Il est fréquent que le point commun de toutes les tendances d'une société soit un point aveugle d'ententes tacites que ne découvrent que les historiens, plusieurs décennies plus tard. Ainsi voit-on, un quart de siècle plus tard, que les oppositions, les divergences, les conflits entre fascistes italiens, nationaux-socialistes allemands, staliniens soviétiques, nationaux européens confirmaient un partage du monde qui méprisait les pays colonisés d'alors, lesquels tenteraient de se regrouper, en défense, sous le terme de non-alignés, une façon pour eux de s'identifier de manière plus offensive qu'en se laissant donner du Tiers-monde. Cette partie exclue du monde, partie occultée, amputée de toute possibilité d'avancées populaires, partie non vue, insignifiante au regard des puissants.

Aujourd'hui encore les pays occidentaux continuent de procéder auprès de leurs population à travers cette mécanique du point aveugle. Sur Mediapart, la plupart sont lucides sur cette procédure du point aveugle apliquée, notamment, à la dette publique, où l'"aide économique" à un pays n'est en réalité à la fois qu'une injection d'argent aux puissances financières de ce pays et à la fois une obligation faite aux populations de payer le remboursement en sacrifiant leurs services publics et les solidarités nationales. Ceux qui écrivent ici en sont conscients...

Un point aveugle reste pourtant solidement ancré : la relation aux politiques d'immigrations, qui est faussée et dont on veut souvent oublier que ces politiques sont un moyen de dresser les populations les unes contre les autres, en créant du mépris et des rancoeurs, une fois distillé le poison de l'interdiction de séjour.

Je voudrais développer ci-dessous ce que je perçois de ce point aveugle appliqué aux articles traitant de la Syrie aujourd'hui :

Les rédactions des journaux qui se veulent objectifs et à gauche ont sans doute des raisons de vouloir clore les discussions enflammées, pourtant nous restons en demande de sérieuses informations sur la Syrie.

Trop souvent, on y trouve des ramassis de poncifs (sur les religions, sur l'armée libre, sur la société syrienne...). Très choquant et scandaleux de parler ainsi quand on sait le courage inouï des Syriens qui ont enfin osé (et au prix de quels sacrifices !...). Cela déssert fortement les Indignées de parler ainsi dans une pareille méconnaissance du dossier (non seulement la Syrie, mais aussi toute la région). Aucune connaissance non plus de toute l'histoire des ces grande figures de gauche qui ont payé leur engagement politique par des années de prison (les plus connus : Michel Kilo, Goeges Sabra... grand nombre d'écrivains...) et qui aujourd'hui ne se trouvent ni soutenus par les Russes, ni par l'occident (USA, France... car de gauche).

Ce que vivent les Syriens est déjà suffisement dramatique pour que d'autres viennent y détourner leur objet et leur lutte. Sans compter que c'est croire à une naïveté et une incapacité de leur part. Bien sûr, il y a des faiblesses, des bavures comme partout. Sachons reconnaître que la lutte des Syriens vient bousculer fortement nos politiques nationnales, prétendues à gauche - réellement à droite !                          

Marianne ne parle que d'un clan islamiste et analyse tout le conflit sous cet angle. Cela relève de stratégies politiques (fantasmes purement français) qui resteraient à discuter. La plupart des artistes et intellectuels syriens alaouites, chrétiens et duzes sont bien évidement contre ce régime.

La lutte du peuple syrien ne devrait faire aucun doute et devrait être fortement revendiqué du côté des populations qui se déclarent Indignées, car la France a une responsabilité dans cette question, soutien à la famille Assad, Chirac le seul chef d'état du clan occidental à être venu à l'enterrement du père... Puis double soutien à Bachar invité en 2008, puis en 2010... Ça ne suffit donc pas ?

Il faut comprendre que la Syrie est l'enjeu d'un conflit entre l'Iran et les pays du Golfe (Arabie en tête... pays soutenu par l'Occident).

Les opposants syriens sont très conscients de cela. L'exemple de l'Irak et du Liban est très présent dans les mémoires. La lutte d'aujourd'hui pour la démocratie en Syrie est bien celle d'une volonté de liberté, de n'être inféodé ni dans un clan ni dans l'autre, mais sans devoir en pâtir comme c'est le cas aujourd'hui au Liban. La revendication de liberté passe par la naissance d'une société civile pour mettre en place des nouvelles structures.

Cette lutte sera longue et très dure car personne parmi les grandes puissances ne souhaite voir ce pays comme vraiment libre, pas même la France (qui joue en permanence sur les deux tableaux en fonction de ses intérêts, mais dont le plus grand intérêt est d'affaiblir la région pour la rendre dépendante). Dans les clans des opposants sont présents toutes ces références et subtilités historiques (des différentes parties de la gauche) passant par les influences énoncées plus haut. C'est pourquoi nous devons reconnaître que l'opposition n'est pas unifiée et que, bien entendu, elle est plurielle.

À notre niveau et au regard de ceci quel est le positionnement des Indignés ? dénoncer le double jeu de nos politiques qui consiste finalement à affaiblir ? À rendre la Syrie handicapée ?... Réclamer une transparence politique ? (J'ai entendu dernièrement Hala Qodmani (journal Libé) dire que les Occidentaux ne veulent pas parler avec les Russes qui, bien évidemment, veulent aussi garder leur influence. Il y a un traitement politique que la France (le clan Occident) refuse d'apporter. Cf. l'article du Guardian. (Pour ma part, je l'entends, mais je n'en sais pas plus, il faut des connaissances politiques pour distinguer les nuances). Pourquoi ne pas rencontrer cette femme ?  Faire parler les opposants sur « la pluralité » et discerner la cohérence de leurs démarches nécessairement plurielles, puisqu'en recherche, en avancée, en plein conflit ? Évoquer la question de la zone d'exclusion que l'Occident ne veut pas entendre ?  Avoir les épaules assez larges et solides pour rentrer dans ces questions ?

Si l'on veut se définir, il faut se situer dans un positionnement large et universel et savoir critiquer les questions nationales ET internationales.

Jean-Jacques M’µ

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.