes et d'adjectifs là où un mot simple exprime déjà le trop-plein : c'est vrai quoi, j'ai rarement vu des crimes ne pas être abjects ou des attaques terroristes qui ne sont pas horribles.

Il y a ceux qui veulent aller leur péter la gueule vite fait aux salauds, et ceux qui sont solidaires des victimes, on peut pas en vouloir aux gens d'être désemparés, on a besoin de dire et redire à chaque fois qu'on est horrifiés mais le pire, c'est que nos gouvernants, élus et représentants, eux, ont ce besoin démultiplié de le faire à la télé, en public et avec des gueules d'enterrement. Et en été en plus, maintenant.

La différence, c'est qu'eux, ils auraient d'autres chats à fouetter que venir nous jouer Hamlet entre deux soirées à Avignon avec le même logiciel à chaque fois que ça pète et sans être passés par un stage Actor's Studio : par exemple, ils pourraient, une fois leur tristesse sobrement exprimée, chercher des solutions pour protéger la population, ou bien faire en sorte que ça ne pète plus. 

Mais non, Hamlet à chaque fois et avec le même logiciel.

 

Hard News

 

Bon, faut admettre que trouver des solutions c'est un peu impossible. Enfin, vers 16h00 sur iTélé aujourd'hui, ils ont dit "quasiment impossible"... Finalement ils étaient pas loin de lâcher le morceau. Parce que le problème il est là : la vérité, c'est ça qu'il faudrait donner aux gens, celle qui fait mal, mais c'est comme ça, il n'y a que la vérité qui blesse, il n'y a que la vérité qui guérit.

Il faudrait leur dire que trouver des solutions aux attaques terroristes, c'est impossible, il faudrait leur avouer que le monde a changé et qu'il va encore changer, en mal, et que c'est comme ça depuis des millénaires. On a eu l'électricité, les antibiotiques, l'écologie, mais on a eu aussi le fanatisme. Et demain on aura mieux et pire, c'est l'histoire de la vie, c'est même le sens de la vie si ça se trouve, allez savoir.

Mais est-ce que BFMTV est payée pour nous parler du sens de la vie ? On croirait bien que non, à lire ces torrents de tweets et de statuts, ces articles de journaux qui tirent à boulet rouge sur le format "hard news" des chaînes info télévisées comme un Wahhabite déviant trancherait la tête à un dessinateur libertaire.

C'est pas que tous ces gens horrifiés par les images et les témoignages crus et voyeuristes (?) de BFM et compagnie aient tort de hurler à l'indécence, mais en même temps, est-ce qu'ils n'auraient pas un peu tort quand même ?

Le sens de la vie, tout le monde le cherche, les terroristes comme les victimes et inversement. Le sens de la vie commence peut-être par une bonne giclée de sang sur BFM, pas seulement parce qu'on aime voir du drame un peu comme on regarde Faites Entrer l'Accusé en se disant que c'est horrible mais que ça fait tout de même une super émission de soirée. La giclée de sang quotidienne de BFM 7 / 7 - 24 / 24, si c'était ça la solution au terrorisme ?

Vous ne voulez pas voir cette petite fille coupée en morceaux et son père pleurant devant son corps ou ce mari désespéré devant le cadavre de sa femme après le passage du frigorifique fou ? Vous avez tort, vous devriez peut-être regarder. Je ne sais pas si je regarderais, j'ai l'âme sensible, rien que voir mes chatons morts l'autre fois, ça m'a démoli. Alors une petite fille en morceaux... Mais dans le fond, il faudrait.

 

"La France a peur".

 

Il faudrait voir la réalité en face plutôt que mettre des affichettes et des fleurs à la Bastille. Il faudrait regarder nos morts à ras du sol plutôt que diffuser des messes à la télé. Il faudrait filmer le sang qui coule plutôt que promettre plus de Rafale et plus de Mirage sur la Syrie.

Et encore, les avions, pourquoi pas, mais envoyer les avions et penser que "La France, elle est éplorée, affligée mais elle est forte, elle sera toujours plus forte, je vous l'assure, que les fanatiques qui veulent aujourd'hui la frapper". Quel homme d'état a encore le culot de faire croire à ses concitoyens qu'il est sûr de l'issue ? Et qu'en plus il est certain que, issue, il y aura ?

Un président normal, ça doit pas la vérité aux gens ? Et un président pas spécialement normal, pourquoi ça devrait pas la dire non plus ?

La vérité c'est que le terrorisme, rien ne l'arrêtera et BFM vous le dit. Ca fait mal mais c'est la vérité. A vous de savoir si vous voulez trouver une solution au terrorisme ou pas, et la solution c'est de regarder la vérité en face : on n'y peut rien et on n'y pourra jamais rien, c'est comme ça. Le cancer on pourra, le terrorisme, on pourra pas.

Certains disent "c'est la vie" quand il faut pas, pour le coup là c'est la bonne formule ; mais non, les acteurs, ils ne répètent que ça : "C'est un crime abject, la France sera plus forte".

 

Mange du saucisson.

 

Il n'y a pas de solution au terrorisme, il n'y a qu'à se protéger et personne ne le fera à notre place, ni le Président, ni la police, ni l'armée. Ils le feront mais personne n'est infaillible et personne n'est le vainqueur assuré malgré ce que veulent vous faire croire les acteurs shakespeariens, et comme ils ne sont pas infaillibles c'est comme s'ils ne le faisaient pas du tout. Mais la vie ce n'est pas autre chose que ça : le risque permanent.

Et le monde n'est pas un monde où les gentils ne sont que gentils et où les méchants ne sont que méchants.

Demain, nos enfants sauteront peut-être sur une bombe de la même manière que la sclérose en plaques tuera notre voisin. Accepter que ça puisse être possible c'est déjà se mettre à l'abri. Juste un peu, parce qu'on n'est jamais à l'abri. L'essentiel c'est d'être là le lendemain et le surlendemain.

Si vous ne voulez pas voir vos 84 morts sur BFM c'est que vous vous croyez immortels. Pourtant, accepter qu'on n'a pas la main, c'est déjà se protéger.

www.jeromevigliano.fr

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.