Les techniques de manipulation par le langage

Autre passage du livre de David COLON... tout aussi d'actualité.... Réveillez-vous s'il vous-plait avant que la nuit s'abatte sur notre démocratie.... Que sortent les extrémistes qui dirigent nos existences usant et abusant de méthodes qui nous dénient (jusqu'à la proscrire ?) l'usage de toute intelligence critique. Pour une république apaisée avant qu'elle ne devienne utopique...

Les techniques de manipulation par le langage

Au-delà du mythe, le langage offre d’innombrables outils de persuasion, mais aussi de manipulation. En 1937, Clyde R. Miller, professeur à l’université de Columbia, fonde l’Institut pour l’étude de la propagande (Institute for Propaganda Analysis, IPA), qui a pour objet d’établir des outils méthodologiques permettant d’identifier les techniques de propagande afin de les déjouer. L’IPA est célèbre aux États-Unis pour son analyse des discours du père Charles Coughlin26, un télévangéliste radiophonique canadien violemment antisémite et anticapitaliste opposé à Roosevelt, et pour le Springfield Plan, c’est-à-dire l’expérimentation, dans les écoles publiques de Springfield, Massachusetts, d’un dispositif d’éducation visant à préparer les élèves dès l’enfance à reconnaître et identifier les procédés propagandistes et à leur résister de sorte à les immuniser contre la propagande totalitaire.

Ce plan est devenu un modèle national pour l’éducation à la citoyenneté et à la démocratie aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. Ancien journaliste, convaincu d’avoir été abusé par la propagande pendant la Première Guerre mondiale, Clyde Miller entend en effet fournir aux enseignants, à leurs élèves et aux leaders d’opinion les moyens de faire face à la manipulation émanant aussi bien des régimes autoritaires étrangers que du Ku Klux Klan ou même de la publicité. Subventionné généreusement par l’industriel philanthrope Edward A. Filene, son institut fait appel à une équipe d’universitaires de très haut niveau. Dans le deuxième numéro du bulletin mensuel de l’Institut, Propaganda Analysis, cette équipe de chercheurs publie l’article « Comment détecter la propagande », qui décrit les sept techniques les plus courantes de manipulation27 : l’injure, la banalité, le transfert, le témoignage, l’appel aux gens ordinaires, l’« empilement de cartes » et l’« effet du train en marche ».

L’injure consiste à donner un étiquetage péjoratif à une idée ou à un individu. Cette technique se révèle particulièrement efficace lorsqu’elle s’appuie sur des étiquettes fortement émotionnelles, comme « extrémiste », « radical », « fondamentaliste » ou « terroriste ». Ce dernier mot est le plus parfait exemple de ce qu’Andreas Freund appelle les « mots piégés », qui influencent directement nos représentations en agissant sur nous comme autant de clochettes pavloviennes provoquant des réflexes conditionnés28. Il s’agit alors de faire appel aux émotions plutôt qu’à la raison en vue de disqualifier son adversaire aux yeux de l’auditoire. Cette technique est fréquemment utilisée en politique, où l’attaque ad hominem tient souvent lieu d’argumentation. Il s’agit de discréditer l’adversaire et d’« empoisonner le puits », en faisant percevoir négativement toute information fournie par la personne ainsi discréditée. L’une de ses variantes est la technique du bouc émissaire, consistant à attribuer à l’ennemi une responsabilité dans un événement ou un phénomène auquel il est peu ou prou étranger. L’une des façons les plus fréquentes de désigner l’ennemi à la vindicte populaire consiste à le nommer « ennemi du peuple », car « traiter quelqu’un d’ennemi du peuple, c’est faire appel à la solidarité du peuple tout entier contre un seul homme, c’est donc transformer cet homme en un bouc émissaire que tous les autres seront prêts à lapider29 ». Une autre variante est la technique de l’opposition, qui consiste à opposer à la figure de l’adversaire celle de ses victimes, nécessairement innocentes, afin de scandaliser l’opinion. On opposera, par exemple, dans le cas d’une grève des transports, le gréviste et l’usager, quand bien même, comme le relève Roland Barthes, « le scandale vient d’un illogisme : la grève est scandaleuse parce qu’elle gêne précisément ceux qu’elle ne concerne pas30 ». « Opposer le gréviste et l’usager, poursuit Barthes, […] participe d’une technique générale de mystification qui consiste à formaliser autant qu’on peut le désordre social31. »

La banalité repose au contraire sur le fait d’associer une idée ou un individu à des vertus génériques, en vue de les faire accepter sans davantage administrer de preuve. Les mots vertueux véhiculent généralement des vertus positives, émotionnellement séduisantes et associées à des concepts aussi simples que vagues et surtout abstraits. Ainsi est-il de bon ton en toutes circonstances d’être en faveur du changement, du progrès, tourné vers l’avenir, favorable à la paix, la démocratie, la liberté, la modernité, la justice, l’amour, la grandeur et la prospérité, pour ne prendre que quelques exemples. Comme l’écrit Lippmann, « quand les partis politiques ou les journaux se déclarent pour l’américanisme, le progressisme, la loi et l’ordre, la justice, l’humanité, ils espèrent amalgamer l’émotion de factions conflictuelles qui se diviseraient sûrement si, au lieu de ces symboles, ils étaient invités à discuter d’un programme spécifique32 ». Ces mots renvoient à autant d’« idées reçues » flaubertiennes, c’est-à-dire, « des idées reçues par tout le monde, banales, convenues, communes ; mais ce sont aussi des idées qui, quand vous les recevez, sont déjà reçues, en sorte que le problème de la réception ne se pose pas33 ». Les mots vertueux prospèrent par conséquent dans le discours politique et la publicité qui ont l’un comme l’autre souvent recours à de vagues promesses ou des phrases creuses. Dans la sphère politique, l’exemple le plus significatif, outre le mot « progrès », est le mot « réforme », comme l’ont mis en évidence de nombreux auteurs à la suite de George Orwell. Ce mot permet en effet d’associer à tout changement une connotation positive et de le rendre ainsi acceptable a priori, même quand ce changement ne se révèle pas, in fine, favorable à ceux qui le subissent. Il est souvent associé au processus de « modernisation », paré de toutes les vertus au risque de s’apparenter à une « barbarie douce34 ». La forme la plus courante du recours à la banalité réside toutefois dans la « langue de bois », qui a trouvé en URSS sa forme la plus achevée dans une langue à la fois appauvrie, stéréotypée et manichéenne35. Dans Les Temps héroïques, écrits en 1948, Arthur Koestler parodie le vocabulaire marxiste : « démocratie » doit se définir, écrit-il, comme « l’expression unanime de la volonté unanime du peuple unanime » et « liberté » comme « le droit de voter pour la liste unanime du peuple unanime » ; « vérité » comme « libre relation dialectique entre les mots et les faits36 ». En 1953, le poète Armand Robin a quant à lui qualifié dans un ouvrage à grand succès la langue de bois soviétique de « fausse parole37 ». Le recours à la banalité comme technique de persuasion s’est répandu dans le monde politique depuis que les sondages permettent de déterminer les attentes de l’électorat : depuis les années 1990 au moins, aux États-Unis, les républicains et les démocrates font tester la formulation de leurs programmes par des professionnels de la communication et des sondages. En 2016, pour lancer son mouvement politique « En Marche ! », Emmanuel Macron a fait appel à l’agence Liegey Muller Pons (LMP), chargée notamment de traiter automatiquement les quelque 25 000 questionnaires recueillis et de les synthétiser grâce aux outils d’analyse automatisée du langage. Avant même de se porter candidat et d’élaborer son programme, Emmanuel Macron connaissait donc les mots à employer ou à ne pas employer pour être sûr de séduire son futur électorat. De sorte que son programme et son discours mettent en avant son « projet » – plutôt qu’un programme, les « mêmes droits » – plutôt que l’égalité, et le « contrat » – plutôt que la loi, et que le candidat entend tour à tour « protéger » les Français, « libérer leurs initiatives » et « rendre leur vie plus facile » – plutôt que la transformer. La tautologie, enfin, chère là encore à Roland Barthes, est un procédé consistant à définir le même par le même, qui s’apparente à une « conduite magique » ou un refuge « quand on est à court d’explication38 ». Ce procédé, fréquent dans la publicité, n’est pas rare en politique. De Gaulle en était friand : « Les jeunes, évidemment, ils ne sont pas vieux » (1958) ; « Ce qui reste à faire reste à faire et ce qui est fait est fait » (1960) ; ou encore « Les difficultés sont des difficultés, mais la France est la France et il faut la servir » (1962). De même, les ministres de l’Intérieur en font un usage particulièrement fréquent : « L’intolérable ne sera pas toléré », affirme ainsi Brice Hortefeux après des violences contre les forces de l’ordre à Grenoble en 201039. On retrouve ce procédé dans le programme d’Emmanuel Macron lorsqu’il s’engage à « changer ce qui doit l’être ».

Le transfert consiste à étendre à un objet le sentiment, positif ou négatif, éprouvé pour un autre objet. Le propagandiste peut en faire usage pour transférer sur un candidat les qualités associées à tel homme politique révéré, ou les défauts associés à un autre, honni. Il est fréquent aux États-Unis que les candidats républicains cherchent à être associés à Ronald Reagan, paré de toutes les vertus dans leur camp, tandis qu’ils chercheront à associer leur adversaire aux Clinton, honnis par les républicains. Le transfert positif repose souvent sur le recours à des figures d’autorité, en associant par exemple dans une publicité un produit à la science et à la médecine, ou à des symboles, comme le drapeau. L’association, pour produire ses effets, doit contenir des mots ou des images qui transmettent une réaction émotionnelle chez l’auditeur ou le spectateur.

Le témoignage consiste à faire dire à une personne respectée qu’une idée, un programme, un produit ou une autre personne est bon ou mauvais, repose en partie sur le principe du transfert. Les publicitaires y recourent depuis les années 1920 en faisant appel à des personnalités influentes – des « leaders d’opinion » –, souvent des acteurs, des écrivains, des savants ou des athlètes, qui apportent leur témoignage positif sur l’usage du produit que l’on cherche ainsi à vendre. Peu importe, en l’occurrence, que l’univers ou l’activité du témoin soit sans rapport avec le produit, car ce dernier se trouve, par transfert, paré des vertus associées à celui ou celle qui témoigne en sa faveur. Cette technique de marketing a rapidement gagné le monde politique, où il est d’usage, depuis les années 1930, d’associer l’image de gens célèbres à celle de candidats. Toutefois, la technique ne se limite pas au recours à des personnalités connues : le recours au témoignage de « gens ordinaires » est une nécessité en démocratie.

L’appel aux gens ordinaires (plain folks appeal) consiste à se présenter comme « issu du peuple ». Ce type d’approche repose sur le constat, établi par de nombreuses études de psychologie sociale, que le public approuve d’autant plus facilement une idée qu’elle vient de quelqu’un qui lui ressemble et que, a contrario, il la rejettera d’autant plus facilement qu’elle provient de quelqu’un qui ne lui ressemble pas. Les chercheurs de l’Institut d’étude de la propagande ont mis en évidence, en 1938, la façon dont la propagande nazie appliquait cette technique à l’image d’Hitler, présenté comme un « homme du peuple », portant des « vêtements ordinaires », mangeant de la nourriture « ordinaire » et menant une vie « tranquille » au contact des « gens simples40 ». Cette technique de propagande n’en est pas moins devenue une constante dans la vie politique démocratique, où il est d’usage de mettre en avant son contact avec la réalité du monde du travail, en énonçant le prix de la baguette de pain en France, ou aux États-Unis en disant soutenir Main Street plutôt que Wall Street. Par exemple, Jimmy Carter, opposé en 1976 au président sortant Gerald Ford, se présente comme un « simple » planteur de cacahuètes qui a à cœur de dénoncer les « mensonges de Washington ». Donald Trump lui-même s’efforce parfois de se présenter comme tel dans sa communication, par exemple en mettant en scène son goût pour la nourriture de fast-food. La meilleure manière de gagner la confiance du public est de chercher à lui ressembler, quitte à adopter son langage, ses manières, voire ses vêtements. Il s’agit en effet pour l’orateur d’amener les auditeurs à se reconnaître ou à se projeter en lui. Les tenants de la programmation neuro-linguistique (PNL) encouragent même les orateurs à chercher à manipuler leur auditoire en recourant à l’« effet miroir », qui consiste à faire de son propre comportement le reflet de celui que l’on veut convaincre, en synchronisant sur lui sa respiration, son ton, son rythme de voix, mais aussi son « vocabulaire41 ». Le charisme des grands orateurs repose donc en grande partie sur leur capacité à encourager dans l’auditoire un mécanisme d’identification, conduisant chaque auditeur à projeter une partie de lui-même dans la personne qui tient le discours, fût-elle – en réalité – très différente de lui, un processus dont des neuroscientifiques ont récemment mis en évidence la réalité cérébrale42. Il est désormais bien établi que ce mécanisme d’identification à l’orateur ou, en politique, au leader, amplifie la force avec laquelle l’auditoire adhère à une cause et rejette ses adversaires. Tout comme il est établi que l’appauvrissement tendanciel du registre de langue des hommes et des femmes politiques s’explique très largement par l’adoption de cette technique de persuasion. « Toute propagande, écrit Hitler dans Mein Kampf, doit établir son niveau intellectuel d’après la capacité de compréhension du plus borné parmi ceux auxquels elle s’adresse. Son niveau intellectuel sera d’autant plus bas que la masse d’hommes à convaincre sera plus grande43. » Du reste, jusqu’en 1945, à l’exception notable de Goebbels, aucun des grands propagandistes n’a fait d’études supérieures44. Enfin, il faut noter que l’appel au peuple – ad populum – est sans doute le paralogisme favori des publicitaires, qui en appellent autant à la sagesse populaire qu’au conformisme social en mettant en avant la popularité des produits qu’ils promeuvent.

L’« empilement de cartes » consiste à multiplier les faits biaisés, allant unilatéralement dans le sens du résultat désiré et consistant, par exemple, à ne retenir d’un verre à demi vide qu’il est à moitié plein. Cette méthode implique donc de sélectionner des faits, des demi-vérités ou des mensonges permettant d’étayer sa démonstration en faveur d’une idée, d’un produit, d’un programme ou d’une personne.

Enfin, l’effet du « train en marche » (bandwagon effect), déjà mentionné, repose sur l’appel au conformisme et consiste à encourager l’auditoire à adopter une certaine attitude parce que « tout le monde le fait » et qu’il vaut mieux « prendre le train en marche » que d’être « laissé pour compte ». La pression par les pairs (peer pressure) confortée, à l’ère des réseaux sociaux, par l’effet de popularité, s’avère redoutablement efficace pour encourager des individus à se conformer aux normes du groupe.

Colon, David. Propagande. La manipulation de masse dans le monde contemporain (Histoire) (French Edition) (pp. 149-156). Humensis. Édition du Kindle. 

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