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Billet de blog 2 déc. 2022

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inceste et patriarcat

Avec 3 enfants par classe qui subissent de l’inceste, le problème traverse la société. Cette brochure étudie comment les institutions s’articulent pour produire et entretenir un imaginaire à l’intérieur de chaque personne qui rend possible l’acte de l’inceste et sa fréquence élevée. Ce texte mélange savoir chaud et savoir universitaire pour incarner le plus possible les savoirs sur l’inceste.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

 Inceste et patriarcat

Dorothee Dussy dans Le berceau des dominations: « A la faveur du réel et de la banalité des abus sexuels commis sur les enfants, on verra que l’inceste est structurant de l’ordre social. Il apparaît aussi comme primal de formation à l’exploitation et à la domination de genre et de classe. L’inceste en tant qu’exercice érotisé de la domination, est un élément clé de la reconduction des rapports de domination et d’exploitation ».

Selon Dorothée Dussy [3], anthropologue: «les actes d’inceste se produisent dans une situation de pouvoir de l’incesteur sur l’incesté.e. Lorsque les incesteurs se retrouvent devant un être vulnérable, c’est difficile de ne pas profiter de leur puissance.» Muriel Salmona [4], psychiatre, parle quant à elle de dissociation de la part des agresseurs: «pour être capable de commettre un tel crime, il faut couper avec son empathie.»

Mais l’inceste n’est-il qu’une question d’individu, il y auraient quelques personnes monstrueuses agissant malgré et contre la société qui pratiquerait l’inceste?

Selon les chiffres de Statista, 6.7 millions de français·es déclarent avoir été victimes d’inceste en 2021. Ce qui signifie au moins 10% de la population. Ces chiffres sont certainement inférieurs à la réalité étant donné la sous-évaluation qu’impose la loi du silence.

L’ampleur du phénomène de l’inceste m’a poussé comme beaucoup d’autres personnes à agir. Dans mon cas, écrire une brochure pour vulgariser différentes théories et visibiliser des vécus. En effet, avec trois enfants par classe [1] qui subissent de l’inceste, commis à 96% par des hommes [2], le problème de l’inceste est loin de ne se manifester qu’à travers quelques cas isolés mais traverse toute la société. Certaines personnes comme Juliet Drouar et Iris Brey, qui ont codirigé la rédaction d’un ouvrage «la culture de l’inceste», parlent de culture de l’inceste. Je vais ici parler de l’inceste comme un système. Puisque étudier comment les institutions comme la famille, la justice ou la médecine s’articulent pour produire et entretenir un imaginaire à l’intérieur de chaque personne qui rend possible l’acte de l’inceste et surtout sa fréquence élevée. Cette brochure va mélanger savoir chaud et savoir universitaire afin d’incarner le plus possible les savoirs sur l’inceste.

Il y a peu, Julia, 33 ans, découvre qu’elle a subi des violences pendant son enfance. «Plus précisément, des agressions sexuelles de la part de mon père et mon frère, confie-t-elle, et une forme de négligence de la part de ma mère. Ça a duré longtemps, continue-t-elle, et j’ai souffert d’amnésie traumatique. Ça fait un an et demi que je commence à m’en souvenir grâce à la méditation et au travail thérapeutique.»

Un imaginaire collectif qui rend l’inceste possible.

Pour parler imaginaires collectifs favorables à l’inceste, je rencontre Samia. Samia s’appuie sur sa participation à un groupe de parole informel pour livrer son point de vue: «Il y a plein de choses complexes qui s’entremêlent. D’abord, jusqu’à peu, on voyait les enfants davantage comme des "choses pas finies", malléables et fragiles, mais dont on a besoin pour travailler à la survie du foyer. On pouvait en faire ce qu’on en voulait, ielles étaient plus comme des "biens meubles". Cette image des enfants influence encore notre société. Considérer les enfants comme des objets aide à ne pas penser aux conséquences de ses actes.» Dans «le berceau des dominations » p 121 Dorothée Dussy explique: «la fillette, dans le monde des incesteurs, est un objet manipulable à loisir mais un objet qu’on aime bien et qu’on laisse tranquille quand elle grandit pour ne pas la violer et, ce faisant de soi-même un violeur»

Cette représentation des enfants comme objets est un premier aspect de l’imaginaire qui rend l’inceste possible.

«La construction sociale d’un imaginaire du masculin, avec ses rôles et ses caractéristiques en est un autre.» L’éducation des garçons a une part importante. Par exemple, l’apprentissage de la répartition des tâches a pour conséquence que ce sont les femmes qui font le plus les tâches ménagères. Samia nous explique: «Symboliquement, c’est pas rien quand tu sais qu’il y aura toujours quelqu’un derrière toi. Enfants comme adultes, les meufs font le ménage derrière toi pour remettre en état après ton passage, elles soutiennent et atténuent les choses pour éviter aux hommes de souffrir. On se fout un peu des conséquences de nos actes quand on est construit homme cis hétéro!»

De plus, certaines attitudes sont plus valorisées chez les personnes assignées hommes: l’égoïsme, le fait de penser à soi, d’être libre du regard des autres. Cette liberté revendiquée participe à cet imaginaire: on va mettre en avant «l'homme viril», prédateur dominant qui peut prendre tout ce qu’il veut, être plus fort que le qu'en dira-t-on.

La valorisation de ces comportements ne vient pas de nulle part. L’histoire de la pensée occidentale montre que les sociétés occidentales modernes se fondent sur la création et la valorisation d’un mythe, le mythe de l’autonomie des individus. François Gauthier explique sur le mythe de l’autonomie : «Le mythe de l’autonomie est particulier parce qu’il postule précisément que la modernité ne nécessiterait pas de mythe, qui serait l’affaire d’une humanité moins au fait d’elle-même et des mécanismes qui règlent le monde. Foncièrement évolutionniste et ethnocentriste, il postule en effet que l’Occident serait l’accomplissement et l’aboutissement d’un devenir adulte de l’humanité, et il fonde la modernité comme rupture anthropologique, voire ontologique, par rapport au «reste de l’humanité» qui, du coup, devient son Autre.» On peut voir assez clairement comment ce mythe est lié au discours du moment colonial, pour justifier les politiques coloniales de l’époque (et actuelles?...). Joan Tronto est allée plus loin dans la théorie et dit que ce mythe de société indépendante provoque la valorisation d’individus qui correspondent aux normes sociales de puissance et d’indépendance. Bien-sûr, les critères qui définissent le puissant et l’indépendant sont factices.

Pour compléter la réflexion sur les comportements genrés, dans L’Arrangement des sexes, Erwing Goffman essaie de montrer que les différences de comportement genrés sont non seulement produites et reproduites par les interactions entre les personnes, mais elles sont renforcées par un environnement conçu pour les mettre en évocation, il appelle ce phénomène «réflexivité institutionnelle». En d’autres termes, non seulement les individus performent un genre binaire masculin et féminin pour répondre à l’attente de leur proche (famille, etc.) dans leur relation en «mettant en scène» des «séquences d’autoconfirmation». Mais en plus, ces comportements de genre sont eux-mêmes le produit d’un environnement qui les favorise. On peut penser par exemple au traitement médiatique des «femmes» qui les place constamment dans une situation de peur et d’insécurité dans les espaces publiques. Nous reprendrons la réflexion sur l’impact des institutions dans la deuxième partie.

Pour résumer ce qui vient d’être dit, l’apprentissage individuel et social des rôles genrés va créer une asymétrie de pouvoir entre les différents genres. En parallèle, les sociétés occidentales en général prône la puissance et l’indépendance comme accomplissement de l’individu. Elles offrent également les meilleures conditions pour incarner ces exigences de puissance et d’indépendance uniquement à la population « masculine ». Nous voilà bien dans une société patriarcale.

Julia raconte son histoire. J’ai grandi dans une famille très aisée, classe moyenne haute juste avant bourgeois. Mon père était cadre dans des grosses entreprises genre Bouygues. C’était le stéréotype du patriarche dominant. Il gérait son foyer d’une main de fer et décidait de tout. Ma mère est pédiatre. J’ai l’habitude de dire que j’ai reçu beaucoup de confort financier, mais pas de confort affectif. J’ai vécu beaucoup de solitude au sein de la famille. Pendant mes études, j’étais le stéréotype de l’élève modèle, je ne voulais pas faire de vagues, surtout pas dans la famille. J’ai eu mon bac avec mention bien et, dans le milieu d’où je venais, l’ordre des choses aurait été que je fasse une école de commerce. C’est ce qu’avait prévu mon père pour moi. Par chance, j’avais rencontré le milieu de l’orthophonie et, grâce au soutien de ma mère et à ma force, j’ai pu aller faire ces études. J’ai donc quitté chez moi et je suis allée faire mes études en Normandie: un des meilleurs choix de ma vie.

Les différents aspects évoqués plus haut de l’imaginaire collectif participent à rendre possible l’inceste: d’un côté des enfants considérés comme des objets et, de l’autre, un imaginaire de la toute puissance. Mais ce n’est pas suffisant pour expliquer l’ampleur du phénomène de l’inceste. Les imaginaires s’appuient sur des réalités sociales qui les façonnent.

Tout d’abord, la reproduction familiale semble avoir sa part. Souvent, les personnes qui commettent l’acte d’inceste ont grandi au mieux dans un climat incestuel. Une personne qui n’a pas été capable de mettre des mots sur ce qu’elle a vécu a plus de chances de reproduire la même chose ou de ne pas pouvoir s’interposer si elle en est témoin. Dorothée Dussy p72: «Il ne faut pas prendre à la légère la difficulté, pour les membres de la famille, de réaliser qu’un des leurs inceste un ou plusieurs enfants. Les membres de la famille, et pas seulement l’incesté.e, sont habitué.e.s à ne pas penser à l’inceste, à ne pas voir, à ne pas en parler. Force est de constater que la légitimité de l’incesteur, alliée à l’aveuglement sur l’inceste (induit par l’interdit de l’inceste), est plus puissante que l’amour qu’on porte à ses nièces et même à son enfant et qui supposerait qu’on le protège des abus sexuels.»

Les incesté.e.s reçoivent le message que l’inceste est autorisé et rajoute un maillon de complexité à la loi du silence.

Marylène Lieber: De nombreux faits qui peuvent parfois paraître sans conséquences, fonctionnent comme de véritables «rappels à l’ordre».

Liz Kelly a utilisé le concept de continuum de violence, pour décrire les «outils» mis en place par la société patriarcale pour la reproduction de la domination des hommes cis-hétérosexuels. Elle parle du continuum des violences comme «un caractère commun fondamental qui sous-tend de nombreux événements différents» (définition du Oxford English Dictionnary). C’est-à-dire que le dénominateur commun entre les diverses formes de violences vécues par les personnes est que les hommes usent d’une variété de formes d’abus, de contraintes et d’usages de la force pour contrôler les femmes.

Liz Kelly explique «Le concept de continuum de la violence sexuelle attire l’attention sur cette gamme plus large de formes d’abus et d’agressions que vivent les femmes, permettant de mieux mettre en évidence le lien entre le comportement masculin ordinaire et quotidien et ce que Koss et Oros nomment les «extrêmes».» En d’autres termes, il y a un lien entre le fait de se faire siffler dans la rue et d’avoir vécu de l’inceste : c’est l’intrusion dans l’intimité.

D’autres auteur·e·s illustrent la façon dont la violence domestique (Schechter 1982), l’inceste (Herman 1981; Ward 1984) et le harcèlement sexuel (Farley 1978) sont liés aux interactions plus ordinaires entre hommes et femmes ou filles et donc banalisés et acceptés. Pendant que Jalna Hanmer théorise le fait que ces violences permettent le contrôle social des femmes. En d’autres termes, toutes les violences faites aux femmes ont une «nature» commune, l’abus et la contrainte, qui permet aux abuseurs de prendre le contrôle sur la vie des abusé.es et restreindre leur espace social et de les obliger à certains comportements. Par exemple, éviter des zones dans la rue le soir, éviter les regards dans la rue, accepter des relations sexuelles avec son conjoint même si elles n’en ont pas envie.

On voit assez facilement comment ces violences peuvent être qualifiées de violence du système patriarcal.

Liz Kelly précise que «Herman (1981) utilise également explicitement le terme continuum de violence, définissant l’inceste comme: «Ni plus ni moins que le point extrême d’un continuum –une exagération des normes familiales patriarcales, et non quelque chose qui s’en départit» (p. 110).»

Par conséquent, l’inceste fait parti de l’arsenal des violences sexuelles mises à disposition par le patriarcat, participant à la reproduction des dominations.

Les institutions

1. La Justice, une structure sociale qui rend possible
la perpétuation de l’inceste

Depuis 10 ans 40% de condamnation de viol en moins alors que les chiffres augmentent...

J’ai récemment confronté mon père et mon frère: tous les deux nient les faits. Heureusement, j’ai beaucoup d’outils pour savoir que le fait qu’ils nient ne signifie pas que ce n’est pas arrivé. Moi-même, je sais ce qui s’est passé et je peux me faire confiance là-dessus.

Julia a pour le moment choisi de ne pas passer par la Justice pour obtenir réparation. Mais qu’en est-il de l’institution de la Justice?
Je préfère me situer tout de suite, j’ai plutôt une sensibilité politique qui se place du côté anticarcéral voire abolitionniste. Cependant, la Justice est une institution puissante en France qui d’une part alimente les imaginaires et il me semble important de parler des conséquences produites par cet imaginaire. D’autre part, un certain nombre de personnes ayant vécu de l’inceste souhaitent se tourner vers cette institution et il ne s’agit en rien de dénigrer ou condamner le chemin de réparation choisi par ces personnes.

Dorothée Dussy cite Phillipe Bourgois sur l’emboîtement des échelles allant de la structure sociale vers les relations interpersonnelles «le défi de l’ethnographie est précisément de clarifier les chaînes de causalité qui lient la violence structurale, politique et symboliquement». Et c’est pour moi le sens de parler dans cette brochure des institutions et de leur influence sur la loi du silence et de la gestion sociale de l’inceste.

Selon l’émission de radio «Ou peut-être une nuit» et «Le berceau des dominations» de Dorothé Dussy, la Justice a un rôle particulièrement important dans le maintien d’un rouage essentiel du processus systémique de la culture de l’inceste: la loi du silence. Celle-ci est mise en place par les incesteurs, puis entretenue par le système judiciaire et le traitement médiatique des affaires liées à l’inceste.

Chaque étape dans le processus pour avoir recours à la Justice peut être une expérience de souffrance qui incite à garder le silence. La parole de la victime est remise en question déjà lorsqu’elle vient porter plainte. Dans beaucoup de cas les victimes témoignent de traitements brusques et humiliants de la police qui cherche à tester la cohérence et la solidité du récit de la personne. Seules 10% des victimes d’inceste arrivent finalement à porter plainte. Le moment du procès est également difficile d’autant plus que seulement 2% des viols déclarés finissent par une condamnation en cour d’assises[5]. Et il n’est pas rare que les incesteurs portent plainte pour diffamation lorsqu’ils ont été acquittés et qu’ils gagnent leur procès.

Pourtant, le fait de pouvoir parler et d’être écouté·e semble être un des premiers enjeux concrets qui se posent aux personnes ayant vécu l’inceste. En effet, en l’absence de reconnaissance collective, le problème n’est pas visible socialement et il est très difficile d’en parler librement.

Julia raconte: «Mon grand combat c’est celui de la libération de la parole, de lever le tabou. La première étape, la reconnaissance que ça existe. Que les agressions sexuelles arrivent tout le temps, pas juste dans la rue, aussi à la maison [...]. Un des gros enjeux, c’est que personne ne nous croit, ce qui amène au fait que nous-même on n'y croit pas. Moi pendant des années, j’avais des doutes, je me disais que potentiellement j’avais vécu ça, mais une part plus importante de moi me disait "mais non, c’est pas vrai". Du coup, le premier truc, c’est de trouver une personne qui va te croire et t’encourager dans ta démarche.»

Le silence des victimes est ainsi renforcé par la peur d’être accusé.e.s de mensonge, pour un crime parfois difficile à prouver. Les mères qui signalent leur conjoint sont parfois accusées de manipulation: le syndrome d’aliénation parentale, développé par le psychiatre Richard Gardner au début des années 1980 a ainsi souvent permis de décrédibiliser la parole des enfants victimes et de leurs mères. Pourtant, ce "syndrome" n’est reconnu par aucune institution officielle et Richard Gardner est aujourd’hui reconnu comme ayant été un défenseur de la pédocriminilaté[6].

2. Les médias dans leur traitement de la Justice

L’affaire d’Outreau est également un exemple significatif de l’impact des institutions de la Justice et des médias sur les esprits. Pendant ce procès, 17 personnes sont accusées de pédocriminalité, 10 personnes sont condamnées lors d’un premier procès. Elles font appel et 6 d’entre elles sont alors acquittées, car un témoin sous la pression se rétracte. Ce que l’on retient du traitement médiatique de ce procès: un adulte accusé à tord souffre et c’est inacceptable, il faut se méfier de la parole des enfants. Pourtant ces enfants ont bien été violés et reconnus victimes, ce qui semble être secondaire dans le traitement médiatique de l’affaire. Jonathan Delay, un de ces enfants compare les 30 000€ qu’il a reçu comme indemnité d’avoir été violé toute son enfance, contre les 1 million d’euros qu’ont touché les adultes «victimes d’une erreur judiciaire ». Le fiasco de ce procès serait la cause, selon Dominique Attias, avocate qui défend le droit des femmes et des enfants, d’une baisse de condamnations pour violence sexuelle sur mineur depuis 2005.

Julia: Je me suis aussi souvent trouvée décalée, avec un profond sentiment de solitude. L’inceste est à un tel niveau de tabou dans la société européenne que j’ai longtemps tu ce que j’avais vécu et je ne savais pas que d’autres personnes vivaient la même chose. J’avais toujours à l’intérieur de moi cette sensation d’être différente et que personne ne pourrait me comprendre. J’ai longtemps très peu parlé de moi, alors que j’étais une personne très à l’écoute des autres. J’ai développé des addictions au cannabis. Le cannabis me permettait de me couper de la réalité et de me désinhiber dans des moments sociaux ou intimes. Il y a aussi le fait que je suis lesbienne qui entretenait le sentiment d’être à côté d’une société faite pour les hétéros. Je me sentais souvent invisible dans la vie, termine-t-elle sur le ton de la confidence.

3. La Médecine, une autre institution qui renforce l’inceste

Julia : "Au bout de la deuxième année d’ortho, j’ai vécu une décompensation et j’ai fait des tentatives de suicide qui ont mené à des hospitalisations. À l’époque, je ne savais pas pourquoi j’étais aussi déprimée. Maintenant, je sais que c’était l’inceste, car l’individu qui le subit a une mauvaise estime de lui et il pense qu’il n’est pas légitime à être en vie. J’ai manqué d’empathie de la part de mes ami·es, les autres ne comprenaient pas ce qui se passait et moi non plus. J’avais aussi beaucoup de difficultés à exprimer ma souffrance et puis, surtout, je ne voulais pas prendre trop de place. Ça m’a toujours révoltée l’invisibilisation des troubles de santé mentale, on est dans un monde où tout passe par le corps. Quand on a des maladies physiques, c’est pris en charge et quand on a une maladie psy, c’est méconnu et invisibilisé. Une personne qui s’est cassée une jambe et qui ne va pas venir à une soirée, ça va être beaucoup plus accepté socialement qu’une personne qui ne peut pas venir parce qu’elle a un syndrome post-traumatique et qu’elle a un sentiment de détresse et d’angoisse. Il y a souvent l’idée que la personne pourrait faire un effort. Sauf qu’on ne demanderait pas à une personne qui a la jambe cassée de faire un effort! En plus, on fait déjà plein d’efforts. Par exemple, se lever le matin c’est déjà un effort ou appeler une personne pour pas rester seule, parfois aller faire ses courses, c’est aussi un effort. Maintenir le contact visuel dans une conversation, c’est un effort. Pendant une de mes hospitalisations, je suis tombée sur une psychiatre qui m’a beaucoup marquée, voire sauvée la vie. C’est la première personne qui m’a dit, au milieu de toute cette noirceur: «Ne vous inquiétez pas, ça ne va pas être comme ça toute votre vie.» Elle m’a conseillé un type de thérapie qui s’appelle la TCC (Thérapie comportementale et cognitive) qui est un type de thérapie où on se concentre sur le présent, les mécanismes de pensée et nos émotions, et, à ce moment-là, j’ai découvert que j’avais des émotions."

Muriel Salmona psychiatre et présidente de l'association «Mémoire traumatique et victimologie» affirme qu’avoir vécu de l’inceste dans l’enfance est la première cause de mortalité précoce, des suicides, des troubles dépressifs, addictifs, anxieux, et prédispose à subir de nouveau des violences. Cela joue également dans les troubles cardio-vasculaires, digestifs lourds, immunitaires, pulmonaires, le diabète. En bref, c’est un problème de santé publique majeur. La médecine et la psychologie ont les connaissances nécessaires pour éviter ces conséquences, pourtant elles sont peu prises en charge: aucun dépistage systématique, peu de formation des médecins ni des psychiatres alors que 70% des troubles psychiatriques sont dues à la violence sexuelle et les psychiatres de ne sont pas formé.e.s aux psychotraumas. Pour utiliser un parallèle, il serait impensable qu’un cardiologue ne soit pas formé à l’insuffisance cardiaque. Avec l’inceste l’impensable est réalité.

L’absence de réaction à la violence participe de la perpétuation des violences.

Julia : "J’espère qu’un jour je pourrai faire sans thérapie, parce que ça coûte très cher et que c’est fatigant. Aujourd’hui, j’ai 33 ans, j’ai fait beaucoup de thérapies différentes qui m’ont beaucoup aidé. J’ai souvent des vagues de colère qui reviennent car je trouve très injuste, en tant que victime, de dépenser des heures de travail sur moi et autant d’argent alors que mes agresseurs sont tranquilles. Grâce à ce travail thérapeutique, Julia est maintenant capable d’analyser ce qu’elle a vécu et d’identifier les conséquences de l’inceste sur sa vie. Cela prend plusieurs formes. Elle raconte: «J’ai vécu un état de stress post-traumatique (SPT): que l’on peut vivre juste après les faits ou, comme moi, au moment où l’on se souvient des faits. Je ressens beaucoup d’anxiété qui est une branche de la peur. Je suis une personne qui a souvent très peur, j’anticipe tout et je suis beaucoup dans le contrôle car j’ai tellement été en perte de contrôle que je dois rattraper. J’ai une estime de moi dans les chaussettes, un manque de légitimité, des sentiments dépressifs. J’ai développé une énorme exigence vis-à-vis de moi-même et des autres aussi. J’ai saboté beaucoup de relations car j’ai trop de difficultés à faire confiance. Me rendre vulnérable c’est extrêmement difficile. Je suis devenue une experte pour me faire une façade de personne très souriante, dynamique et sociale mais en faisant bien attention de rester en superficiel dans les relations. C’est récent que j’ai gagné en authenticité au niveau intime, amical et amoureux. Et surtout la culpabilité et la honte, j’aimerais expliquer: on subit des agressions de la part de notre famille, ce qui est «fucked up» quand on est enfant. On fait confiance aux personnes qui nous élèvent, donc, en tant qu’enfants, on intègre que ce qu’on subit c’est ce qu’on mérite. On pense que c’est de notre faute. Et, en plus, les agresseureuses peuvent avoir un discours qui est volontairement culpabilisant. Comme si on avait besoin du discours pour culpabiliser!» Elle insiste sur ce point et sur la manière dont cette culpabilité se retrouve encore dans sa vie quotidienne dans des situations tout à fait anodines: Par exemple, je vis en coloc et j’ai fini le dernier gâteau du paquet et je vais me dire que c’est la honte et que tout le monde va me détester et c’est la fin du monde pour moi. Ça peut prendre de très grandes ampleurs."

A la lumière de ces témoignages et des auteur.e.s qui ont travaillé sur le sujet, il apparaît évident que le problème de l’inceste est un système inscrit dans le système patriarcal: des imaginaires collectifs de domination sont renforcés par des institutions, comme la Justice ou la Médecine, institutions hautement patriarcales de contrôle des corps et des vies. Afin de briser la loi du silence et de créer de nouveaux imaginaires collectifs plus égalitaires et respectueux de l’intégrité de chaque individus, les solutions doivent être à la hauteur des enjeux et proposer des véritables transformations des institutions, la remise en question profonde des normes hiérarchiques qui créent des rapports de domination. Et oui, l’inceste, il est possible de s’en sortir.

J’ai envie de dire aux camarades qui vont lire cet article: "Faites-vous confiance, vous pouvez être autre chose que ce que vous avez vécu."»

[1] «Les français face à l'inceste » – Enquête IPSOS (novembre 2020)

[2] «L’inceste, ce crime encore trop banal perpétré à 96 % par des hommes » – Le Monde (23 novembre 2020)

[3] « Le berceau des dominations » – Dorothée Dussy (2021)

[4] « Le Livre noir des violences sexuelles » – Muriel Salmona (2013)

[5] « Viol. Que fait la justice ? » – Véronique Le Goaziou (2019)

[6] « Le Syndrome d’Aliénation Parentale a-t-il une base empirique ? Examen critique des théories et opinions de R. Gardner » – Stephanie J. Dallam (1998)

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