Le monument, la cravate et le catholique zombie (tentative de synthèse politico-symbolique d'un semestre agité)

Longtemps, j'aurais pu faire mienne le vers du poète : « Comme vous, j'ai cette haine des drapeaux et des églises... » (J. Bertin) Encore que... l'hymne soviétique rectifié Eltsine (pour les paroles), sur fond d'image de podium avec blondes musclées et tressées façon Timochenko, ça ne vous laisse pas indifférent, avouez-le ! Soyons honnêtes avec nous-mêmes. A 18 ans pourtant, je m'étais fait le serment de refuser (le cas échéant mais il avait peu de chance d'échoir) toute décoration française, tant j'estimais qu'elles avaient déjà été attribuées à trop d'assassins, d'arrivistes et de médiocres en mal de reconnaissance. Je faisais mienne la devise du Canard : « L'important n'est pas d'avoir ou pas la Légion d'Honneur ; l'important est de ne pas l'avoir méritée. » Pour des explications, je suis à la disposition de ceux auxquels le second degré de la formule aurait pu échapper...

J'étais donc dans cet état d'esprit déjà ancien quand l'actualité du semestre, commencé en fanfare sanglante puis décliné en curée contre les prétendus « islamophobes », a fait sourdre en moi une envie insolite : ériger un monument aux héros de Charlie, mes doubles, mes fantômes, ceux qui parlaient pour moi, dessinaient à ma place, exprimaient de façon insolemment plus claire que moi mes convictions, mes indignations et mes espoirs.
Cabu, Wolinsky, Tonton Bernard... Ils ont flingué les meilleurs, comme s'ils avaient bon goût , ces barbares ! Le journal d'aujourd'hui s'en ressent, avec toujours d'excellents articles, mais des dessins … qui ne sont plus vraiment au niveau où les avait placés la fine équipe. Déjà, depuis 30 ans, Reiser me manquait atrocement...

Reste que ces survivants sont toujours menacés, risquent leur peau tous les jours et ont la bouche farcie de cendres quand ils entendent ce qui se dit après le reflux de l'illusoire et fallacieux « esprit du 11 janvier ».
Comme je suis toujours du côté des cibles plutôt que du côté des snipers, j'exige donc un monument car les monuments sont aux idées ce que le Prozac est à la dépression : ça ne résout rien... mais ça soulage. Et, pas une petite plaque anonyme comme celle des « martyrs de la Liberté » du Métro Charonnes ! Un vrai monument, grandiloquent (c'est à dire « qui parle fort ! »), comme la statue d'Ernest Renan à Tréguier ! Et, comme ce monument sera à n'en pas douter, la cible de tous les obscurantistes de la planète, je serais pour l'implantation de grilles solides et, s'il le faut … de caméras de vidéosurveillance ! Si, si...

Goût de cendres... Comment dire ? Quand tout le monde a raison, c'est la définition de la tragédie... Je vous explique : mon cœur saigne parce que j'ai toujours sur ma table de nuit deux auteurs que je consulte périodiquement au gré de l'actualité tout court ou de leur actualité littéraire : Caroline Fourest et … Emmanuel Todd. Et, les voir s'insulter plus ou moins délicatement me désole. Me désole aussi la curée subie par l'une et par l'autre, par les thuriféraires respectifs de l'autre et de l'une ! Défaite de la pensée ; refus du débat ; victoire de l'invective idiote sur l'élaboration laborieuse de vérités provisoires...

Soyons clairs : je ne convaincrai pas ceux qui se contentent d'anathémiser au lieu de lire les livres en question. Je dirai seulement : lisez ! (Pas de risque de « cautionner » en achetant : on trouve ça en bibliothèque!)

Donc, Caroline a raison (et Charb posthume aussi !) : la confusion entretenue par certains, et notamment dans ce qu'il est convenu d'appeler « la gauche », entre le racisme et la critique des religions … ne sert que la cause des racistes. Ce combat fratricide entre les tenants de la laïcité et les tenants de la laïcité « adjectivée » (« ouverte », « apaisée », et autres douceurs...) est lourd de conséquences pour la cause que tous défendent (ou qu'ils croient défendre). Je partage à ce sujet le pessimisme de Bernard Teper quand il analyse que le « mouvement réformateur néolibéral », à l'oeuvre depuis des décennies dans le détricotage de tout ce qui peut porter l'adjectif « social » (droit, protection, couverture, …) a un besoin pressant de refiler aux religions la fonction sociale, incontournable malgré tout, assumée bon an mal an depuis un siècle par les gouvernements séculiers. Pour ce faire, ses représentants et agents d'influence n'ont de cesse de faire le jeu des anti-laïques, déjà bien décidés à relever la tête deux siècles et demi après que Voltaire eut appelé à « écraser l'infâme » ! Il n'est donc pas de laïque « intégriste », pas plus qu'il n'y a de musulman « modéré » : il n'y a que les laïques (de toutes religions et courants de pensée) et ceux qui veulent mettre « la loi de Dieu » au-dessus de celle des hommes ! Les implications locales de cet état de fait sont claires, et les implications géopolitiques n'en sont pas moins inquiétantes...

Puis vint Emmanuel (Todd)... et son brûlot anti-Charlie ! Il aurait pu, c'est vrai, s'abstenir de traiter ce qu'il a pris pour des adversaires comme on « traite » dans les cours de nos collèges ceux qui n'ont pas les bonnes « marques » ! Mais, on ne le refera pas : chercheur travailleur et sérieux, mais pamphlétaire et prophète quand ça lui prend... Cela n'empêche pas sa pensée d'être féconde, ses observations et ses « cartes » dérangeantes. Bien difficile là-encore de résumer en trois phrases une démarche qui s'enrichit depuis des décennies... Disons, pour ceux qui n'ont rien lu là-dessus, que Todd élabore avec des démographes et des statisticiens des cartes mettant en lumière les structures familiales et sociales profondes, en mettant en parallèle ces structures et les grands événements historiques. Il a ainsi pu mettre en évidence qu'il existait une France « déchristianisée », berceau de la Révolution et des Lumières, et une France qui s'est déchristianisée beaucoup plus tardivement et superficiellement, notamment le Grand Ouest. C'est la population qu'il appelle « catholique zombie » car elle garderait, malgré la déchristianisation (qui est néanmoins bien avancée), les valeurs de l'ancienne « chrétienté » : culte de la hiérarchie, peu de sensibilité à l'égalité, etc.

Cette vision est dérangeante pour ceux qui se disent « de gauche » car on avait attribué le retour de la gauche au pouvoir à la conquête par le PS de ces bastions cathos de l'Ouest. A voir les cartes du démographe, et c'est l'hypothèse qu'il avance, on peut se demander si ce n'est pas au contraire le « catholicisme zombie » qui a contaminé le Parti Socialiste, ce qui serait cohérent avec sa dérive libérale dont nous assistons en direct à l'apothéose (Macron n'en étant que la caricature emblématique...) Sur toutes ces questions, il faut lire « Le mystère Français » (Todd, Le Bras) (avec un crayon et un cachet d'aspirine effervescent... mais c'est passionnant !)

Donc, rapport d'étape :
Construisons un monument à nos frères Charlie et lisons, ET Caroline ET Todd !

J'ai oublié quelque chose ? Ah oui... la Grèce !
OXI, OXI (prononcer ote-chi ! Et levez le poing gauche...)
Vous savez quoi ?
Pourquoi la blonde au sale caractère d'Outre-rhin, le conseiller en défiscalisation qui dirige l'UE et le triste sire qui nous préside ne peuvent supporter ces trublions qui prétendent avoir raison, avec leur « peuple », contre les sommités de leur monde et le choeur des grands comptables du marché aux esclaves ? La cravate, bien sûr ! La cravate ! Refuser de la porter, c'est refuser de sacrifier aux dieux des Romains, c'est refuser le licol, c'est refuser d'assumer la puissance intimidatrice de ce symbole phallique, bref c'est très grave ! Le symbole, vous dis-je, le symbole ! La première décision de la prochaine assemblée populaire constituante devra être :
« L'article XXX du règlement intérieur de l'Assemblée Nationale portant obligation du port de la cravate est abrogé » !

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