"12 JOURS" de Raymond DEPARDON. QUELQUES RÉFLEXIONS...

Poursuivre le débat… à propos de la projection du film de Raymond Depardon -12 jours - et du débat qui a suivi BRON cinéma les Alizés - 27 novembre 2017

 

Comme tout débat, le débat qui a suivi la projection du documentaire de Raymond Depardon -12 jours, dans le cadre du cinéma les Alizés à Bron Rhône, a eu comme effet la mise au travail de la pensée ; non pas tant durant son déroulement où chacun tentera d’exprimer somme toute sa propre confusion, mais dans les temps qui suivent. Ainsi le débat se poursuit dans la solitude à laquelle il renvoie chacun. Nous repensons à ce qui s’est dit, à ce que nous avons dit, à ce que nous aurions voulu dire, nous repensons à ce que nous avons entendu ; ainsi ce que nous pensions se précise, se contredit, s’enrichit. En un mot, le débat met en circulation la pensée qui appelle alors à le poursuivre.

 

« Il n’est pas d’autre origine à la beauté que la blessure, singulière,

différente pour chacun, cachée ou visible,

que l’homme garde en soi, qu’il préserve,

où il se retire lorsqu’il veut quitter le monde

pour une solitude temporaire mais profonde »

Jean Genet

L'Atelier d'Alberto Giacometti

 

- La violence est d’abord dans l’isolement auquel renvoie la folie

- La folie dit la vérité du sujet

- Le fantasme, grand absent de la psychiatrie ?

 

La violence est dans l’isolement à laquelle renvoie la folie

Lors du débat, il a beaucoup été question de violence. De celle, exprimée par nombre de participants, que l’hôpital psychiatrique ferait subir aux patients sur lesquels Depardon pose sa caméra. Certes. Nous connaissons l’hôpital psychiatrique : la déambulation des patients dans les couloirs sous les lumières au néon, la confrontation quotidienne avec la folie, l’atteinte psychique profonde des personnes hospitalisées, la volonté politique d’en faire le parent pauvre de la santé, la fermeture des lits et le découragement programmé de nombre de médecins et, c’est le sujet du documentaire, le dispositif des hospitalisations sous contrainte qui doit être cautionné, ou pas, avant douze jours par un juge. Cependant, s’il y a une violence insupportable dans le documentaire de Raymond Depardon, c’est avant tout l’isolement dans lequel se trouve chacun des protagonistes. Patients, juges, avocats, soignants et personnels d’entretien, chacun semble pris dans une impossibilité de rencontre. Les mots sont en vain adressés à l’autre, tel un autre imaginaire, dans l’enfermement du face à face. L’incohérence du discours des patients semblent les enfermer en eux-mêmes et le vocabulaire des juges où se mêlent termes médicaux et juridiques créent la confusion quant aux rôles de chacun. La bonne volonté des avocats commis d’office ne suffit pas à rejoindre les patients et le personnel d’entretien1 semble faire son travail en parallèle de la vie des résidents. Tous semblent hurler une solitude abyssale dans un silence assourdissant. La mise en scène – couloirs déserts aux longs travellings, arrêt de la caméra devant la porte des chambres d’apaisement avec des cris de détresse sans visage, déambulation répétitive de certains patients, plan fixe sur les allées désertes baignées de brouillard et les toits des bâtiments de l’hôpital du Vinatier, semble être un parti pris de précipiter le spectateur dans une solitude qui semble sans voie de sortie. Pour celui qui est atteint d’esprit polémique et qui ne connaît pas l’hôpital psychiatrique, ces plans pourraient être vus comme une dénonciation de l’univers hospitalier. J’y ai plus vu l’isolement dans lequel la folie précipite et qui empêche de se parler, de se rencontrer, de se rejoindre.

Une seule séquence où nous voyons deux rencontres à été retenue lors du montage du documentaire. Dans le parc, lors d’un plan fixe, une jeune femme s’approche de la caméra et vient remercier le cameraman pour le café offert. En la filmant s’éloigner, la caméra saisit deux hommes –patients, soignants ? traversant le parc et qui s’arrêtent pour serrer la main d’un autre assis sur un banc.

 

La folie dit la vérité du sujet

Bien que la pathologie psychique imprègne les propos de son incohérence, elle n’est pas moins énoncée par un sujet parlant qui pose sur la réalité du monde un regard toujours empreint de pertinence et de vérité. Vérité à propos de laquelle il faudrait être sourd pour ne pas entendre à travers les propos tenus par les patients, de manière tragique et parfois avec une théâtralité empreinte d’humour, à quel point elle dit la réalité du monde : la manipulation et la pression dans les entreprises, l’absurdité des formulaires d’évaluation, l’angoisse et la confusion dans lesquelles met le terrorisme, le pouvoir de celui qui possède de l’argent, l’absence de prévention et les traitements de dernier recours, le déni de symptômes graves préfigurant les passages à l’acte. La question que soulève la pathologie psychique ne se portant plus alors sur la raison ou la déraison des propos tenus mais sur l’énigme de leur adresse. À qui s’adresse ces patients ? Y-a-t-il un autre véritable ? Et qu’en est-il du grand Autre ? La forclusion du Nom du père révèle ici toute sa pertinence clinique et sa force conceptuelle. Comme le soulignait la psychiatre Josette Collet lors du débat, la réalité du monde socio-économique contemporain met d’abord en danger ceux et celles qui sont dans une grande vulnérabilité psychique. Leur perception exacerbée du monde et de son dérèglement, leur sensibilité extrême à la dimension invisible des relations humaines, l’attrait des pulsions mortifères, soulèvent autant la question de la folie du monde dans sa propension à ne considérer que la parole des puissants. Au même titre que la prison, c’est sur le reflet de notre propre humanité que l’hôpital psychiatrique nous convoque à porter notre regard.

Nous savons tous que les hommes et les femmes qui font le monde tentent d’en exclure la folie, de l’isoler, de la projeter sur l’autre tout en nous perdant dans le labyrinthe de la raison. La phrase de Foucault mise en exergue par Raymond Depardon, « De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou », résonne alors comme un appel à considérer sa propre folie dans le devenir humain. Tant que la folie sera projetée sur l’autre, sera niée la manière dont la réalité socio-économique est une attaque incessante menée contre les plus démunis et les plus fragiles.

Ceci dit, le documentaire de Depardon manque cruellement de témoignages de soignants et de juristes. Aucune analyse n’est proposée, aucune interprétation n’est offerte au spectateur qui, par moment, peut se sentir pris en otage ; l’hospitalisation d’office pouvant apparaître alors comme un abus de pouvoir des médecins et des juges, plutôt que comme une nécessité vitale, pour le patient et les autres, de protéger celui qui n’a pas ou plus la force de soutenir ses propres contradictions et de lutter contre les incohérences du monde. Seule une attention clinique acérée peut dissocier le discours de ce qui appelle à être entendu, aider à ne pas prendre au mot, et entendre l’incohérence du discours, la déroute du déni, la blessure profonde des identifications meurtries et l’emprise de la vie fantasmatique sur la réalité. Une respiration brève nous est donnée par le commentaire d’une juge qui, à la fin d’une audience, donne une précision sur un patient qui fait apparaître le piège du discours pour le moins persuasif dudit patient.

 

Le fantasme grand absent de la psychiatrie ?

À travers ce qui apparaît dans les compte-rendus médicaux, ici exclusivement relatés par les juges, la psychiatrie pourrait apparaître comme une froide description symptomatologique et diagnostique de la pathologie des patients. De dire à un patient qu’il est psychotique, paranoïaque ou bipolaire, c’est prendre le risque de l’enfermer dans une considération objective de lui-même et d’annuler par avance tout investissement transférentiel, base incontournable de la relation de soin. Les patients présents dans le documentaire, qu’ils soient récemment hospitalisés ou depuis plusieurs mois, restent identifiés à leur discours, très factuels. Qu’en est-il de la prise en compte des fantasmes inconscients et du conflit psychique que le discours révèle et génère en même temps ? Par définition, le juge n’a pas à se préoccuper de la vie fantasmatique. Mais face à la déflagration de la vie fantasmatique sur la raison, certains semblent tellement désemparés ! À ne pas considérer la réalité fantasmatique, ce sont nos propres fantasmes qui prolifèrent. Ainsi en va-t-il de la nécessité de « s’accrocher » à la définition médicale ou à la conformité de la procédure. À aucun moment, un juge ne pourra simplement dire à un patient qu’il est en effet privé de liberté afin de ne pas mettre en danger sa propre vie et celle des autres et qu’il juge que cela doit se poursuivre. La liberté, ce n’est pas de vivre sans attache, livré aux pulsions destructrices qui nous animent avec plus ou moins de force. Faut-il rappeler que la chèvre de Monsieur Seguin, à ne pas vouloir être attachée, finit dévorée par les loups ! La caméra de Depardon retient par instant le visage défait des juges ou leur regard fuyant. Désemparés devant la folie certes, cependant jamais méprisants. Ainsi les juges apparaissent comme un des derniers remparts face à la confusion de plus en plus répandue entre soin et répression que tout état policier entretient sous couvert de sécurité.

Les fantasmes inconscients des patients filmés par Depardon touchent à des points de structure de la vie psychique que leur propre déni non seulement ne parvient pas à cacher mais révèle avec force. L’envie de meurtre sur ses propres enfants, l’attachement incestueux à l’un des parents, l’imaginaire sensuel et sexuel érotisé, l’agressivité refoulée qui se décharge en violence subite, la mise sous tension et la décharge impulsive de la colère non entendue, la panique d’être dépossédé de sa propre vie. Tout comme la réalité du monde extérieur peut être une atteinte aux plus vulnérables, la réalité fantasmatique, intérieure, peut également en être une. Ainsi se marque la différence entre névrose et psychose. Les patients témoignent d’une vie fantasmatique, semble-t-il, non soutenue dans un transfert, donc jamais interprétée, et à laquelle alors il ne peut être offert de symbolisation verbale, artistique ou poétique.

La psychanalyse nous le rappelle sans cesse : seul l’engagement dans le transfert des soignants autorise la mise en jeu et l’interprétation du fantasme. Prendre le temps d’écouter, créer un espace convivial ou chaleureux, considérer le patient comme un être à part entière ou poursuivre une hospitalisation sans que la question du transfert ne soit prise en compte, ne suffit pas à instaurer une relation de soin. Rien dans le documentaire -par choix, par ignorance ou parce qu’elle n’existe pas ?- ne laisse transparaître une attention portée à la question du transfert inconscient, sans aucun doute une des plus difficiles à conceptualiser et à soutenir dans le travail d’équipe et la relation de soin, d’autant plus avec des personnes présentant des troubles graves de la personnalité.

1 nous apercevons lors d’un plan, une femme de ménage passer, sans parler à personne et sans que personne ne s’adresse à elle, prendre deux gobelets vides sur une table pour les mettre dans un sac poubelle

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