Gestes barrière en démocratie en état d'exception

Comme tous les Français, j’ai découvert en mars 2020 un nouveau vocabulaire issu de l’épidémiologie, réputé rendre compte d’un certain nombre d’actions destinées à limiter le risque de transmission virale.

J'ai associé la notion de démocratie en état d'exception pour qualifier un régime politique que j'espère durablement entravé dans son développement sinon résolument banni d'une vie de citoyen à reconquérir. Cela passe probablement par un renouvellement en profondeur des institutions et du personnel politique et ses pratiques.

Il y eu tout d’abord les « gestes barrière », « (l’inénarrable) distanciation sociale » ; puis vinrent les « jauges » en mai 2020.

Nous eûmes ensuite droit aux « plans de continuité de l’activité » puis au « tracing », aux cas « contacts », etc.

Mais tout cela est arrivé dans l’après-coup de la première épidémie, dans l’attente de la « seconde vague » et du « vaccin ». Les actions publiques eurent pour effet de contribuer à la réalisation des prédictions entendues au premier temps de l'épidémie puis au moment du premier "déconfinement".

S'est ainsi déployée devant nous une ingénierie médiatique de l'influence, du conditionnement et de l'enrôlement à fin de maintenir en vie l'idée d'une menace génocidaire.

Il y eut la première expérience des mesures barrière dans les grandes surfaces avec le plexiglas, le mètre règlementaire (qui allait bientôt doubler), puis l'usage obsessionnel des gels hydroalcooliques, les désinfections systématiques de tous les espaces de vie.

Je n'y ai pas cru au départ, vraiment pas. Je trouvais tout cela surréaliste et je me disais que, bon, c'était l'affaire de quelques mois et que ni le virus ni la peur ne pouvait s'installer durablement dans l'espace public, médiatique et dans les sphères privées et professionnelles. 

J'avais sous-estimé le pouvoir des médias et la capacité des individus à consentir à l'obéissance, à se départir de leur capacité de réflexion et d'analyse, de compréhension de phénomènes qui semblent tout droit être la stricte application d'expérimentations menées dans les années 40 et 50 et présentées dans les manuels de psychologie sociale.

Pour un esprit un peu rationnel et plutôt sensible à l’information scientifique, tout cela me parut, d’emblée un peu exagéré, pour ne pas dire plus, la franche instrumentalisation de la peur à des fins politiques et d'enrichissement d'une minorité.

C’est comme s’il avait été rendu impérieux de rappeler à chaque instant le danger, le risque qu’il y avait à circuler en dehors de chez soi. Il me semblait alors que la volonté du pouvoir politique consistait alors à maintenir les Français dans leurs domiciles « quoi qu’il en coûte » pour des motifs qui n'avaient qu'un rapport indirect avec l'épidémie. 

L'essor des outils numériques au cours de cette période apporte une partie de la réponse, l'éclatement des collectifs de travail et l'isolement des travailleurs une autre, la fragilisation des citoyens réduits à leur dimension biologique, une autre encore. 

La mise en œuvre d'une biopolitique usant d'un faire vivre et laisser mourir semble avoir trouvé là un terrain d'expérimentation formidable, capable de démontrer que l'homme exposé au risque vital doit consentir au clivage entre un corps à préserver du risque "quoi qu'il en coûte", et une intelligence sommée de suspendre toute forme de réflexion et de jugement conçus comme autant de menaces pour une analyse et des actions politiques exclusives.

Nous savons le prix des mesures absurdes de confinement, de la réduction de l’espace de liberté à un kilomètre puis à vingt, puis à nouveau à un kilomètre, puis à dix kilomètres. Nous avons laissé croire pour les plus soumis d'entre nous que l'ordre du port du masque partout et en toute circonstance ne pouvait souffrir d'aucune discussion et d'aucun raisonnement capable d'en questionner l'intérêt médical.

Je fus moi-même amené à réaliser un test d'effort avec masque. Ma remarque fut alors sans effet sur ce qui m'apparu comme un conditionnement aveugle quelque chose de l'ordre de l'emprise, de la suspension de toute forme de subjectivité.

L'éthique médicale ne semble pas, de son côté avoir réussi à préserver les médecins de la tentation d'amplifier la peur, multipliant les freins à l'expression d'une pensée critique au nom du savoir médical et de la dangerosité du virus. 

Nous ne savions pas, non-médecin comment ce virus pouvait être terrible, à quel point il menaçait nos vies. Nous étions, profanes, destinés à appliquer sans réflexion les mesures qui nous étaient imposées dans pouvoir en dire les effets désastreux sur nos relations sociales.

Je n'évoquerai même pas ici les conséquences dramatiques du port du masque obligatoire en présence de jeunes enfants et de nourrisson, ces mères sommées d'accoucher masquer, ces enfants privés de rituels funéraires.

Je ne peux pas m'empêcher de faire l'hypothèse d'une instrumentalisation du virus et de ses effets immédiats sur les plus fragiles et les plus âgés, sur les soignants aussi au début de l'épidémie, en l'absence de protection suffisante sous l'effet de décisions politiques antérieures qui n'auront pas plus que celles qui allaient suivre donner lieu à une quelconque reconnaissance de responsabilité et de faute.

Nous savons le prix payé par celles et ceux qui « usagers » du système de santé ne purent trouver à se soigner et être accueilli à temps pour ne pas augmenter les statistiques de mortalité du virus.

Cela me fit l’effet d’une enchère et d’une compétition entre nations désormais isolées les unes des autres. Tout fut bon pour augmenter le nombre de décès réputés avoir eu lieu du fait de ce virus.

À bien y réfléchir, cela fut absurde, devrais-je dire, l’est encore puisque le nombre actualisé chaque jour semble avoir pour mission de rappeler à chacun d’entre nous que survivants, notre tour peut venir, au coin d’une rue, dans l’espace public, à l’air libre comme dans les espaces confinés.

Ce rappel participe d’une injonction paradoxale dont l’effet principal aura été de plonger dans la psychopathologie un nombre considérable de français.

La phobie du contact si inquiétante et si dangereuse pour le lien à l’autre, la nosophobie s'inscrivent désormais comme les pratiques rituelles d'une religion d’État capable d'exorciser la menace que fait peser le virus sur un corps national sacré. La dérive monarchique du pouvoir en place n'est lui-même pas sans évoquer le rôle prépondérant du corps divin incarné dans le souverain dont les présentations sont conçues comme autant de manifestation d'une parole sacrée.

 À ces phobies viennent s'agréger dans un espace social dévitalisé les souffrances psychiques des personnalités rendues vulnérables par l'existence d'un terrain favorable à l’apparition d’idées sombres capables de mettre en scène un monde de menace où l’autre se trouve potentiellement, assurément, le porteur « du » virus. 

Un virus respiratoire parmi d’autre, mutant comme tous, imprévisible comme il se doit d’un virus qui ne communique pas sur ses projets de conquête, assistant simplement, au nom d’une menace amplifiée à chacune de ses générations à des comportements illogiques et absurdes, expression d’une volonté obsessionnelle de le faire disparaître.

Dans l’esprit de nos contemporains, il est possible de faire l’hypothèse que cette disparition fantasmée constitue un véritable soulagement en attendant l’émergence d’un nouvel objet phobique. 

J'ai associé la notion de démocratie d'exception pour qualifier un régime politique que j'espère durablement entravé dans son développement sinon résolument banni d'une vie de citoyen à reconquérir. Cela passe probablement par un renouvellement en profondeur des institutions et du personnel politique et ses pratiques.

En attendant la « guerre » contre le virus mobilise une quantité elle-même complètement folle d’énergie et d’argent qui n’est pas consacrée à développer la vie et les moyens techniques capables d’entretenir la santé des Français.

Ce virus semble avoir contribué à condenser toutes les angoisses d’une époque à laquelle il convient de survivre au prix de la liberté collective et de la santé des enfants sans trop savoir pourquoi.

La peur entretenue du virus contribue à une vie collective soumise au joug d’une suspension du temps de l’individu qui comme l’ont bien remarqué certains auteurs, n’existe plus sauf lorsqu’il est question de lui rappeler que sa liberté ne peut s’exercer que sous l’autorité d’un calcul du rapport entre le bénéfice et le risque qu’il peut y avoir à sortir d’un espace dont les limites se trouvent désormais déterminées par la loi au nom de l’obligation d’une sécurisation des rapports humains dont la dimension strictement biologique est conçue comme dangereuse et potentiellement létale.

Le propre de la vie est de s’organiser à partir d’un équilibre très précaire entre santé et risque de mort.

Le numérique, la folie du numérique, une autre tout aussi délétère et toxique, liberticide, vient en moyen universel capable de résoudre tous les problèmes liés aux relations entre les agents économiques dans un système libéral qui pondère l’importance de chacun en fonction de sa capacité à s’inscrire dans le circuit de l’offre et de la demande de biens et de service.

Tous les temps de la vie sont affectés par un totalitarisme numérique au service d’un projet politique qui consiste à ne pouvoir envisager la vie sociale que dans le cadre de réseaux sécurisés contre tous les risques à commencer semble-t-il par celui capable de remettre en question la pérennité d'une forme de pouvoir politique étroitement liée à des intérêts privés. 

À travers ce qui est présenté comme une crise sanitaire, il est avant tout question de créer les conditions de réalisation d'un espace social prévisible et contrôlé. Les mesures dites "barrière" visent moins à limiter une épidémie désormais rentrée dans le rang des viroses que d'induire un mode de relation placée sous le signe de la prévention des risques, ceux-là mêmes qui participent d'une humanité perçue comme dangereuse par un pouvoir politique de plus en plus directif, intrusif et insécurisant.

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