L'Industrie de la Soupe Populaire

SDF jour 29. 15 juillet 2015. 20h03.

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Crevé, ratatiné, mortellement déprimé, après avoir été expulsé de mon logement en violation de plusieurs lois, à la recherche d'un endroit pour manger gratuitement, je me suis rendu à la Mission évangélique parmi les sans-logis (ou un truc dans le genre) place Sainte-Marthe à Paris 10.

 

Les horaires, que j'avais repérés la veille, affichent : "Dîner 18h15 / 19h00" (pas comme sur la photo).

 

J'arrive à 18h40, péniblement, n'ayant pas mangé depuis le matin.

 

A 18h40, c'est fini. On range tout. Je demande à une dame s'il y a encore à manger et quels sont les horaires.

 

Elle me fait dos, ne me regarde pas, elle est fatiguée, elle a pas envie, elle comprend pas.

 

Moi : c'est quoi les horaires ?

 

Elle : hein ?

 

Moi : les horaires, pour manger ?

 

Elle : c'est fini vous voyez on fait la vaisselle.

 

Moi : oui mais les horaires, c'est quoi ?

 

Elle : ben à 19h00 c'est fini.

 

Moi : mais il est 18h40.

 

Elle : ...

 

Moi : il faut venir à quelle heure ? 

 

Pendant ce temps elle va à droite, elle va à gauche, elle me regarde puis regarde ailleurs.

 

Elle : 17h50.

 

Moi : mais pourquoi vous notez "18h15" alors ?

 

Elle : ...

 

Voilà. La dame veut aider mais elle a pas envie. Donner à bouffer à Paris, dans certaines structures, c'est devenu une industrie à la chaîne avec des gens qui pensent vendre des chaussures.

 

Dans certaines succursales du Seigneur, on est comme chez Carrefour : on ferme à 19h00 mais à 18h40 c'est fini. On ouvre à 18h15 mais si t'es pas là à 17h50 c'est pas la peine.

 

Et ils sont fatigués les pauvres, ils ont pas d'encre pour imprimer une affiche, pas le temps pour faire face aux affamés qui viennent leur parler.

 

Ce soir je vais encore rien bouffer grâce à une bénévole qui n'a pas envie et qui prend le... boulot... d'une qui aurait envie.

 

Si je suis pas mort d'ici peu, je ferai le guide Michelin des soupes populaires à Paris. Autant il y a des endroits bien, autant des branleurs associatifs, il y en a aussi.

 

Ainsi va la vie des chiens en 2015 en France : tout ce qui est banal devient industrie.

 

http://jeromevigliano.fr/

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