Le journal de Mado, fiction des confins / Chap. 1

Mercredi 25 mars (jour 9 du confinement)

J’ai tenu neuf jours. Ça paraît long dit comme ça et pourtant ce n’est que le début, nous venons de l’apprendre. Rien d’officiel encore mais la fin annoncée - provisoirement toujours - du confinement serait désormais fixée au 28 avril. On a gagné 33 jours d’enfermement, de « distanciation sociale » accrue. Youpi.

Durant ces neuf premiers jours, j’ai accusé le coup, comme tout le monde, j’imagine. Pas bien compris d’abord, un peu profité ensuite, trainé, glandé, zoné dans notre appartement de 60 m2 pour quatre. Échangé avec mes ami·e·s, lu beaucoup d’infos, essayé de penser. Discuté en famille, vite fait. Tout le monde est paumé.

On ne comprend pas bien la maladie et sa transmission, les dispositions politiques prises, les conséquences, qu’il nous faudrait sûrement déjà envisager. On dirait bien que tout est géré au tout-venant. Alors j’ai tenu neuf jours sans écrire, sans avoir besoin de m’écrire pour réfléchir mais là, je craque.

Avec les copains-copines, on plaisante, à qui la meilleure vanne, le détournement le plus cinglant… Mais quand je suis seule avec moi, je ressens plutôt des vagues de colère et des gros coups de désespoir. Ça part un peu dans tous les sens. Ça démarre de rien.

Après une semaine de cafouillages qui nous arrangeaient bien, les plateformes de cours en ligne sont opérationnelles. Il ne s’agirait pas qu’on profite de la catastrophe pour se la couler douce. Les ouvrières et ouvriers non plus d’ailleurs. Ça me fait bien marrer parce qu’ils font comme si tout le monde avait Internet, un ordi à disposition à la maison…! Chez moi, on a ce qu’il faut. Encore que pour quatre, un ordi, c’est déjà pas la panacée. Mais dans mon cercle amical proche, il y a bien deux personnes au moins qui seront en chien. Comment cela doit se passer pour eux ? On ne sait pas. Ils pourraient se connecter sur leurs téléphones mais en termes de lisibilité, ça va piquer. En vérité, on a déjà récupéré leurs codes d’accès et prévu de rendre ce qu’il y avait à rendre à leur place mais franchement, faudrait peut-être leur rappeler là-haut que tant qu’Internet et les outils informatiques ne seront pas gratuits et mis à la disposition de toutes et tous, ils laisseront des gens sur le carreau. Et toujours les mêmes évidemment. Si l’argent n’était pas un problème, vous ne seriez pas - aujourd’hui encore – à faire des pieds et des mains pour en accumuler le plus dans le moins de mains possibles… OK, boomer.

Bref. Alors pour nous, au lycée, c’est chaque prof qui y va de son idée, de son outil. C’est marrant, on découvre plein de logiciels et pour celles et ceux qui ne sont pas à l’aise avec l’installation de tout ça, là encore, accroche-toi à ton PC, ça va ramer.

Bon. Mes cours en ligne ce jour : Maths, Français, Éco… Tiens, éco ou « Quelles sont les relations entre les acteurs économiques ? » Soit « l'étude des échanges entre acteurs mettra en évidence les différents flux (réels et monétaires) qu’ils entretiennent entre eux et aboutira à une présentation simplifiée du circuit économique. À partir d’exemples simples tirés de l’actualité, on montrera la portée de cette représentation pour comprendre l’enchaînement des phénomènes économiques. » Et les flux bactériologiques, on en parle ou bien ? Ce qui m’agace là-dedans, c’est que ces cours ne datent pas d’hier, que personne ne semble voir le problème et qu’on continue de nous les servir. Mais franchement, vous y croyez toujours ?

Est-ce que ce monde est sérieux, chantonnerait ma mère… Faudra que je lui demande d’où ça sort, tiens. Allez, à demain.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.