Amanda Knox, Grégory Villemin, Maddie McCann : l'Internationale Bêtise de la Justice

Le monde est rempli d'affaires de meurtres non résolues et les prisons en partie d'innocents. Vous croyez que c'est parce qu'il y a trop de criminels, la vérité c'est qu'il n'y a pas assez de flics - à leur place, on met des auteurs de romans.

Amanda Knox, Netflix Amanda Knox, Netflix

Aujourd'hui, j'ai regardé le documentaire Netflix sur l'affaire Amanda Knox.

Comme beaucoup, je suis passionné par les affaires criminelles, j'ai suivi avidement Faites entrer l'accusé et Non élucidé mais depuis quelque temps, ma motivation à regarder des documentaires criminels est doublée : je me rends compte que les horreurs que j'ai subies de la part de la police et de la justice (coups, agressions, procès-verbaux mensongers, déni de justice, etc) en tant que simple gardé à vue parce que je gueulais pour défendre mes droits en toute légalité, d'autres innocents les subissent dans des affaires bien plus dramatiques. Et dans ce cas, les conséquences pour les victimes des horreurs le sont également.

Le documentaire sur Amanda Knox porte son nom parce que toute l'histoire - le roman - s'est focalisé sur elle. La victime s'appelait Meredith Kercher, elle est morte poignardée et égorgée, mais l'affaire porte le nom d'Amanda Knox, et le public se rappelle le nom d'Amanda Knox plus que celui de Meredith Kercher. Amanda Knox qui, après avoir été condamnée pour le meurtre, a été innocentée par deux cours italiennes différentes. Qu'elle soit coupable ou innocente, le problème réside dans la manière, pas le verdict.

Pour mémoire, l'affaire concerne le meurtre par 47 coups de couteau d'une étudiante anglaise, Meredith Kercher, dans la maison co-louée par elle, Amanda Knox, étudiante américaine originaire de Seattle et deux autres Italiennes, à Pérouse, Italie. Le soir du 1er. novembre 2007.

Amanda Knox et son petit ami italien, Raffaele Sollecito, affirmant tous les deux avoir passé la soirée du 1er. novembre chez Raffaele - et donc loin du lieu du crime - la colocation d'Amanda et Meredith - sont les premiers à être suspectés du meurtre.

C'est bien sûr ici qu'entre en scène le Procureur chargé de l'enquête : Giuliano Mignini ; c'est lui qui tout au long du documentaire assure la partie à charge contre Amanda, par son témoignage. Un homme qui à première vue inspire la sympathie, pas le genre de gros con borné qu'on peut imaginer. Un peu d'embompoint, souriant, bref un gars plutôt rassurant, comme le commissaire portugais Gonçalo Amaral de l'affaire Maddie McCann (accusé d'avoir fait tabasser une suspecte par des hommes de main) ou le juge Lambert de l'affaire Grégory.

Amanda Knox © Pier Paolo Cito Amanda Knox © Pier Paolo Cito

Le procureur Mignini de l'affaire Knox le dit, "j'ai une famille, quatre enfants", il met l'accent plus loin sur ses convictions religieuses et son rapport à Dieu et la morale. Il parle également de sa passion pour les films policiers et Sherlock Holmes - passion par ailleurs tout à fait louable.

De fait, l'impression laissée tout au long du documentaire par le Procureur Mignini, c'est qu'il a, comme d'autres policiers ou magistrats, vu peut-être trop de films de fiction et pas assez de films documentaires, et qu'il n'a compris de Dieu que ce qui l'arrangeait, à l'image de ce que dit un expert en recherche d'ADN vers la fin : (la police) ne doit pas utiliser l'ADN en lui faisant dire ce qui l'arrange mais en s'en tenant aux faits. Concernant les enseignements de Dieu, on se demande si le Procureur Mignini a bien compris le "Tu ne jugeras point car l'habit ne fait pas le moine" - je sais, j'ai mixé Matthieu 7:1 et un proverbe populaire ; mais pour moi c'est voulu. Monsieur Mignini n'a pas l'air de faire la distinction entre les faits et un roman, entre les apparences et une enquête de fond. Enfin, une enquête.

De fait, la majeure partie de ce qu'il raconte au travers du film documentaire de Netflix concerne son... Ressenti... Ses impressions... Ses jugements (personnels), plus souvent que les indices et la recherche concrète de la vérité. Dieu et l'école de police sont pourtant bien d'accord : ce qui importe n'est pas l'apparence mais la vérité.

Le Procureur semble jouer le même jeu que celui joué par la populace mondiale à l'affût devant les pages et les écrans des médias relatant l'affaire à leur façon, eux-mêmes complices du montage du grand chapiteau du cirque des tabloïds : Mignini semble prendre la température plutôt que chercher à établir un diagnostic professionnel.

Il paraît obsessionnellement concentré sur le comportement d'Amanda Knox plus que sur des faits : le jour de l'intervention de la police italienne au domicile d'Amanda et Meredith, le 2 novembre 2007, suite à la découverte du corps horriblement mutilé de sa colocataire, Amanda et son petit ami Raffaele sont dehors, en train de se faire quelques bisous, l'air triste - des bisous, pas des baisers avec la langue. Le Procureur y voit une attitude "déplacée" pour les circonstances... C'est forcément louche, une jeune femme de vingt ans à 7000 km de son pays dont la colocataire a pris 47 coups de couteau et qui réclame du réconfort dans un coin à son petit ami - surprise par une caméra. Dieu aurait-il trouvé cela "déplacé" ?

Amanda Knox / "Orgie de Mort" - Extrait du Daily Mail © Daily Mail Amanda Knox / "Orgie de Mort" - Extrait du Daily Mail © Daily Mail

Dans le même temps, Nick Pisa, journaliste freelance agissant pour le Daily Mail, grand journal populaire, tabloïd ou journal "à sensations", publie une photo d'Amanda Knox faisant des singeries avec une espèce de grosse mitrailleuse (dans un musée ?) : c'est forcément une folle déséquilibrée ! Une "sorcière", une "bestiale", une psychopathe, une orgiaque - des articles parlent de crime sexuel, d'orgie, de six participants au meurtre et tous les adjectifs les plus monstrueux sont balancés dans la presse pour désigner Amanda Knox. Sur quels éléments ? Du vent. Idem avec le petit ami italien d'Amanda : une photo de lui déguisé en momie avec un hachoir, l'air hilare, c'est un fou ! Et c'est un couple maudit ! C'est la chanson de Pierre Vassiliu qui revient comme à chaque fois "Qui c'est celui-là ?".

Pendant des mois tout ce petit monde construit jour après un jour un très-long-métrage de fiction. Amanda, Raffaele et le patron d'Amanda, Patrick Lumumba, sont inculpés de meurtre. Un représentant de la police annonce la nouvelle lors d'une conférence de presse en précisant : "La presse nous a mis la pression, et nous nous devions donc de trouver une réponse très vite"... C'est donc la police qui avoue, comme en garde à vue un suspect : vous avez tellement hurlé, la presse, qu'on a fait vite et on vous a trouvé des bons coupables.

Le porte-parole de la police italienne en conférence de presse Le porte-parole de la police italienne en conférence de presse

On se prend à se demander ce qu'un officier de police fait dans la police s'il ne sait pas gérer la pression de la presse - le pauvre... "Vous savez, nous autres flics sommes aussi humains", selon leur formule larmoyante consacrée. Et on se demande aussi ce que font des inspecteurs dans la police si leur seul talent professionnel consiste à "mettre des claques derrière la tête à répétition" (dixit Amanda Knox) aux personnes inculpées pendant les interrogatoires et aboyer 50 fois les mêmes questions façon bulldozer plutôt que faire preuve de psychologie. Pas la psychologie qui permet d'être gentil, mais celle qui met en branle ce qu'on appelle l'intelligence, et dans le cas d'un flic, l'intelligence peut facilement mener à trouver la vérité. Je n'ai pas fait l'école de police mais certains sont-ils sûrs d'avoir eu leur diplôme ? Ou plutôt ont-ils trop visionné l'Inspecteur Harry - comme ces flics français avec des affiches du film Heat dans leurs bureaux ?

Encore Harry arrive-t-il à ses fins, lui, il chope les méchants. Ces cowboys du réel, eux, n'arrivent qu'à saboter des enquêtes, manipuler des résultats ADN, laisser des coupables en liberté et mettre parfois des innocents en prison.

Henry Lee Lucas, suivi par Phil Ryan, Texas Ranger © Netflix Henry Lee Lucas, suivi par Phil Ryan, Texas Ranger © Netflix

Une étude du FBI démontrait qu'en 2018, 40% des auteurs de meurtres n'étaient pas arrêtés. En France en 2008, le quotidien Le Parisien relatait qu'un meurtre d'enfant sur deux n'était pas résolu, selon "les estimations". En 2018, Richard Phillips, un Américain de 73 ans innocent du meurtre qui lui était reproché, a été libéré après... 45 ans de prison - comme d'autres. On se souvient de la condamnation de Patrick Dils, pour le meurtre de deux enfants de huit ans, puis la relaxe et la reconnaissance de son innocence - après des années de prison pour rien et après qu'il ait avoué le crime en garde à vue sous la pression et la violence des gendarmes. Ou encore des "acquittés d'Outreau", accusés de pédophilie, rapports d'experts"-psychiatres à l'appui. Des condamnés qui se trouvaient être des innocents, relaxés par la justice.

En juin 1983, Henry Lee Lucas est arrêté au Texas pour possession illégale d'armes à feu et avoue progressivement le meurtre de centaines de personnes, majoritairement des femmes, à travers tous les Etat-Unis. Il avouera aux forces de police jusqu'à 360 meurtres - "au moins", dit-il. Pendant des mois, en 1983 et 1984, il balade les célèbres et très respectés Texas Rangers aux quatre coins des USA pour aller désigner des scènes de crimes de femmes qu'il aurait assassinées (c'est donc lui, on a la preuve !). Au final, il sera reconnu par la justice qu'il n'a tué "que" trois personnes, dont sa mère en 1960. Pendant des mois, il aura quand même été au centre du cirque policier, au travers d'une cellule d'enquête créée spécialement pour lui par les Rangers, qui invitaient tous les flics du pays à venir "se servir" en confessions auprès de Henry Lee Lucas, disponible pour avouer n'importe quel meurtre devant caméra après qu'on lui ait montré les photos et les indices avant même qu'il ait déclaré quoi que ce soit.

Et ce ne sont que des exemples.

Dans un nombre ahurissant d'affaires, le même scénario se joue : des flics ou des gendarmes jouent aux cowboys, violent le Code de procédure pénale en France, violent tous les droits des gardés à vue, mettent en scène les aveux et n'aboutissent qu'à une chose  : foutre en l'air une enquête et laisser des meurtriers en liberté.

Dans l'affaire Grégory, la garde à vue de novembre 1984 de Muriel Bolle, la belle-soeur de Bernard Laroche, vient d'être annulée (janvier 2020) par la Cour d'appel de Paris, 36 ans plus tard... Au motif qu'elle n'était pas constitutionnelle, la loi en 1984 ne prévoyant pas la présence obligatoire d'un avocat. Ici, ce n'est pas un magistrat ou un flic qui se comporte comme un porc, c'est "La Loi" qui annonce au bon peuple qu'en 1984, "La Loi" violait la "Constitution". Trois fois rien. On se demande par ailleurs si dans cette perspective, les millions de gardés à vue avant la loi sur la présence d'un avocat vont pouvoir faire annuler leur garde à vue également... N'aurions-nous pas affaire ici à un bon gros bordel multi-niveaux ?

Rappelons que cette garde à vue annulée avait permis à Muriel Bolle de livrer un témoignage mettant gravement en cause Bernard Laroche dans l'enlèvement et / ou le meurtre de Grégory Villemin, quatre ans. Et que dans le même temps, Muriel Bolle, revenue sur ses aveux plus tard, avait affirmé - tiens donc - que ces aveux avaient été soutirés par les gendarmes sous la contrainte et la violence.

Le premier argument contre Amanda Knox émis par le Procureur Mignini dans le documentaire de Netflix est le suivant : le cadavre de Meredith Kercher était recouvert d'une couverture : seule une femme a pu avoir ce geste - comprenez "Amanda Knox", un homme n'y aurait jamais pensé, dit-il.

Raffaele Sollecito, Meredith Kercher, Amanda Knox © BBC News Raffaele Sollecito, Meredith Kercher, Amanda Knox © BBC News

Des tas de serial killers hommes massacrent le visage de leur victime après leur forfait parce qu'ils ne supportent pas la vision de ce qu'ils ont fait, pourquoi l'assassin - homme - de Meredith n'aurait-il pas pu le faire de la même façon ? Je crois que c'est même déjà arrivé, je ne suis pas sûr, je ne suis pas magistrat comme Monsieur Mignini, qui a l'air d'avoir beaucoup de flair... Pas tant que ça finalement, car il saurait - s'il regardait plus de documentaires sur Netflix comme moi que de thrillers de fiction, que dans la réalité, les assassins sont aussi capables de manipuler, comme d'autres, les scènes de crime. Par exemple, couvrir le visage de leur victime pour faire penser que quelqu'un d'autre aurait commis le forfait - une femme, pas un homme, un familier, pas un inconnu...

Comme c'est précisément arrivé dans l'affaire Jean-Luc Cayez avec le fameux dieu ADN, dangereusement érigé en preuve formelle par tous ces enquêteurs plus pressés de clore un dossier que de trouver la vérité. En septembre 2005 à Soisy-sur-Seine, Jean-Luc Cayez séquestre, viole et tue Audrey Jouannet, locataire de l'immeuble dont il est le concierge. Non sans avoir prélevé - quinze jours avant - le sperme d'un amant de la jeune fille dans ses poubelles, à partir d'un préservatif usagé, à l'aide d'une seringue - qu'il place au congélateur. Suite au meurtre et au viol d'Audrey 15 jours plus tard, il injecte le sperme dans son vagin pour faire accuser quelqu'un d'autre.

L'ADN, comme tous les éléments de preuve, est ce qu'on en fait, l'experte du documentaire le souligne bien. Placé entre les mains de fainéants, de manipulateurs ou de flics de pacotille, il devient une arme de destruction massive de la vérité.

C'est donc ce qui s'est passé dans l'affaire Amanda Knox : la police italienne saisit un couteau chez Raffaele, le petit ami d'Amanda ; le labo désigné détecte sur ce couteau une trace d'ADN de la victime sur la lame, et une trace d'ADN d'Amanda sur le manche. Bingo ! On a la preuve !

Le Procureur Mignini et Amanda Knox, procès en appel © The Guardian Le Procureur Mignini et Amanda Knox, procès en appel © The Guardian

Pourtant, une autre experte en recherche d'ADN, après enquête auprès... de la police et du labo, met en évidence le fait que le jour des analyses sur le couteau, le même laboratoire a analysé 50 échantillons de la victime, Meredith Kercher, et qu'il est donc évident que la trace d'ADN retrouvée sur le couteau émanait d'une contamination par d'autres échantillons, dans le labo, et pas du fait que ce couteau avait servi à tuer Meredith - ce que cette experte subodorait déjà dans la mesure où la trace d'ADN de Meredith était très superficielle, ce qui correspond généralement à une contamination. Concernant la trace ADN d'Amanda Knox, sur le manche, comment trouver ça suspect, puisque le couteau appartenait à son petit ami, chez qui elle logeait parfois.

Au-delà de ces errements, notons enfin que le Procureur Mignini, qui a ordonné la perquisition du domicile de Raffaele, n'a pas semblé douter avoir trouvé l'arme du crime dans le tiroir de cuisine du prétendu assassin : comme si après avoir assassiné sauvagement une femme, plutôt que faire disparaître l'arme du crime, il l'avait sagement rapportée chez lui et nettoyée...

Rappelons que les ravisseurs et / ou assassins de Grégory Villemin et Madeleine McCann, comme ceux de nombreuses victimes de meurtres dans le monde sont toujours en liberté.

 

Amanda Knox, documentaire Netflix de Rod Blackhurst et Brian McGinn.

Grégory, série documentaire Netflix de Gilles Marchand.

The Disappearance of Maddie McCann, série documentaire Netflix de Chris Smith.

The Confession Killer / L'Affaire Henry Lee Lucas, série documentaire Netflix de Robert Kenner et Taki Oldham.

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