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Billet de blog 10 nov. 2018

Trop mature pour être un enfant

Des centaines de familles en France, peut-être plus, hébergent chez elles des étrangers rejettés par les systèmes qui devraient pratiquer cet accueil. Une mère de famille hébergeuse raconte comment elle a ouvert sa porte et accompagné un enfant de 15 ans qu'une évaluation orientée avait exclu de la prise en charge.

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Témoignage d’une parisienne devenue hébergeuse

Je suis allée chercher S. un soir de janvier 2018, à 18h, au métro Barbés, à Paris. Quelques instants avant, on m’appelait pour savoir si je pouvais héberger un jeune garçon, esseulé et très inquiet. Il s’était présenté au DEMIE (dispositif parisien d’évaluation des mineurs isolés confié à la Croix-Rouge par la Mairie de Paris) après 9 mois d’un long voyage depuis la Sierra Leone, en passant par la Libye. Par chance, il avait son passeport. M. S. né en 2003. Malgré ses papiers d’identité attestant de ses 15 ans, son visage poupon et la panique dans ses yeux, on l’a jeté à la rue. Après une évaluation de moins de 5 minutes, la Croix-Rouge a mis en doute sa minorité trouvant son discours « trop mature » pour être celui d’un enfant, venu seul.

Une précision importante cependant et qui n’a pas dû échapper à ses interlocuteurs : S. parle trois mots de français. Pourtant, S. a réalisé en quelques secondes, en ce jour où le plan grand froid est activé (pour les majeurs), que ceux dont la responsabilité était de le protéger, le mettaient en toute conscience, en grave danger.

Heureusement pour lui, A., initiatrice du collectif Les Midis du MIE l’a repéré et m’a contactée. Les Midis du MiE ne gère pas les hébergements solidaires mais face à l’urgence, comment ne pas chercher des solutions ? La même nuit, deux autres enfants n’ont pas trouvé d’hébergeurs, le personnel d’un hôpital a bien voulu les laisser s’asseoir dans la salle d’attente des urgences. Mais seulement pour cette nuit.

Jamais je n’aurais imaginé accepter qu’un inconnu dorme chez moi. J’ai deux enfants de 10 et 13 ans, sans présence paternelle. Je gagne 1 900 euros par mois et je connais bien les recommandations pour « dépenser » le moins possible.

Dès le premier regard, toutes mes appréhensions ont disparu. S. n’était pas un inconnu, mais un gamin apeuré. Je me suis souvent demandé quel aurait été mon comportement pendant la dernière guerre mondiale. Solidaire ? Active ? Indifférente ? Ce soir-là de janvier 2018, à 18h au métro Barbès, ma réponse était évidente.

Ma seule interrogation, chaque jour croissante face à des centaines d’autres gamins, était de comprendre pourquoi la Mairie de Paris, les conseils départementaux, l'Etat français, ne sont pas ouvertement condamnés pour non-respect de la loi ? Et lorsqu’ils le sont, pourquoi rien ne change ?

La France, en tant que signataire de la Convention Internationale des Droits de l'Enfant, se doit de veiller à l'intérêt supérieur et aux droits des mineurs isolés, en les confiant à l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE), appelée aussi protection de l’enfance. Pourtant, à Paris comme dans d’autres départements, le système et ses différents acteurs les excluent en grande majorité.

S. a habité 4 mois avec nous. Pour ceux qui attendent dehors dans la rue de rencontrer un juge, un temps propice à tous les dangers et maltraitance.

En effet, une fois refoulé du DEMIE, un mineur peut déposer un recours auprès du juge des enfants, au Tribunal de Paris. J’habite dans la capitale depuis plus de quarante ans, j’ai visité une fois la Conciergerie, et parcouru en long et en large l’Ile de la Cité. Mais je ne sais pas comment on dépose un recours auprès du juge pour enfants. Peut-on imaginer que S. le sait, lui ?

Pour pallier cette situation complexe, des hommes et des femmes font le nécessaire, bénévolement, pour renseigner les gamins et les orienter dans leur démarche.

S. a déposé son recours. En attendant, j’organise ses journées. Il parcourt tout Paris pour participer à des cours gratuits d’alphabétisation donnés une fois encore par des âmes généreuses.

Ma famille, des amis me donnent habits, livres, et même un peu d’argent pour participer à son confort. Le premier sourire de S. a perlé, 3 semaines après son arrivée. Les enfants et moi, avons eu du mal à cacher notre émotion.

La convocation finalisant la procédure de recours est enfin arrivée. Reste le moment de découvrir le nom du juge en fonction. On m’explique qu’on connaît déjà la décision. Malaise, incompréhension, comment la loi peut-elle devenir pâte à modeler dans les mains de ceux qui en sont les garants ? J’ai honte de dire que S. est « tombé » sur le juge le plus respectueux de ses droits.

A la sortie de l’audience et face à l’évidence, S. a immédiatement été pris en charge par l’ASE. Son passeport a été vérifié. On l’a reconnu dans sa dignité.

6 mois après avoir été placé sous la protection de l’Aide Sociale à l’Enfance, S. a changé deux fois d’hôtels miteux. Il prend ses repas dans un kebab avec lequel l’institution a un accord. Il n’est toujours pas affecté à un foyer. Il n’a aucun éducateur désigné malgré ses relances. RESF 75 (Réseau Éducation Sans Frontières) a été mobilisé pour accélérer sa scolarisation. C’est la seule chose qu’il ait obtenue et à laquelle il avait, de toutes les façons, droit. Aujourd’hui, je suis la seule à le suivre dans sa scolarité, à l’encourager, à lui demander de ses nouvelles.

Mais S. n’est pas isolé finalement. Beaucoup d’autres sont dans sa situation. On m’a expliqué qu’il faisait partie des plus chanceux.

N. S . Les Midis du MIE

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