Présentations.

Article de présentation. J'ai écrit mon premier billet sur le Rwanda le 6 avril dernier et j'ai donc ouvert ce blog un peu dans la panique "maisquestcequejevaisbienpouvoirenfaire" Donc je recommence ici, par le début. Merci à Anne, qui m'a poussé à rédiger ce petit témoignage sur mes engagements politiques, en me questionnant sur facebook.

 

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Jessica

Peux tu te présenter à nous

Nous donner ton parcours scolaire

Ton combat et pourquoi tu t'es lancée dedans

 

 

Je m’appelle Jessica Gérondal Mwiza et je suis franco-rwandaise. J’ai 25 ans, je suis mariée et je vis actuellement à Saint-Brieuc dans les Côtes d’Armor.

Mon parcours scolaire est un peu chaotique, ça rassurera pas mal de bachelier.e.s ou apprenti.e.s.

En effet je fais partie de ces générations à qui on a fait croire qu’il n’y avait que 3 voies de réussite possible: devenir médecin, trader ou avocat.e. Je suis donc allée à l’université de droit et de science politique d’Aix- en- Provence après un bac E.S, allant quand même jusqu’au master 1 sans conviction aucune.

Je viens de me ré-orienter en obtenant le concours d’éducatrice spécialisée  il y a un mois. Mon projet professionnel in fine est de diriger une structure d’accueil pour les mineurs non accompagnés.

En ce qui concerne mon combat, cela va être très difficile à expliquer ! Mes combats sont multiples, en tout cas il s’agit d’un vrai cheminement militant et politique, qui a évolué au fil des années et au fil des déménagements. Le paramètre territorial est à peu près aussi important que celui de l’évolution de l’âge et des expériences.

 

J’ai grandi dans le sud de la France, dans le département du Var et plus précisément à Six-fours-les plages (une ville moyenne).

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas la région PACA, il s'agit de celle qui a fait élire les 3 premiers maires « front national » de France en 1995: Toulon, Marignane et Orange grâce à des triangulaires, suivies de la ville de Vitrolles en 1997.

Il ne s’agit donc pas d’une coïncidence et j’en ai personnellement fait l’expérience; le territoire dans lequel j’ai grandi était et reste profondément raciste.

Les militant.e.s antiracistes que je côtoie virtuellement et ou réellement aujourd’hui répondront « oui enfin bon toute la France est raciste ». Pour moi rien n’est comparable avec le racisme existant en PACA, celui de l’ancienne région Nord-pas-de-Calais, et celui des campagnes Alsaciennes. Je parle de racisme biologique: de cette conviction profonde qu’a une grande partie de ces citoyen.n.e.s du fait que la race blanche est supérieure en tout point aux autres races - et surtout le fait de rendre cette idéologie la plus explicite et violente possible.

 

À Six-fours-les-plage, j’étais souvent « la noire » du quartier, de l’école, du cours de musique. Avec tout ce que cela implique.

La première fois que j’ai compris que je n’étais pas « comme les autres », c’était à l’école primaire. Un garçon de mon âge me jetait cette remarque à la figure: « toi de toute façon t’es noire ».

Bref je devais avoir 5-6 ans, il s’agissait du début d’une longue série de propos racistes et sexistes et d’humiliations en tout genre. Mon premier réflexe fut de me construire une carapace car le combat - seule - était trop difficile.

J’ajoute ici qu’au sein de mon cercle familial personne ne m’a préparé aux discriminations. J’ai perdu ma mère lorsque j’avais 9 ans. Elle seule aurait pu répondre à mes interrogations, mes inquiétudes et angoisses. Mon père, qui nous a élevé moi et mon grand frère, était trop loin de ces préoccupations; on était dans une situation de grande précarité.

Le combat antiraciste a donc été mon premier combat, bien avant que je ne puisse l’intellectualiser.

Au lycée j’ai suivi mes ami.e.s dans le syndicalisme, à « l’Union Nationale Lycéenne », ce qui m’a mené ensuite vers le MJS (les jeunes socialistes) - les deux associations de gauche étant très liées.

J’y ai milité 10 ans, 10 ans sans réussir à convaincre grand monde au sein de cette organisation, de la centralité et de l’importance du combat antiraciste. Le MJS est une asso en tout point différente du PS, dans son fonctionnement en tout cas… mais pas sur ce sujet.

L’orga reste ultra majoritairement blanche - persuadée sans le dire ni se l’avouer, que le combat économique et social passe avant toute considération « sociétale » (comprendre: l’international, l’antiracisme, les luttes LGBTQIA, le handicap et le féminisme - avec une légère évolution sur ce dernier sujet avec le mouvement « mee too »).

Je la crédite quand même de très belles rencontres, dont celle avec mon mari et de nombreux.euses ami.e.s qui sont majoritairement sorti.e.s des partis politiques et mouvements dits « nouveaux » ... mais si classiques .

C’est également grâce au MJS que j’ai pu m’engager sur la question du génocide contre les tutsi au Rwanda, et plus précisément sur le combat pour la justice et la vérité; le pouvoir socialiste ayant appuyé et financé les génocidaires hutu avant pendant et après 1994.

Depuis 1994, le MJS prend des positions courageuses tous les ans en avril, le mois de commémoration officiel.

 

Ce sujet est de la plus haute importance pour moi, car ma famille fut touchée par ce terrible génocide: mes grands parents furent assassinés, ainsi que leur plus jeune enfant. Ma mère, qui a vécu ce drame à distance, (elle a quitté le Rwanda dans les années 70) ne s’en est jamais remise. C’est certainement ce qui a entrainé ses nombreuses maladies, puis son décès.

 

Pour m’acheminer vers la fin, car je suis déjà longue: personne ne peut s’imaginer de prime abord ce que signifie "être militant.e Jeune Socialiste dans le Var". Concrètement ça veut dire risquer sa santé physique sur une simple action de collage d’affiches nocturne.
J’ai été responsable J.S du département du Var en 2012-2013, et je reste très fière de ce qu’on a pu accomplir là-bas.

A la fin de ce mandat j’ai été nommée membre du bureau national tout en restant dans le sud. Et enfin en 2015 j’ai été nommée permanente (c’est à dire payée pour faire fonctionner l’organisation en tant que trésorière) et ce jusqu’en début 2017, deux années lors desquelles j’ai vécu à Paris.

Ces années furent certainement les moins stimulantes de ma vie. Guerres de pouvoir, guerres d’égos, et pas de place pour l’antiracisme dans ces cercles.

Il y avait toujours plus urgent, le timing n’était jamais le bon, et je me le faisais dire par des personnes blanches qui n’avaient jamais montré 5 minutes d’intérêt et d’empathie pour ce que je pouvais bien dire.

 

En 2017 je suis recrutée par l’EGAM - une association anti-raciste Européenne. Je travaille principalement sur le Rwanda et j’en suis très heureuse pour un temps. Je respire.

J’organise une grande délégation d’européen.nes pour les 23èmes commémorations du génocide perpétré contre les tutsi, à Kigali, avec notamment la participation de Beate Klarsfeld.

Je déménage ensuite à Saint-Brieuc, avec mon futur mari, et je me dis que je dois me poser, réfléchir, revoir mes priorités, mes engagements et mon parcours professionnel. 

 

 

Comment tu aides les autres

 

 

J’ai quitté l’EGAM après quelques mois, pas uniquement à cause de la distance (le siège est à Paris, Paris - Saint-Brieuc c’est 3h de train), mais à cause de gros désaccords sur l’antiracisme et sur la façon de mener les projets.

 

Je continue donc mon engagement sur le Rwanda avec l’association « Ibuka France » dont je suis membre, notamment par l’action de sensibilisation; les conférences que j’organise ou auxquelles je participe partout en France.

En lycée, collège, université ou bien en salles publiques.

C’est un engagement complet car la mémoire des victimes et des rescapé.e.s doit être transmise aux jeunes générations et cela permet également de mener la réflexion sur les thèmes de la colonisation et la néo-colonisation, leurs conséquences dramatiques pour les populations non blanches de part le monde.

Puis viennent les questions de la vérité, de la justice et de la réparation : ces dernières étant politiquement primordiales et très actuelles.

Le génocide est l’acte final du racisme, il s’agit d’une manière très directe et concrète de combattre ce fléau à la racine, en en exposant les causes, les tenants et les aboutissants, en invitant la jeunesse à se saisir de l’histoire et de leurs émotions afin de devenir des êtres conscients, des êtres politiques, engagés et antiracistes.

 

J’écris aussi désormais. J’ai commencé par cet article:  https://blogs.mediapart.fr/jessica-gerondal/blog/060418/des-assassins-de-la-memoire, sur le Rwanda, pour les 24èmes commémorations. Il a été très partagé grâce à un SAV assez artisanal et de chouettes contacts sur les réseaux sociaux. Il a également été publié sur le site de l’AFP (agence france presse). J’ai reçu beaucoup de compliments au Rwanda, et ça c’est le plus beau cadeau.   

J’en profite pour passer ce petit message aux professionnelles de l’auto censure comme je l’ai été: j’ai beaucoup hésité avant d’ouvrir ce blog médiapart: « pourquoi je ferais ça, qui je suis pour écrire sur un blog » et j’en passe.

Ecrivez votre histoire, donnez votre avis, où vous le voulez ! N’hésitez pas, personne ne le fera à votre place.

 

Je milite également à la CIMADE pour l’accueil des personnes migrant.e.s, car je considère qu’il s’agit d’une des luttes principales de l’antiracisme actuel. Cette lutte me touche dans ma chair.

De façon plus égoïste; ma mère fut réfugiée politique et je pense que nos petits enfants apprécieront le degré d’humanité de notre génération vis à vis de notre action en faveur de l’accueil. J'ai bien dit "de notre action", pas de nos statuts facebook et autre tweets d'indignation de circonstance (autant dire tout de suite que c'est mal barré). 

Concrètement je participe aux permanences d’accueil des personnes primo arrivantes à Saint-Brieuc, ce qui implique un gros suivi pour chaque personne accueillie par notre structure: des accompagnements en préfecture, des accompagnements OFPRA, le montage des dossiers de recours auprès des avocat.e.s … C’est édifiant, très concret en tout cas en ce qui concerne le degré de racisme des institutions françaises. 

 

J’ai d’autres projets en cours, sur l’écriture notamment et pourquoi pas un jour créer une association antiraciste, afroféministe.

Je chante également, du Jazz ! Mais malheureusement cela passe toujours après mon engagement politique donc bon … là dessus on va dire que je fais ce que je peux quand je le peux.

 

 

Et peux tu nous donner une note positive pour que d'autres femmes comme toi embrassent leur rêve

 

 

J’ai un peu peur que ça fasse très « self made woman » à la Macron (insupportable donc et en plus c’est pas vraiment le cas), mais honnêtement je me suis toujours sentie à la traîne. De nombreux membres de mon entourage ont grandi avec des parents et un cercle très cultivé, écoutant France Inter tous les matins, tandis que chez moi c’était plutôt TF1 et les grandes gueules à toute heure de la journée (très perturbant pour une jeune fille noire, vraiment très très perturbant). 

Ce que j’ai envie de dire s’adresse surtout aux jeune femme noires professionnelles de l’autocensure comme moi, comme je le disais plus haut: notre combat c’est le témoignage. C’est « aussi simple » que ça. 

Non, il ne faut pas avoir un bac plus 5 en Franz Fanon ou en Kwame Nkrumah pour militer, écrire, créer.

Il n’y a pas d’expérience plus importante qu’une autre, toutes méritent d’êtres mises sur papier, enregistrées en podcast, exprimés à travers votre art !

 

Alors allez-y. Comme le dit la grande Janelle Monae: " Black girl magic, y'all can't stand it

Y'all can't ban it, made out like a bandit

They been trying hard just to make us all vanish

I suggest they put a flag on a whole 'nother planet' "

 

 

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