Les gentils blancs me tuent

Nos enfances cassées, nos adolescences brisées, nos vies d’adultes si dures. Vos privilèges, si criants. Nous préparons nos enfant au racisme des vôtres. Nous ne pouvons même pas attendre de vous que vous éduquiez votre progéniture à ne pas être raciste car vous vous pensez hors du problème.

h-e-r

"We seek justice, we are past fear
We are fed up eating your shit
Because you think your so-called "black friend"
Validates your wokeness and erases your racism
That kind of uncomfortable conversation is too hard
For your trust-fund pockets to swallow
To swallow the strange fruit hanging from my family tree
Because of your audacity
To say all men are created equal in the eyes of God
But disparage a man based on the color of his skin
Do not say you do not see color
When you see us, see us
We can't breathe" (I can't breathe, H.E.R) 

 

Ces derniers mois ont été éprouvants pour bon nombre de personnes engagées dans des luttes sociales. Une flamme de colère contre le racisme, la capitalisme, le validisme, le sexisme, et les LGBTQIA*phobies renaissait et s’ancrait en France, sous l’impulsion d’une vague jeune (et moins jeune !), belle et courageuse. Dans le même temps, la crise sanitaire liée au covid-19 bouleversait le quotidien de beaucoup d’entre nous, entre pertes de revenus et choc psychologique dû au confinement. On m’a un jour dit qu’il ne fallait pas attendre d’aller bien pour créer, écrire, parler. Je suis toujours blessée par le contexte politique et sociétal français, il était donc temps que je reprenne la plume.

D’autres micro-événements m’y ont poussée : des encouragements de la part d’ami.e.s, de connaissances, d’inconnu.e.s …. et aussi, malheureusement, des logorrhées égocentriques relatives aux article et podcast sur ma construction identitaire en tant que femmes noire assignée “métisse". Bref, des white tears par litres.

Depuis quelques semaines je suis confuse, impuissante. J’assiste comme tout le monde au déferlement de haine qui poursuit les différentes mobilisations contre l’islamophobie et les violences policières, pour ne nommer que celles-ci. Car les blanc.hes aux vélléités de dominations ont subi. Iels se sentent désormais acculé.e.s. C’est le sanglot de l’homme blanc, acte988999387, environ.

Les demandes de réparations, de restitutions, de reconnaissances de crimes en cascade. Les totems de pierre et de sang à terre, brisés. Nos histoires racontées avec la puissance de nos mots, de nos points de vues situés et de nos colères. La simple prise de parole et de l’espace public. Mais qu’avons nous osé ?

Nous assistons désormais à un énième retour de bâton. Notre gouvernement mène d’infâmes luttes anti-migrants, anti-musulmans de manière décomplexée. Autorisé.e.s par ce dernier, les plus puissant.e.s représentant.e.s de la blanchité suprémaciste et leurs sbires envahissent nos ondes : “Séparatisme”, “Ensauvagement” entend-on pour qualifier ce qui n’est pas blanc, ce qui serait étranger, celles et ceux qui dérangent.

“N*gre, singe ” entend-on. “On ne peut plus rien dire” !

“11 septembre ”, balancé comme riposte à la vidéo d’une jeune fille qui porte un foulard et qui ose exister dans l’espace public, qui ose se montrer telle l’individu libre et altruiste qu’elle semble être. 

Iels s’affirment en tant que rempart de la République, de la liberté d’expression et nous indiquent avec autorité le fait qu’eux mêmes, leur connaissance, ami.e, ancien.ne collègue ne sont “absolument pas racistes”. Iels prennent la parole partout, tout le temps, pour commenter et conclure leurs propres offenses.

L’espace public légitime, institutionnel, est bien à eux.

 

Face à tout cela et dans mon envie de lutte, je reste perplexe car les mêmes personnes qui proclament une minute leur dégoût face à ces propos et comportements, les mêmes qui s’indignent à grand bruit afin que l’on soit toutes et tous rassurés sur leur antiracisme sont celles et ceux qui ne sont à l’aise que dans notre silence.  

Je parle de nos fameux gentil.les blanc.hes, “pas racistes”, comme ces présentateurs et chroniqueuses de l’émission “Quotidien”, qui laissèrent un ancien président déshumaniser, animaliser les personnes noires sans bouger d’un sourcil. 

Ces gentilles personnes blanches, “de goooche” tant que ça ne questionne pas les fondements matériels de leurs vies privilégiées. Je ne sais plus comment gérer au quotidien ces allié.e.s autoproclamé.e.s qui sont en fait de grand.e.s prestidigitateur.rice.s de l’humanisme.

Personnellement, depuis que je milite contre le racisme en utilisant mon expérience, mes lectures, mes recherches et rencontres comme matériau de base, ces gentil.les blanc.hes veulent mon silence. Que ce soient d’ancien.ne.s ami.e.s, des membres de ma famille, des collègues ou des militant.e.s, mon silence et leur confort passent avant le combat contre les inégalités raciales. Je n’ai pas le droit d’exploiter mon passé pour ma guérison. Je n’ai pas le droit d’écrire anonymement sur ce qu’iels m’ont dit ou fait. Je n’ai pas le droit de retourner le miroir, car ce qu’iels y voient leur est insupportable.

Nos enfances cassées, nos adolescences brisées, nos vies d’adultes si dures. Vos privilèges, si criants. Nous préparons nos enfant au racisme des vôtres. Nous ne pouvons même pas attendre de vous que vous éduquiez votre progéniture à ne pas être raciste car vous vous pensez hors du problème.

Vous êtes le problème. Le plus massif et le plus répandu. Mais si nous dénonçons nous dérangeons.

Je ne peux plus supporter d’entendre leurs éléments de langages tant affectionnés :

  • “Un jour ça ira mieux” ;

  • “Ce n’est pas si important”

  • “C’est pas du racisme mais de l’ignorance”

  • “Victimisation”

  • “Oui mais aussi voilà comment telle victime s’est comportée”

  • “Bon c’est juste comme ça”

  • “Chaque pays, chaque société a un jour” …

  • “C’est pas ce que je voulais dire” (gaslighting)

  • [Déroule son CV qui prouve qu’il est gentil et “pas raciste”] (gaslighting)

  • “Je n’ai jamais dit / fait ça” (gaslighting)

  • “Tu as mal compris” (gaslighting)

  • “Mais je cherche juste à discuter ! Tu es fermée”.

De la lâcheté, partout et tout le temps. Une lâcheté qui me paralyse parfois. Qui me fait dire dans mes moments de faiblesse qu’on ne verra pas le bout du tunnel.

Ces derniers mois, j’ai dévoré la série “The good fight”. Une série qui parvient à transcrire certains débats intracommunautaires états-uniens. Une prise de position d’Adrian Boseman, un homme noir, patron d’un cabinet d’avocats majoritairement noir, m’avait donné à réfléchir. S’exprimant sur la cause antiraciste, il a dit préférer réserver son énergie pour les “vrais racistes” car il aurait le temps, de façon secondaire et moins bruyante, d’affronter celles et ceux qui sont censé être ses alliés, lorsque les vrais racistes seront vaincus. Je n’ai pas trouvé de meilleur exemple pour vous mener vers mon idée principale : je pense strictement l’inverse.

C’est au mieux un raisonnement simpliste, au pire du sabotage, de penser que notre seul problème réside en l’existence du Front National et de leurs soutiens ; du journal Valeurs Actuelles, de leurs lecteurs et lectrices (et des personnes qui accordent sans honte des entretiens à ce journal) ou encore de Zemmour, Ménard, Sarkozy, Darmanin et leurs soutiens. Je pense que c’est insulter l’intelligence moyenne des humains que de laisser penser qu’après des siècles d’éducation raciste officielle, de livres d’histoires racistes, de thèses de médecine et d’anthropologie raciste, d’industrie de l’esclavage, de colonisation, de tortures de zoos humains, de comptines racistes, et désormais de néocolonialisme… le français moyen et la française moyenne naissent et grandissent sans développer les symptômes de l’ensauvagement de leurs ancêtres.

Les gentil.les blanc.hes me tuent, tous les jours et en tout lieu par le déni de leur propre racisme.

 

“Je dois admettre que ces dernières années j’ai été gravement déçu par le blanc modéré. J’en arrive presque à la conclusion regrettable que le plus grand obstacle des Noirs dans leur effort de libération est non pas le Ku Klux Klan, mais le Blanc modéré, plus dévoué à l’ordre qu’à la justice. Ce Blanc modéré qui préfère une paix négative, c’est-à-dire l’absence de tension, à une positive qui serait la présence de justice. Ce Blanc modéré qui répète constamment : “je suis d’accord avec ton objectif mais je ne peux accepter tes méthodes”, qui pense de façon paternaliste qu’il peut programmer le calendrier de la liberté d’un autre. Ce Blanc modéré qui vit selon un concept mythique de temps et qui conseille toujours aux Noirs d’attendre un moment plus propice. La compréhension superficielle des personnes de bonne volonté est plus frustrante que les incompréhensions des personnes de mauvaises volonté. L’acceptation tiède est plus choquante que le rejet net.” Lettre de la prison de Birmingham, Martin Luther King, 1963.

NB 1 : N’imaginez même pas venir vous plaindre de l’utilisation des termes “blanc” “blanchité” “privilèges”, si vous le faites c’est :

  • que vous faites partie des personnes que je dénonce ici donc je ne répondrai même pas,

  • que vous êtes trop sur vos postures pour faire vous mêmes les simples recherches suivantes :

http://www.slate.fr/story/95643/antiracisme-privilege-blanc

http://www.slate.fr/story/181785/racisme-anti-blancs-blanchite-construction-politique-segregation-etats-unis-

NB 2 : "Ouin ouin, l'écriture inclusive c'est relou" : tout le monde s'en fout.

 

 

 

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