Le psychanalyste, sauf à se renier, ne cherche ni à convaincre, ni à élever le débat. Non plus il se laisse disperser par la rumeur du monde. Il s’attache à entendre, ce qui nécessite bien évidemment de déceler en lui-même ce qui l’en empêche. Ainsi se forge sa pensée dont il peut, dont il a, à témoigner.

L’intime de l’isoloir
Le divan est lieu de prise de parole. Et il faut s’y être arrêté pour éprouver la difficulté que représente toute prise de parole. Sur le divan, je fais entendre ma voix. Dans l’isoloir aussi, j’ai la possibilité de faire entendre ma voix. Et si ce qui se dit sur le divan reste secret c'est que ma parole, soutenue par le respect inconditionnel de mon analyste, touche au secret le plus intime de mon existence. Raconter ou devoir rendre compte de ce qui s’est dit sur le divan relève de l’impossible à dire. Le silence comme lieu d‘émergence d’un espace intérieur s’impose. Là est la condition de la pensée singulière qui participe, le plus souvent à notre insu, au mouvement et à l’évolution de la pensée humaine. Alors que l’histoire nous montre que la religion et la politique divisent, jusqu’à faire couler le sang, l’attention portée à la vie psychique, à sa dimension inconsciente et à sa proximité avec les plus grands mythes de l’histoire de l’humanité, participe davantage de la liberté, de la fraternité et de l’égalité. Il n’est donc pas étonnant que tout État totalitaire cherche à faire taire ce que soutient la psychanalyse, à savoir la parole de l’autre. Tout autant que l’isoloir électoral. C’est ainsi que l’injonction de nombre de journalistes à vouloir faire dire à tel ou tel quel bulletin il va choisir dans l'isoloir me fait à chaque fois frissonner d’effroi. Ils sont peu ceux qui, engagés politiquement, arrivent à échapper à cette tyrannie.

Donner sa voix, c’est prendre la parole comme condition pour pouvoir penser. Et non l’inverse. Nous n’arrivons pas sur le divan pour dire l’aboutissement d’une pensée mais au contraire pour l’initier. De même, et contrairement à ce que l’on pourrait nous faire croire, nous n’allons pas dans l’isoloir pour dire l’aboutissement de notre pensée. Et si nous y donnons notre voix, c’est d’abord pour initier un mouvement de pensée dans lequel nous nous reconnaissons plutôt que de suivre aveuglément l’idéalisation d’un homme providentiel. Encore moins pour que l’élu·e considère sa voix comme supérieure à la nôtre et son élection comme l’aboutissement suprême de sa supériorité sur le bien commun. Les promesses politiques, proclamées pour séduire et convaincre plus que pour témoigner d'un engagement, tiennent lieu de programme politiques. Ne plus pouvoir prendre appui sur une promesse nous fait perdre le désir de vivre. Que la notion même de promesse soit à ce point galvaudée et tournée en dérision par le politique -que des promesses, que des promesses !, relève d’une atteinte grave à la cohésion humaine et sociale. Ne faudrait-il pas que la non tenue des programmes électoraux soit sanctionnée par la loi ?

 L’appel des psychanalystes
Quelle ne fut pas ma surprise d’être associé de fait à cet appel initié par Monsieur Jacques-Alain Miller et l’école de la Cause Freudienne –appel des psychanalystes plutôt qu’appel de psychanalystes. Dans la forme, il nous faut donc être contre l‘abstention et faire barrage à Madame Le Pen. Dans le fond, comme en témoigne la photo en transparence de Madame Le Pen sur ladite affiche diffusée à grande échelle, qu’il me soit permis de douter que cet appel ne fasse pas soutien à l’extrême droite. La liste des personnes associées à cet appel nourrissent mes craintes. Initiateurs et défenseurs de l’état d’urgence, melting-pot intellectuel, confusion avec le champ médiatique, qui ont participés plus qu'à leur tour à la situation actuelle. 
Je l’ai dit : que des psychanalystes prennent la parole est une chose. Qu’ils nous disent ce que nous avons à faire en est une autre. Ce n’est certainement pas servir la psychanalyse et soutenir la nécessité de la prise en compte de l’inconscient dans l’espace public que de nous dire sur ton péremptoire ce que nous avons à faire. Sauf bien sûr à être du côté des puissants qui s’approprient la parole plutôt que de la donner. De toute évidence, à lire les interventions et les accointances mondaines de ces psychanalystes-là, ce n’est pas tant Madame Le Pen dont ils veulent l’échec électoral, que la victoire franche et entière de leur favori en la personne de Monsieur Macron, chantre du néo-libéralisme. Que lui trouve-t-il donc de si original, si ce n’est l’assurance du maintien de leurs privilèges ? À se demander d’ailleurs qui sont ceux qui viennent sur leur divan et quelle réalité des victimes du néo-libéralisme et de ses conséquences sur le monde du travail ils rencontrent. Des psychologues de Centre Médico-Psychologique réduits à peau de chagrin et devant renier leur orientation psychanalytique ? Des infirmières de services hospitaliers publics obligées de passer d’un service à l’autre dans une course effrénée aux actes et à leur justification incessante ? Des médecins-psychiatres n’ayant aucun lieu d’élaboration et dont la seule possibilité de prise de parole est de quitter leur fonction ? Des directeurs d’institutions impliqués à soutenir la psychanalyse dans leur institution et qui sont licenciés sur le champ sans autre procès ? Des ouvriers licenciés brutalement suite à une délocalisation de leur entreprise à la recherche du moindre coût salarial pour toujours plus de bénéfices ? Des ingénieurs pris en étau entre les injonctions d’actionnaires sans foi ni loi et leur conscience professionnelle au service d’hommes et de femmes impliqués dans leur travail ? Des religieux et des religieuses profondément atteints dans leur foi par la porosité de l’Église catholique aux nouvelles valeurs du monde du travail ? Des jeunes désillusionnés après le mirage de l’auto-entreprenariat ? Certainement pas.
La prise de position prise au sein de cet « appel des psychanalystes » ne relève-t-elle pas davantage d’un vent de panique de perdre le pouvoir qu’exerce sur eux la satisfaction narcissique de leur propre discours que d’une crainte du Front National ? Dans tous les cas, cette prise de position se fait au détriment de la parole reçue comme de la volonté de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais eue et dont l’unique moyen de prendre voix se réduit au vote Front National ou à l’abstention.

 L’une parle à la place de..., l’autre pense à la place de...
À écouter Madame Le Pen et Monsieur Macron, il ne faut pas avoir l’oreille bien avertie pour entendre que l’une parle à la place de ses électeurs alors que l’autre pense à la place des siens. Ce qui ne manque jamais de séduire. Mais sans se rendre compte qu’ainsi leur arrogance se nourrit de l’admiration béate de leurs électeurs. Et que leur complicité inconsciente n’a d’égale que leur duplicité perverse. Que seraient-ils l’un sans l’autre ? Une vulgaire baudruche dégonflée. Il suffit de les regarder quelques minutes sans le son pour voir à quel point l’une et l’autre sont aux prises avec une vulgarité gestuelle dont les relents font froid dans le dos.

 L’urgence à dire
La particularité de cet entre deux tours électoral est sans aucun doute dans l’urgence à dire, d’autant plus manifeste qu’elle est le symptôme de combien d’années de parole usurpée ! Les réseaux sociaux, les blogs, les articles de presse en témoignent. Il nous faut dans l’urgence, dire, en parler avec nos proches, lire tout ce qui s’écrit, entendre tout ce qui se dit. Alors que le temps électoral devrait être un temps d’échange, de réflexion et de partage, il est devenu un temps de stress et d’angoisse dont nous n’arrivons pas à saisir véritablement les tenants et les aboutissants. Là est le signe du danger. Comme à chaque fois que nous sommes confrontés au danger, nous le pensons à venir. Alors qu’il est déjà là. Si besoin était, l’état de santé psychique de ceux, confrontés aux nouvelles lois du travail et à leur incidence sur leur vie privée, que nous recevons dans nos cabinets en témoignerait sans difficulté. Nous ne savons plus quoi penser, nous ne savons plus quoi dire. Et nous ne savons plus quoi faire. À cet endroit, la psychanalyste et tant d’autres disciplines humanistes, avec la complicité d’un pouvoir abusif, sont rendues à l’impuissance la plus totale. Ainsi se fait le constat du déficit du politique qui s’est approprié la parole plutôt que de la donner. Que le plus haut représentant de l’État prenne la parole pour avertir du danger que représenterait un candidat qui pourrait mettre en fragilité électoral son poulain, sans dire un mot sur le danger que représente pour notre démocratie l’extrême droite, relève plus de la vengeance personnelle que de la fonction de garant de nos institutions. Cela en dit long sur la réalité de l’incompétence politique. Car qu’on se le dise : que nos institutions ne soient plus garantes de la possibilité de la prise de parole par chacun et de la prise en compte de cette parole dans les orientations sociétales, et c’est la démission de la démocratie qui est entérinée.

 

 

 

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