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Billet de blog 29 juin 2022

TRACE TA ROUTE

Trace ta route

JocelynB
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Trace ta route

J’envie tous les matins d’été. 

Suspendus aux larges sphères du globe céleste, mes yeux rieurs viennent coiffer l’horizon comme pour lui dire j’arrive. 

 « -Eh petit ! Je vais descendre et marcher vers toi. Tu sentiras sur ton dos-bitume, ta moelle épinière-terre, tes os-terreau, le caoutchouc de ma chaussure qui filera contre le vent pour longer la ligne de crête et percer à jour le mystère du départ. »

J’envie ces matins d’été qui te trempent le dos de sueur. 

Comme pour te rappeler que tu vis aussi par ce que tu expulses. Ça te tape dans la tronche comme des phares de bagnole en pleine nuit et en même temps ça épouse ton visage, doux bain de chaleur solaire.

J’envie ces matins d’été qui ralentissent le temps. Qui sentent l’air chaud, pas celui du métro, pas celui du boulot, pas celui des autos. L’air chaud des matins d’été ressemble à celui des soirées. L’air léger, l’air parfumé, l’air saturé. Qui te donne l’air de bien allé. 

JME REVEILLE

Ce matin, ma peau blanche est malade. Mon cerveau est charbon. Braise encore chaude du pétard de la veille, peine à se sortir de la torpeur du réveil. Mon corps est lourd. Je me lève. J’ai mal.  Je me lève en me disant qu’il faudrait que je prenne le soleil, ou bien faudrait que j’me barre. Soit prendre l’air, soit en changer. Dans les deux cas, y a des matins où tu remets tout en cause. T’es trop dans le sac pour faire tes affaires et te barrer alors que tu rêves qu’à ça. L’empêchement t’attrape dans son filet et viens te serrer en banc d’incapables blancs malades. J’adore les poissons, je déteste la pêche.

Et le brouillard dans mon cerveau, l’engourdissement de mes muscles crient à s’époumoner « -Il est frais mon POISON, il est frais ! » AH LES CONNARDS, ils vont me tuer….       Ce n’est pas si dégueulasse. Mourir à petit feu ça veut bien dire qu’il y a quelque chose qui brule en toi jusqu’au bout. Et puis c’est du boulot d’entretenir la flamme. 

JME LEVE

Je pisse. C’est mon rituel du matin. Celui que je préfère. Ça a un côté rassurant parce que tu sais que tes chiottes seront toujours-là. Peu de risques qu’un beau matin, les yeux encore collés par les rêves, l’effarement te gagne parce qu’en lieu et place des Toilettes, un mot griffonné « je ne reviendrai pas, tu me fais chier ». 

Alors je pisse. Hypnotisé par le bruit que fait mon jet au contact de l’eau potable. 

Je prends soin d’allumer la radio, 90.3 : France Inter. Plus par habitude que par réelle envie. France et moi, on est un vieux couple dégueulasse.  On se donne de l’attention qu’une heure dans la journée, à peine si on s’écoute. Je l’allume, elle me parle en me racontant toujours les mêmes merdes et moi je lui en redemande. Mais c’est comme ça. On a pris l’habitude de ne plus se poser de question. Elle me tient compagnie quand j’en ai besoin et moi je l’écoute.

Peut-être qu’on a besoin de vacances, de soleil, ou de ne plus se voir.

C’est drôle comme chacun gère ses solutions de vie à sa manière. Quand certains ont besoin de s’évader, s’envoler pour ne plus toucher terre ; d’autres cherchent à se reconnecter, s’enraciner au sol. Et puis il y a ceux qui choisissent un mouvement horizontal. Epouser le chemin qui s’offre à soi. Partir en conquête de la longitudinale recherche de soi. Dla merde. 

C’est le seul choix qui s’offre à moi. Jsuis trop chargé pour m’élever. 

JMHABILLE ET JSORS

La place de la ville est chaude ce matin là. Bruyante comme à son habitude. Animée par les corps brulants qui s’y déplacent.

Ils sont en transit, les corps, et la place est leur aéroport. On ne s’y arrête que pour consommer. D’ailleurs dans cette ville, plus personne ne s’assoit, les gens marchent. Un jour, il y a longtemps, on a vu un homme s’arrêter de marcher. Peut-être était ce une femme d’ailleurs? Ou les deux, je ne me souviens plus. Mais toujours est-il que la personne, alors qu’elle marchait, est foudroyée par la pensée. Tout à coup elle s’arrête, au milieu du trottoir. Elle s’en va s’allonger de tout son long sur la route, là-précisément où le soleil frappe. Et elle profite…

Quelques secondes plus tard, un camion d’artisan-charpentier lui roulera dessus. Le conducteur, obnubilé par le texto qu’il vient de recevoir ne verra pas le corps. Le véhicule ne sentira pas le craquement du corps qui s’efface sous sa gomme. Je ne me souviens pas de quelqu’un d’autre qui ait osé s’arrêter dans cette ville… Ici, même les clochards sont pressés.

Sur la place ensoleillée, entre les corps jus de citron, une gigantesque grue s’élève. Elle surplombe les immeubles et bouche complètement l’entrée de la rue du Puit du Saumon. La structure ne semble tenir qu’à un fil tendu vers le ciel. Equilibre précaire de la construction. J’ai toujours trouvé ça admirable une grue. Si grande et à la fois presque imperceptible, elle fait chier tout le monde et arrive en même temps à se fondre dans le décor. On dirait le covid. 

Parfois, certains s’amusent à grimper sur son dos pour mieux voir le bout de la ville. J’en fais partie. Et elle nous accueille, nous les évadés de l’horizon.

JGRIMPE 

Je rassemble mes affaires et je quitte mon petit appartement. J’me dis toujours que je suis pas sur de le retrouver le soir. Je vais peut être avoir un grave accident, gagner au loto, tout quitter comme ça, sur un coup de tête. Je marche vite dans la ville, je baisse les yeux pour ne croiser personne. J’ai rendez-vous avec le soleil. 

Je cours presque… et arrivé près de la structure de métal, à peine essoufflé, je me mets à agripper les prises que je connais par coeur. Rapide, agile je grimpe vers le ciel. La structure est chaude. Le soleil y a frappé toute la journée et les ouvriers sur les clous… sont partis se reposer. Fait trop chaud pour bosser.

Parfois lors de l’ascension, je glisse. Mon pied rate la prise, ma main transpirante glisse au contact du métal et je manque de tomber. Corps en déséquilibre. Je me rattrape au vol, jette un regard au sol : irréversibilité de la chute. Aujourd’hui, je ne glisse pas. Jfile droit à mon but : côtoyer les toits pour profiter des premières heures de la journée. Le soleil se dévoile en haut de l’imposante grue qui tutoie presque les nuages. 

Vue à 360 degrés. Hauteur sous plafond imbattable, vent, contact de la chaleur sur la peau. C’est bon d’être en haut.

Continuer à monter pour faire en sorte que le soleil reste un spectacle, qu’il soit la muse de mes envies. Il fait beau, et au loin l’orage menace, le show est époustouflant. Je reste là de longues minutes à contempler l’étendue. Au loin, l’orage gronde de plus en plus fort.

TEMPETE 

Il pleut sur le bitume. J’adore ça. 

Je glisse sur la longue structure de métal comme un pompier sur sa rampe et regagne la cité en me fondant parmi les badauds. L’air est chaud. Une plus diluvienne s’abat sur les passants qui abandonnent les rues.

Un million de goutes épousent le sol chaud béton pour former un miroir d’eau qui reflète la laideur du monde. Ça tombe sur ma gueule et ça fait des grands PLOCS, des grands PLOCS, des grands PLOCS. Une tempête comme seul refuge. 

X attend sous l’abribus. Pas dit que son souhait le plus ardent soit que ce soit le bus qui passe. Ni moi d’ailleurs. Manque de chance, personne d’autre ne viendra. 

Je m’abrite sous le toit de tôle en attendant que le vent s’efface. X me lance un regard pour m’indiquer l’inconfort de ma présence. Jme sens comme coincé dans un petit ascenseur avec une ex, on aurait rien à se dire et même, on serait gêné d’être si proche. Mais, alors qu’avec n’importe qui j’aurai feint la pesanteur de la situation et me serai évanoui dans les trombes d’eau à la recherche d’un nid plus accueillant, là jsuis resté. Ça été comme ça avec X, dès les premiers instants de notre chaotique symbiose. 

« -T’as une cigarette ?

Je ne sais pas si ça lui fait chier dme décocher un regard ou d’approcher ses doigts à quelques centimètres des miens quand la clope passe d’une main à l’autre. Quoi qu’il en soit, ni l’un ni l’autre n’a fui. Je prends ça comme une nouvelle encourageante.

-Du feu ?

-Non. Je ne fume pas. » 

Regard noir.

Jme justifie en lui expliquant que jdemandais une clope histoire de faire la conversation, que je n’ai pas grand-chose à dire et…. X me coupe.

« -C’est quoi qui te mets en colère toi ? C’est quand ça te touche ? Quand ça te mouche ? Quand t’as plus de pouvoir avec ta bouche ? Est- ce que t’as le droit de te mettre en colère déjà ? La colère c’est pour ceux qui y ont droit. Les autres doivent bruler, détruire, tuer. Même ça ils nous l’ont confisqué. Tiens, concentre-toi sur ta colère. Celle qui bouillonne dans ton ventre. Corps-marmite. Leurs tripes cuisent à l’étouffée, elles menacent d’exploser. Ne sois pas surpris si tu t’en prends plein la gueule mon gars. »

* Avant ma naissance déjà, le ciel était chargé. L’orage grondait, et plus sombre était notre avenir. Et moi je vivais dans une flaque. 

Toi, tu es arrivé. 

Ou c’est moi qui suis venu a toi. Je sais pas. 

Tu m’a aspergé, tu m’a éclaboussé, jme suis pas noyé. T’façon tu voulais pas me tuer. *

« -Je sais pas… jme mets peu en colère, j’essaie la compromission, l’échange. Et puis quand j’arrive à un point de non-retour, je repars de zéro, je pense que si on arrive à communi…… »

X me recoupe

« -Je proclame cette entreprise de reconquête vaine ! L’idée saugrenue selon laquelle on pourrait repartir de zéro tient du mysticisme. »

Regard hagard. X détaille.

« -Elle n’apporte rien de bon parce que faire table rase du passé n’augure pas les matins chantants. Oublier c’est pour les cons. C’est se rapporter à la chance et espérer passer entre les mailles du filet de l’expérience.  Faire peau neuve, fi des erreurs, des souffrances ancrées, des peurs submergées. Personne ne repart de zéro. Personne, tu m’entends ! Ça n’existe pas. Pas plus que l’égalité des chances ou le droit à la seconde… chance. Les enfoirés ! La vie ne marche pas comme ça mais ils aimeraient bien nous le faire croire. Tu veux que jte dise ? Repartir de zéro c’est la chance qui nous ait donné de se dire qu’il n’est jamais trop tard pour changer. C’est se dire que l’on a le temps, que l’on peut encore espérer, et résultat des courses : ON NE CHANGE PAS ! »

Son souffle se fait plus chaud. Sa voix rauque emplit le petit habitacle de notre misérable refuge. Nous sommes deux et c’est comme si nous étions des millions, transportés par son intention. 

« -Mysticisme libéral à la con. Comme dans la loi du marché, c’est marche ou crève. Le changement ne s’opère pas, il se combat ou se gagne. RIEN n’est gratuit. Si c’est gratuit, c’est que c’est toi le produit. Et là, tu peux te poser la question de ton utilité sociale. RIEN N’EST GRATUIT, ON NE REPART PAS DE ZERO. On repart toujours chargé de quelque chose. On repart de 10 ans de relation amoureuse avec une personne. On repart de 15 regards croisés dans une journée, de 10 000 questions que l’on s’est posé dans le mois, de 50 opportunités que l’on a loupé par manque de courage , d’1 chose dont on aimerait se souvenir. On repart toujours chargé des traces que laissent les autres sur nous. Je proclame cette entreprise de reconquête vaine ! Changer c’est continuer à vivre avec ses blessures, pas repartir à zéro. »

Sa voix s’évanouit en même temps que la pluie cesse.

X s’est barré. Le bus est passé. Jl’ai jamais revu. 

J’ai pas pris le bus moi, j’ai oublié. Comme la sensation de m’être fait rouler dessus. Et comme d’habitude, j’ai pas bougé. Une chance que je sois mort de l’intérieur sinon ça me rongerait les tripes. On aurait pu boire et détruire tout sur notre passage, sortir de chez nous capuches et casquettes sur la tête pour faire la révolution. On en aurait chié dehors mais on en aurait eu rien à foutre parce qu’on aurait été ensemble. Quand on aurait été fatigué de se battre, on aurait baisé. Ta langue, tes dents dans mon cou et tes mains fermes sur mon bassin, on aurait fait l’amour comme personne ne le fait : on aurait même inventé un nouveau mot pour qualifier nos recherches physiques. 

On aurait fumé, beaucoup, sur les toits de notre ville. Sur les Cymes de nos abris. 

* X, 

Le silence de ton absence, a remplacé le tourbillon de nos regards qui s’épousent,

Il résonne dans chaque cellule de mon corps comme pour ne pas oublier

Que la tempête de notre rencontre a réveillé en moi les Grands Lacs profonds

Ceux qui dans leurs abimes mystérieuses, protègent les secrets intimes des rencontres éphémères.

Parfois quand l’étendue du vide offre aux pensées incessantes un instant de répit, les chimères de notre amour m’emmènent voguer vers le miroir d’eau…

J’aimerais que tu y vois ce qui s’offre à moi. Peinture de mes désirs. Mille chef d’oeuvre cachés. Broyat de mes envies, Farines de vie.

Ces songes trop bien gardés seront sacrifiés sur l’Autel des rêveries inachevées comme les sorcières de Betlehem dont les seuls torts furent de ne pas avoir de place dans ce monde.

Et dans un dernier effort de concentration, comme le dernier souffle des brulées, l’immensité de ta présence se rappellera a mon corps

Au crépuscule de notre rencontre, quand nos regards se sont contactés et que mon monde fut bouleversé à jamais

Alors je me réveillerai, me transformerai et prendrai mon envol vers les Grands Lacs a l’horizon linéaire qui bouillonnent de vie sous leur robe sombre. 

Le tourbillon de nos regards qui s’épousent résonne en moi, dans chaque cellule de mon corps pour ne pas oublier que la tempête de notre rencontre à réveillé en moi les Grands Lacs profonds * 

JME BARRE

FIN OU COMMENCEMENT

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